• Art de Vivre 2: Ralentir? Ça presse!

     

    Ralentir? Ça presse!

     


    Entre les exigences de la famille et celles du boulot, peut-on apprendre à ralentir un peu? Comment fait-on cela?

     

    Par Sarah Poulin-Chartrand du magazine Châtelaine

     

     

    Art de Vivre 2:  Ralentir? Ça presse!

    Photo: Bonninstudio/Stocksy

     

    Vanessa Giguère accueille les convives de son brunch mensuel à son cottage de Saint-Amable, en banlieue de Montréal. Pendant qu’ils arrivent peu à peu avec leur marmaille, elle discute tranquillement tout en préparant smoothies, pain perdu et mélange à gaufres. «Weekends are for waffles», clame son t-shirt.


    Je suis venue à sa rencontre pour qu’elle me parle de lâcher-prise, de repos et d’une certaine idée de la lenteur qui fait défaut dans nos vies surchargées. L’hiver dernier, cette professionnelle du milieu de la mode de 29 ans se dirigeait tout droit vers un mur. Ses projets au travail, les besoins de son couple et les exigences liées à ses deux jeunes enfants lui sont soudain apparus comme une montagne. Vanessa a alors pesé sur le frein. #Slowtoute est devenu son signal de protestation sur les réseaux sociaux. Et son idée de réunir une fois par mois des gens qui ne se connaissent pas toujours devant une abondance de gaufres et de fruits a fait son chemin.


    «J’ai décidé de ralentir, de prendre le temps, raconte l’ancienne adjointe à la rédaction du populaire blogue pour mamans TPL Moms, un boulot auquel elle a renoncé. J’apprends maintenant à refuser certaines “obligations”, mais je choisis de dire oui à ces moments de partage et de rencontre autour d’une bonne bouffe.» Virage à 180 degrés pour cette bibitte archisociale qui répondait autrefois présente à toutes les invitations et passait ses soirées à travailler à des projets stimulants, en plus d’exercer un emploi à temps plein. L’heure des choix – pour sa santé mentale et l’harmonie de sa famille – avait sonné.

     

    Une vie trop remplie

    Il y a 40 ans, on nous promettait une société des loisirs, où nos heures de labeur seraient tellement efficaces qu’elles n’occuperaient qu’une faible partie de nos journées. Les économistes et autres devins de l’époque avaient tout faux, évidemment. Aujourd’hui, nous carburons aux horaires pleins à craquer, patrons et clients peuvent nous joindre en tout temps, et nous avons de plus en plus de difficulté à nous distancier du boulot. Pire: nous prenons de moins en moins de vacances, selon une étude réalisée en 2015 pour l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. En 2013, les Québécois prenaient en moyenne 2,3 semaines de vacances par année. Deux ans plus tard, ce chiffre tombait à deux semaines. Et plus d’un travailleur sur 10 prévoyait ne prendre aucunes vacances en 2015. Avons-nous à ce point valorisé le travail et la vie à 100 à l’heure que nous ne savons plus quand et comment nous arrêter?


    Je me reconnais dans la course folle que me décrit Vanessa: vie de famille bien remplie avec mes trois jeunes enfants, défis professionnels que j’arrive rarement à refuser et trop rare temps pour mon chum, mes amies, le jogging… Mon quotidien est à l’image de celui des femmes de toutes générations – nos journées manquent d’heures et les frontières entre vie professionnelle et vie personnelle sont de plus en plus floues.


    Les parents représentent la tranche de population qui ressent le plus la pression du temps. «Ce sont les travailleurs avec de jeunes enfants qui sont les plus stressés parmi les stressés, à raison d’un taux deux fois supérieur à la moyenne», écrit Gilles Pronovost, professeur au Département d’études en loisir, culture et tourisme de l’Université du Québec à Trois-Rivières, dans son essai Que faisons-nous de notre temps? – Vingt-quatre heures dans la vie des Québécois, paru l’automne dernier.


    Si les heures que nous consacrons aux tâches ménagères ont légèrement diminué (la bonne nouvelle!), celles-ci n’ont en revanche pas abouti dans la cour des loisirs. Ce sont plutôt nos heures de besogne qui ont augmenté dans les 30 dernières années. «Depuis 10 ans, on a atteint une limite de l’accroissement du temps de travail, ajoute Gilles Pronovost. On arrive au maximum de ce qu’on peut exiger des travailleurs.»

     

    Art de Vivre 2:  Ralentir? Ça presse!

    Photo: Vanessa Giguère

     


    Métro-boulot-boulot

     

    Jusqu’au milieu du 20e siècle, le statut social s’évaluait par les heures passées au boulot, raconte l’Américaine Brigid Schulte, qui s’est intéressée à nos vies de fou dans son ouvrage Overwhelmed – How to Work, Love and Play When No One Has The Time, publié l’an dernier.


    Cette journaliste du Washington Post relate une scène délicieuse de la populaire série Downton Abbey, alors que Lady Crawley se demande: «La fin de semaine? Qu’est-ce qu’une fin de semaine?» Travailler, on est au-dessus de cela quand on appartient à la haute bourgeoisie!


    Mais un changement s’opère dès les années 1970. Les salaires ne suivent pas la hausse des prix à la consommation. Résultat: il faut bosser toujours plus pour maintenir le même rythme de vie. Puis, dans les années 1980, le travail supplémentaire commence à être reconnu et rémunéré. «Les gens travaillent plus, mais ils sont alors récompensés pour ces efforts, chose qu’on ne voyait pas auparavant», explique Brigid Schulte en entrevue ­téléphonique.


    Avec le développement fulgurant des outils de communication à partir des années 1990, on se retrouve avec des hordes de travailleurs toujours disponibles, toujours au garde-à-vous.


    Le milieu du travail a un rôle à jouer dans notre incapacité à décrocher et à nous reposer, selon Julie Ménard, psychologue du travail et professeure au Département de psychologie de l’UQÀM, qui a fait du besoin de ralentir son thème de recherche.


    «On peut penser que bosser toujours plus est en partie un choix financier, avance-t-elle. Mais les organisations (sans le vouloir) envoient aux employés le message qu’on doit pouvoir les joindre en tout temps: adresse courriel toujours accessible, cellulaire payé par l’employeur, etc.» D’ailleurs la psychologue suggère que les entreprises se dotent de politiques claires précisant que leurs travailleurs n’ont pas à être disponibles 24 heures sur 24

     

    Et si nous étions les artisans de notre propre malheur? Cette théorie émise par Brigid Schulte peut avoir l’effet d’une petite bombe pour quiconque s’interroge sur son emploi du temps. Car, il faut bien l’admettre, cela nous valorise fort d’être aussi occupé. «Aujourd’hui, c’est avec un horaire chargé que l’on montre son statut, croit la journaliste. Vous n’êtes pas débordé, votre agenda est libre? Vous avez sûrement un problème… On sous-entend que vous êtes un peu loser.»


    Dans son livre, l’auteure invite d’abord à réaliser que nous nous imposons ce rythme de vie, et que celui-ci répond souvent à un impératif culturel d’être (ou de paraître) occupé. «Une fois que l’on fait ce constat, on peut commencer à mettre en question ses choix et son emploi du temps.»


    Le temps d’une pause


    Choisir la lenteur, c’est ce qu’a fait Christine Marcotte, 33 ans, accompagnante à la naissance et mère à la maison de Philippe-Antoine, 6 ans, Emma, 4 ans, et Mathilde, 2 ans. Alors qu’Emma était encore petite, Christine est retournée au boulot durant quelques mois. Cette période de sa vie, rythmée par les trajets dans le trafic matin et soir, a été «un véritable enfer», résume celle qui était intervenante auprès d’enfants autistes.

     

    Art de Vivre 2:  Ralentir? Ça presse!

    Photo: RefugeTranquille

     

    «J’étais heureuse au travail, mais courir tout le temps, ça ne me convenait pas. J’ai pensé devenir folle.» D’un commun accord, les deux parents ont décidé que Christine resterait à la maison pendant quelques années. Et pas question non plus de surcharger les fins de semaine d’activités pour les enfants. «Nous sommes tous un peu fainéants ensemble, dans notre cocon familial!»


    Sans opter pour un changement aussi extrême de mode de vie, il y a sûrement moyen de reprendre un peu son souffle, non? Vivre la pédale au plancher 24 heures sur 24, sept jours sur sept, ce n’est bon ni pour le corps ni pour la tête, et nous le savons bien. On nous répète depuis des années que le surmenage est source de troubles anxieux, insomnie, dépression, problèmes de santé physique à long terme, alouette!


    L’absence de temps libre a aussi des conséquences sur le monde du travail. «Les études sont très claires à ce sujet, dit la journaliste Brigid Schulte. Au-delà de deux ou trois semaines de boulot en temps supplémentaire, les bénéfices de toutes ces heures en surplus s’effacent. Si vous prenez des pauses régulièrement, vous êtes au contraire plus productif et plus créatif.»


    Quelle serait la dose parfaite de repos à viser dans notre semaine de travail? «C’est la réponse que j’espère trouver grâce à mes recherches, répond Julie Ménard en riant. Mais il manque encore trop de données pour répondre à cette question avec précision.»


    Ce qu’on sait, toutefois, c’est qu’il faut récupérer tous les jours, et pas que durant nos périodes de vacances. La psychologue précise que les deux types d’activités qui sont les plus bénéfiques pour recharger nos batteries sont le sport et les activités sociales. «C’est connu, l’activité physique stimule les hormones associées au plaisir. Et une vie sociale bien remplie est un facteur de protection important en santé mentale», ajoute-t-elle.


    Quand Vanessa Giguère a lancé à tout hasard son idée de brunch parmi ses contacts sur Facebook, 125 personnes ont levé la main pour y participer! Qu’est-ce que cela dit de nous? Alors que nous peinons à trouver un peu de temps pour jouer au parc avec les enfants ou finir ce roman qui traîne depuis des mois sur la table de chevet, comment expliquer l’engouement des invités de Vanessa pour ces brunchs sans prétention, entourés d’inconnus? Sa copine Annie répond en quelques mots: «Même si je réfléchis beaucoup au fait de ralentir, prendre du temps, ça reste difficile à appliquer dans ces horaires un peu déments. J’ai envie de côtoyer des gens qui souhaitent ça aussi et qui décident de “se” mettre à l’horaire.»


    Voilà. Choisir de se mettre à l’horaire. Si simple, mais si difficile à appliquer…


    Il reste encore quelques semaines à l’été. Je ne sais pas pour vous, mais moi, j’ai trois livres à lire, des margaritas à préparer et des fleurs à regarder pousser! #Slowtoute!


    Paresse planifiée ou spontanée?


    Faut-il réserver des plages horaires pour décrocher et ainsi s’assurer de ne pas passer à côté de ces instants salutaires? Selon deux chercheuses de l’Université de Washington… pas du tout! Gabriela Tonietto, étudiante au doctorat en marketing, et Selin Malkoc, professeure à la Olin Business School, ont passé en revue diverses études qui évaluaient la façon dont les temps de loisirs sont vécus quand ils sont planifiés. Les résultats démontrent qu’une fois prévus à une date ou à une heure précises, ceux-ci nous apparaissent plutôt comme une tâche de plus, et deviennent par conséquent moins intéressants et moins excitants. Leur suggestion pour vraiment profiter de nos moments de liberté? Prévoir des périodes de détente sous forme de brouillon mental. Au lieu de planifier d’aller marcher vers 14 h, se dire qu’on ira prendre l’air un peu plus tard en après-midi… et y aller pour vrai!

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