• Art et culture 2....La vie de bohème

    La vie de bohème

    Une nouvelle population est apparue au tournant du XXIe siècle : les bourgeois-bohème ou «bo-bo». Cette classe sociale, qui jouit de revenus confortables mais dédaigne les conventions, reste difficile à définir avec une curieuse référence à la «bohème», qui fait naître l'image de plumitifs et d'artistes en herbe tentant de survivre dans un vieux grenier gelé.

    Adeptes d'une vie déréglée de frivolité et de misère, ces jeunes gens ont contribué à la gloire de Paris à travers le monde au début du XXe siècle. Partons sur leurs pas afin de comprendre comment une vie de claque-faim peut encore faire rêver aujourd'hui !

    Isabelle Grégor

    Sebastien Dulac, Bohème, 1831, Rafael Valls Galery, Londres

    De la Bohême à la bohème

    Rimbaud aurait baptisé par inadvertance le dernier poème de ses Cahiers de Douai : «Ma Bohême». Faute d'inattention d'un adolescent ? La confusion est pardonnable puisque les deux mots, la Bohême historique et la bohème littéraire, renvoient à une même réalité.

    Rimbaud (Ultissima Verba), Lettre de Delahaye à Verlaine, 1875, Bibliotheque Litteraire Jacques Doucet, ParisNe pensait-on pas que ceux qu'on appelle aujourd'hui Roms étaient originaires de Bohême, en Europe centrale ?

    Symbole de l'errance et de la vie sans attache, le «bohêmien» est devenu au XVIe siècle «le bohémien», celui qui vit en marge de la société. Rejeter les règles, adopter l'improvisation comme façon d'être ou encore afficher sa fantaisie, y compris vestimentaire...

    Ces comportements hors normes ont toujours eu du succès parmi deux types de populations désireuses de se faire remarquer : les étudiants et les artistes. Il s'agit de marquer sa différence, quitte à être mal vu et rejeté par le reste de la population. La liberté avant tout.

    «Bohémiens en voyage»

    La tribu prophétique aux prunelles ardentes

    Hier s'est mise en route, emportant ses petits


    Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits


    Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

 

    Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes

    Le long des chariots où les leurs sont blottis,
 

    Promenant sur le ciel des yeux appesantis


    Par le morne regret des chimères absentes.
 

    Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
 

    Les regardant passer, redouble sa chanson ;
 

    Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

 

    Fait couler le rocher et fleurir le désert


    Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert


    L'empire familier des ténèbres futures.
    Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal - 1857.

    Alfred Dehodencq, Bohémiens en marche, 1860, musée d'Orsay, Paris

    Du côté de la Sorbonne

    Tommaso Minardi, Autoportrait, 1807, Galleria degli Uffici, FlorenceParadoxalement, la bohème qui est née sous le signe du nomadisme est facile à localiser sous l'Ancien Régime.

    Il suffit de se rendre aux abords de la Sorbonne pour croiser ces éternels révoltés qui ont trouvé dans ces quartiers de quoi se loger à peu de frais, chez les petits commerçants dont ils adorent se moquer.

    N'hésitant pas à frayer avec le menu-fretin, les héritiers de François Villon font le spectacle dans le quartier jusqu'à ce que Louis XIV fasse place nette, à coups de descentes de police... et de mécénat.

    Autant profiter des subventions ! Mais l'embellie est de courte durée et les écrivaillons sans-le-sou doivent se remettre en quête de quelques leçons à donner ou poésies à rédiger sur commande. Pour occuper leur temps libre et leurs causeries entre habitués des cafés, ils multiplient les calomnies et pamphlets envers les dirigeants.

    C'est ainsi qu'à grand renfort de médisance, les «canailles de la littérature» (Voltaire) du XVIIIe siècle apportèrent une pierre non négligeable à l'édifice de la Révolution. Comme le souligne Henry Murger, «La bohème fait l'amour, la guerre et même de la diplomatie» !

    Gerrit Van Honthorst, L'Etudiant patachon, Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Munich

    «Ouvriers de la plume» (Sainte-Beuve)

    Le début du XIXe siècle, avec ses secousses, ses héros napoléoniens et ses lendemains qui déchantent, a créé toute une génération de rêveurs à la fois prêts à en découdre et à l'étroit dans une société qui ne veut pas d'eux.

    Les cheveux dans le vent, une nouvelle famille d'aventuriers du savoir s'impose avant 1830 au cœur de Paris : artistes par vocation, anti-bourgeois par esprit d'opposition, la soif de reconnaissance les a poussés à la capitale pour accéder au royaume du journalisme et des Arts.

    Mais face à leur désir d'indépendance trop tapageur, les mécènes se font rares et le marché reste peu compréhensif pour ces électrons libres. À l'heure du triomphe des sciences et de l'industrie, les activités artistiques ont perdu leur aura pour devenir de simples distractions.

    Qu'à cela ne tienne ! À la suite de Théophile Gautier et Gérard de Nerval, le groupe des Jeune-France prend plaisir à provoquer la société de Louis-Philippe en affichant barbes malvenues, costumes colorés et nonchalance.
    «Je suis un fainéant, bohème, journaliste
    Qui dîne d'un bon mot étalé sur son pain»
    dira avec fierté Nerval !

    Le temps est décidément à la contestation et les Romantiques, de Lamartine à Hugo, montrent la voie.

    Arrière-fonds et bas-fonds

    «À nous deux maintenant» ! (Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1835). En 1835, Rastignac arrive à Paris pour suivre des études de droit et s'installe dans la même pension qu'un certain Vautrin, voyou notoire...

    Avec ses deux personnages qui avancent à l'ambition en méprisant l'obstacle de la morale, Balzac souligne la cohabitation harmonieuse qui se met en place entre étudiants et pègre. Il faut bien survivre en effet et, entre marginaux, s'entraider parfois. Le goût du risque est également un prétexte de rapprochement entre ces populations méprisées, tout comme la fascination de la mort, source de curiosité pour nombre des étudiants en médecine qui hantent la bohème.

    Tout ce petit monde se retrouve dans les estaminets, hauts lieux de divertissement jusqu'à pas d'heure et de discussions sans fin.

    Ouverts à tous, habitués aux débordements de toutes sortes, les «cafés tapageurs aux lustres éclatants» (Arthur Rimbaud, «Roman», 1870) nourrissent à coups de bocks de bière les rêves et les rencontres, politiques ou galantes. Dans ce point d'ancrage, nos vagabonds se donnent aussi en spectacle, trouvant ici le public qui, dehors, les rejette. Le soir, on pousse les tables pour laisser place à la fête et au défoulement.

    Omniprésente chez les nomades bohémiens, la musique est aussi indissociable de la vie de leurs cousins des villes qui aiment voir virevolter les grisettes pour oublier la dure vie de créateur !

    Coups de pouce pour trouver l'inspiration

    En poussant la porte d'un café plusieurs fois par jour, l'adepte de la bohème savait qu'il allait trouver amis et chaleur, mais aussi quelques remontants bien... musclés. Si la bière coule à flots, c'est surtout l'absinthe qui a su se rendre indispensable à beaucoup, jusqu'à représenter 90 % des apéritifs consommés en 1870. Est-ce grâce à son prix, de moins en moins élevé ? Ou plus sûrement à cause du cérémonial qui entoure la dégustation de la perfide «fée verte» ?

    Jean-François Rafaelli, Les Buveurs d'absinthe ou les Déclassés, 1881, Fine Arts Museum, San FranciscoVersé goutte à goutte sur un sucre posé sur une cuillère perforée, cet alcool fort (souvent à près de 70°) savait «détendre» le consommateur et dit-on, l'inspirer. Ses ombres émeraude ont accompagné pendant de longues années Toulouse-Lautrec, Verlaine ou encore Van Gogh qui, selon la légende, jeta un jour son verre à la figure de Gauguin...

    Mais d'autres vont plus loin dans les fortifiants, comme Gautier qui fait paraître en 1846 une nouvelle qui décrit les effets hallucinatoires d'une certaine pâte verdâtre. L'écrivain sait de quoi il parle, puisqu'il fait partie du Club des Hachichins créé en 1844 pour tester ce type de produit.

    Charles Baudelaire s'intéresse à son tour à ce qu'il baptise les «paradis artificiels». Voici la description qu'il tire de cette expérience : «Vous êtes assis et vous fumez ; vous croyez être assis dans votre pipe, et c'est vous que votre pipe fume ; c'est vous qui vous exhalez sous la forme de nuages bleuâtres. Vous vous y trouvez bien, une seule chose vous préoccupe et vous inquiète. Comment ferez-vous pour sortir de votre pipe ?» (Les Paradis artificiels, 1860). La question reste posée !

    Le «bohémianisme» (Charles Baudelaire)

    L'année 1851 marque un tournant dans le milieu des artistes non-conformistes. Membre de la Société des buveurs d'eau (faute de mieux !) avec Nadar et Champfleury, Henry Murger publie alors ses Scènes de la vie de bohème qui font de leur petit monde un univers de légende mis en chanson à la fin du siècle par Giacomo Puccini (La Bohème, 1896).

    Les aventures de Rodolphe et de Mimi deviennent le symbole de la liberté perdue, l'année même où le coup d'État de Napoléon III met fin aux illusions républicaines. Le succès est immense et tranforme nos crève-la-faim en nouveaux héros.

    On cherche parmi les grisettes les descendantes de l'Esméralda décrite par Hugo en 1831 dans Notre-Dame-de-Paris, tandis que de nouveaux Lucien de Rubempré (Honoré de Balzac, Illusions perdues, 1843) tentent de décrocher gloire et fortune.

    Tableaux et caricatures (de Charles Daumier dans le Charivari, 1842), romans (George Sand, La Dernière Aldini, 1837) et poésies (Gérard de Nerval, La Bohème galante, 1855) popularisent l'image de ces marginaux exubérants, créant autour d'eux toute une mythologie.

    Carl Spitzweg, Le Pauvre poète, 1839, Staatliche Museen, Berlin

    «Ma Bohème (fantaisie)»

    Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;

    Mon paletot aussi devenait idéal ;

    J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;

    Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !



    Mon unique culotte avait un large trou.

    - Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course

    Des rimes.
    Mon auberge était à la Grande-Ourse.

    - Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou



    Et je les écoutais, assis au bord des routes,

    Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

    De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;



    Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

    Comme des lyres, je tirais les élastiques

    De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

    Arthur Rimbaud, 1870.

    Au royaume des mansardes

    «Bohème, s.m. : Paresseux qui use ses manches, son temps et son esprit sur les tables des cafés littéraires et des parlottes artistiques, en croyant à l'éternité de la jeunesse, de la beauté et du crédit, et qui se réveille un matin à l'hôpital comme phtisique, ou en prison comme escroc» (Alfred Delvau, Dictionnaire de la langue verte, 1866).

    La cruauté de cette définition ne doit pas faire oublier sa réalité et l'avenir peu radieux qui s'ouvrait à la plupart de nos célébrités en herbe. Car s'ils aiment s'entourer de Mimi Pinson pour courir les cabarets, nos étudiants finissent souvent par remonter dans de vieilles mansardes mal chauffées, comme le balzacien Raphaël de Valentin qui, avant de découvrir la peau de chagrin du roman du même nom, s'ingéniait à rédiger un obscur traité de philosophie au fond d'une chambre bon marché.

    Honoré Daumier,  Ingrate patrie, tu n'auras pas mon œuvre !, lithographie, 1840, Los Angeles County Museum of Art.Partie intégrante de la vie d'un artiste débutant, la misère et la maladie qui l'accompagne deviennent presque un passage obligé, une sorte de rite d'initiation dont on ne peut se passer et dont on pourra sourire, une fois la gloire obtenue.

    Comment prétendre rendre compte de la vie si on n'en a pas affronté les épreuves ? Comment s'opposer à la société bourgeoise si on profite de ses bienfaits ? Comme le résumait Henry Murger, «La Bohème, c'est le stage de la vie artistique : c'est la préface de l'Académie, de l'Hôtel-Dieu ou de la Morgue». Mais qu'importe : nul ne peut prétendre à la postérité s'il n'a d'abord été un crève-la-faim grelottant dans sa soupente face à un vieux poêle capricieux, incompris de tous mais heureux de l'être !

    Petit aperçu de la vie de bohème :

    «Frappé d'ostracisme par un propriétaire inhospitalier, Rodolphe vivait depuis quelque temps plus errant que les nuages, et perfectionnait de son mieux l'art de se coucher sans souper, ou de souper sans se coucher ; son cuisinier s'appelait le Hasard, et il logeait fréquemment à l'auberge de la Belle-Étoile. Il y avait deux choses qui n'abandonnaient point Rodolphe au milieu de ces pénibles traversées, c'était sa bonne humeur, et le manuscrit du Vengeur, drame qui avait fait des stations dans tous les lieux dramatiques de Paris. [...]

    [Le narrateur nous emmène chez Rodolphe] Donc prenons la rampe et montons. Ouf ! Cent vingt-cinq marches. Nous voici arrivés. Un pas de plus nous sommes dans la chambre, un autre nous n'y serions plus, c'est petit, mais c'est haut ; au reste, bon air et belle vue.

    Le mobilier se compose de plusieurs cheminées à la prussienne, de deux poêles, de fourneaux économiques — quand on n'y fait pas de feu surtout, — d'une douzaine de tuyaux en terre rouge ou en tôle, et d'une foule d'appareils de chauffage ; citons enfin, pour clore l'inventaire, un hamac suspendu à deux clous fichés dans la muraille, une chaise de jardin amputée d'une jambe, un chandelier orné de sa bobèche, et divers objets d'art et de fantaisie». (Henry Murger, Scènes de la vie de bohème, 1851)

    Au rendez-vous des bons camarades

    Maurice Neumont, Affiche pour le Bal des Incohérents, 1897, Librairie Nilsson Per LaamNe croyons pas que toute cette joyeuse bande vivait dans l'anarchie la plus totale ! Malgré la volonté d'indépendance de chacun, des tribus se mettent en place pour échanger des idées et marquer leur différence, dans l'adoration d'un Art commun.

    Souvent remarquables par leurs travaux, ils savent aussi se distinguer par leur nom, plus farfelus les uns que les autres : les Frénétiques de Nerval et Gautier ont ainsi ouvert la voie vers 1830, suivis par les réalistes auto-proclamés Les Buveurs d'eau (1841) ou bien plus tard, après 1870, par les Hydropathes, les Hirsutes et autres Jemenfoutistes !

    Arrêtons-nous un instant sur les Vilains Bonshommes dont on peut apercevoir un échantillon sur le Coin de table peint par Fantin-Latour. On y repère Verlaine et Rimbaud qui, après avoir blessé un de ses condisciples d'un coup de canne-épée, préféra pour sa part émigrer du côté des Zutistes dont le plus grand plaisir était de se moquer de... tout !

    Côté artistes, la Secte des Barbus (vers 1800) adopte le style vestimentaire antique pour mieux se rapprocher de son idéal néoclassique.

    Henri Fantin-Latour, Un Coin de table, 1872, musée d'Orsay, Paris

    La fin de siècle voit le triomphe de ceux qu'on va surnommer les Intransigeants, obligés de se serrer les coudes et d'organiser une «Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs, graveurs, etc.» dans l'atelier de Nadar pour faire connaître leurs toiles (1874). Autour d'Édouard Manet, le Groupe des Batignolles composé entre autres d'Auguste Renoir et Claude Monet va s'employer au fil des réunions à révolutionner la peinture après avoir adopté le nom d'Impressionnistes. L'union fait la force !

    Poètes maudits

    Solidaires, les écrivains de la bohème ? Difficile à croire ! Ne nous a-t-on pas expliqué qu'ils étaient misérables, malades et totalement incompris ? Rappelez-vous Baudelaire se comparant à un albatros moqué par tous et que les «ailes de géant [...] empêchent de marcher» ou encore Rimbaud courant les chemins «les poings dans les poches crevées». On est loin des écrivains emperruqués de la cour du Roi-Soleil !

    Comme leurs cousins romantiques, ces «mendieurs d'azur» (Stéphane Mallarmé) se sentent à part : capables d'être «voyants» (Rimbaud) et d'accéder à des réalités autres, ils deviennent parias dans une société qui les méprise. Les voici donc seuls dans leur soupente, rongés par un art auquel ils se dévouent entièrement et qui va les détruire avec l'aide de grands verres d'alcool, en quelques années...

    Cesare Bachi (d'après), Verlaine au café Procope, 1938, Musée de l'absinthe, Auvers-sur-OiseS'il est quelque peu exagéré, ce mythe du poète maudit (expression lancée par Verlaine) s'appuie sur la réalité. Baudelaire, Rimbaud et Verlaine connurent ainsi une mort prématurée à la suite d'excès en tous genres, tout comme leurs comparses Lautréamont et Laforgue, disparus avant leurs 30 ans. Le trio infernal fut également confronté à des démélés avec la justice et des problèmes d'argent qui plongèrent Verlaine dans la misère totale.

    Tous les poètes de l'époque étaient-ils donc destinés à finir leur carrière tragiquement, comme Nerval, retrouvé pendu à une lanterne, près du Châtelet ? Remarquons que le tragique de ces destinées n'est pas obligatoirement lié à une désaffection de la part des spécialistes : ainsi Verlaine, pourtant en pleine déchéance, est élu à la fin de sa vie «prince des poètes» par ses pairs. Écrivain de la bohème, un métier difficile !

    «Plus grands que leur malheur»

    «Ce mot de Bohême vous dit tout. La Bohême n’a rien et vit de ce qu’elle a. L’Espérance est sa religion, la Foi en soi-même est son code, la Charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune, mais au-dessus du destin. Toujours à cheval sur un si, spirituels comme des feuilletons, gais comme des gens qui doivent, oh ! ils doivent autant qu’ils boivent ! enfin, et c’est là où j’en veux venir, ils sont tous amoureux, mais amoureux ?… figurez-vous Lovelace, Henri IV, le Régent, Werther, Saint-Preux, René, le maréchal de Richelieu réunis dans un seul homme, et vous aurez une idée de leur amour ! Et quels amoureux ? Eclectiques par excellence en amour, ils vous servent une passion comme une femme peut la vouloir ; leur cœur ressemble à une carte de restaurant, ils ont mis en pratique, sans le savoir et sans l’avoir lu peut-être, le livre de l’Amour par Stendahl ; ils ont la section de l’amour-goût, celle de l’amour-passion, l’amour-caprice, l’amour cristallisé, et surtout l’amour passager. Tout leur est bon, ils ont créé ce burlesque axiome : Toutes les femmes sont égales devant l’homme» (Honoré de Balzac, Un Prince de la bohème, 1844).

    La bohème prend des couleurs et de l'altitude

    C'est un chat, noir évidemment, et un lapin, agile, qui ont poussé la bohème à déménager après la guerre de 1870 sur les pentes de Montmartre. En 1881, les Hydropates investissent le cabaret Le Chat noir pour en faire leur quartier général.

    Poulbot et ses amis au Lapin agile, 1905, musée Carnavalet, Paris

    D'autres les rejoignent rapidement, comme Henri de Toulouse-Lautrec qui souhaite profiter de la vie nocturne trépidante de la Butte.

    Toulouse-Lautrec dans son atelier, peignant La Danse au Moulin-Rouge, 1890, Adoc-PhotosAu Moulin-Rouge, ouvert en 1889, Valentin le Désossé, la Môme Fromage et la Goulue triomphent sur scène alors que le cirque devient pour nos bohémiens une forme d'art particulièrement appréciée puisqu'il mêle prouesse et humour. D'aillleurs, les saltimbanques ne sont-ils pas eux aussi des marginaux qui peinent à vivre de leur talent ?

    Plus loin, le Moulin de la Galette continue à attirer sur sa piste de danse intérieure, construite en 1880, ouvrières et curieux. On y voit quelque temps passer le peintre Auguste Renoir qui va installer dans le jardin une grande toile destinée à capturer une scène de bal (1876).

    C'est en effet l'élite des Impressionnistes qui a élu domicile à Montmartre : on peut croiser dans la boutique du père Tanguy, fournisseur attitré des couleurs de ce beau monde, Paul Signac, Vincent Van Gogh puis Paul Cézanne.

    Les artistes, en pleine révolution, prennent alors le pas sur les écrivailleurs et une partie de la bohème abandonne les galetas pour partir à la recherche d'ateliers spacieux et clairs.

    Pierre Vidal, couverture de La Vie à Montmartre, 1897, coll. part.

    Un maximum de génies au km2

    À l'aube du XXe siècle, Montmartre voit arriver le «petit Goya», jeune prodige espagnol qui s'associe au poète Max Jacob pour monter «la bande à Picasso». La belle équipe prend ses aises au Lapin agile, anciennement Cabaret des Assassins, avant de se retrouver au Bateau-Lavoir, l'atelier du peintre où ses amis de quatre sous sont accueillis par l'écriteau «Au rendez-vous des poètes».

    Il est vrai qu'ils sont les bienvenus : Guillaume Appolinaire et Alfred Jarry, des habitués, y côtoient des virtuoses de la couleur tels que Kees Van Dongen ou Amadeo Modigliani. Doit-on y ajouter l'âne Aliboron auquel on fait barbouiller une toile du bout de la queue, toile achetée 500 frs par un collectionneur ?

    Pablo Picasso, Le Moulin de la Galette,1900, Solomon R. Guggenheim Museum, New York

    boheme_picasso.jpg

    L'esprit de la bohème est toujours vivant ! La joyeuse bande s'emploie encore quelques années à révolutionner poésie et peinture avant que la Grande Guerre ne vienne donner un coup de pied dans la fourmilière. C'est le quartier Montparnasse qui prend la suite et attire les talents du monde entier : États-Unis (Ernest Hemingway), Russie (Marc Chagall), Japon (Youki Foujita)...

    Entre le Dôme et la Coupole, les «Montparnos» profitent des Années folles autour de Kiki de Montparnasse, modèle préféré des artistes dont nombre ont hanté les ateliers de La Ruche (Chaïm Soutine, Constantin Brancusi, Marc Chagall).

    Avec les rénovations urbaines d'après-guerre, le quartier perd son atmosphère particulière et voit ses artistes se disperser. Aujourd'hui, on trouve des centres de création sur tous les continents mais la nostalgie de la bohème attire toujours les touristes dans les rues parisiennes. «Ce temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître...» (Charles Aznavour et Jacques Plante, 1965) n'a pas perdu de ses charmes.

    Serge Romanin,

    Sources

    Autour du Chat noir. Arts et plaisirs à Montmartre. 1880-1910, catalogue de l'exposition du musée Montmartre, Flammarion, 2012.

    Bohèmes. De Léonard de Vinci à Picasso, catalogue de l'exposition au Grand Palais, 2012-2013, Réunion des Musées nationaux, 2012.

    Sylvie Buisson et Christian Parisot, Paris-Montmartre. Les Artistes et les lieux. 1860-1920, éd. Terrail, 1996.

    Robert Darnton, Bohème littéraire et révolution. Le monde des livres au XVIIIe siècle, Gallimard, 1983.

    Luc Ferry, L'Invention de la vie de bohème, 1830-1900, éd. Cercle d'Art, 2012.

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