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    Conte de Noël: La maison orange brûlée

     

     

    Une conte de Noël inédit, créé pour Châtelaine par la romancière Perrine Leblanc.


    Par Perrine Leblanc | Illustrations: Geneviève Godbout
    du magazine Châtelaine

     

     

    Contes et Légendes 2:  Conte de Noël: La maison orange brûlée

    Illustration: Geneviève Godbout

     

    Patrick, fils d’Odette et d’Armand A., est né le 7 décembre 1940 à Saint-Jean-de-Brébeuf, un hameau fondé dans les monts de l’arrière-pays gaspésien pendant la crise économique des années 1930.


    Aidé de son père, de son frère, de ses trois beaux-frères et de quelques amis montés avec leurs épouses dans cette colonie de peuplement pour se tricoter une nouvelle vie, Armand A., travailleur du bois, choisit d’établir sa famille sur le lopin de terre disponible coincé entre l’église et la maison d’Anselme L. Comme des forçats, mais par amour et sens du devoir, les hommes libres charrièrent du bois et les matériaux à la sueur de tout. En trois saisons, ils bâtirent une demeure solide dont la couleur extérieure, choisie pour la distinguer des autres maisons du hameau, provenait d’un reste de peinture à bateau jaune canari qui résisterait, pensaient-ils, à juillet et à janvier, au soleil et au froid.


    Patrick A., né dans le lit conjugal, fut baptisé en même temps que la maison, qui reçut le nom de Soleil pour sa gueule jaune canari insolente en hiver.


    La première tempête se présenta le 24 décembre sous la forme d’une poudrerie ravageuse qui transforma tout déplacement de plus de quelques mètres en exploit de défricheur touche-à-tout. Mais la solitude ne gâcha pas le premier Noël de la famille A. à Saint-Jean-de-Brébeuf, qu’on appelle plus simplement Brébeuf. Pour le réveillon, la famille d’Anselme L. rejoignit donc celle d’Armand A. au Soleil, où il faisait bon et chaud sous les pelisses.

     

     

    Contes et Légendes 2:  Conte de Noël: La maison orange brûlée

    Illustration: Geneviève Godbout

     

    Odette échangeait les derniers potins du village avec Marie L. devant le feu en nourrissant au sein son enfant tout neuf, tandis que les hommes jouaient aux cartes sur la table de la cuisine en buvant une eau-de-vie frelatée. Un ragoût mijotait et du pain venait de sortir du four, ça sentait le repas de fête au rez-de-chaussée ; l’alcool réchauffait la conversation des hommes mais pas le ventre des femmes.


    – S’il te plaît, Armand, une goutte pour me réchauffer, dit Odette à son homme.


    Armand hésita. L’alcool était de fabrication douteuse et il n’aimait pas trop l’idée que son fils boive de l’alcool ; mais lui-même n’était pas mort en en buvant, c’était l’hiver, il faisait froid et c’était Noël. Il ramassa la bouteille par le cou et s’approcha de sa femme, une main derrière le dos pour dissimuler un paquet qu’il déposa en douce devant elle, sur la table basse.


    – Une goutte pour toi et une goutte pour endormir le petit, dit-il en remontant sur les épaules de sa femme son châle de laine.


    Il essuya de son pouce le lait qui coulait sur le menton de son fils, lécha son pouce ni vu ni connu, embrassa sa femme sur la tempe, puis versa un peu d’alcool dans le gobelet métallique qui contenait de l’eau. Odette le but d’une traite en fermant les yeux. Le liquide était infect – du feu –, mais toute forme de chaleur était appréciée l’hiver. Armand trempa un doigt dans le chaudron à bouilli. Sa femme lui décocha un regard qui voulait tout dire. Il rit trop fort, l’enfant sursauta. Il en profita pour glisser sur les genoux d’Odette la boîte qu’il avait enveloppée, la veille, dans un sac de farine à imprimé fleuri. Au village de Nouvelle, il avait réussi à mettre la main sur un mètre de ruban de satin rouge cerise. Il trouvait que ça faisait joli sur le paquet. Et Odette pourrait s’en servir pour se coiffer ou enjoliver une de ses robes. Elle déballa le cadeau d’une main. C’était un oiseau sculpté dans le bois, entre les pattes duquel Armand avait gravé le petit nom de leur fils, Pat.


    Le 25 décembre 1940, minuit sonna pour la première fois dans la maison jaune canari de Brébeuf. Un oiseau de bois venait de s’installer à demeure sur le comptoir de la cuisine.


    Saint-Jean-de-Brébeuf n’existe plus que dans les mémoires et les livres d’histoire. La pauvreté, le manque de volonté politique dans le domaine de la reforestation et le feu ont chassé les derniers habitants du hameau en 1971. La maison en bardeaux jaunes délavés par les années a été descendue à Nouvelle comme un immense bagage de vie. Construite avec les moyens du bord et les matériaux de la forêt par un homme que j’ai baptisé Armand A., mais que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam, elle a changé de hameau et de terreau. J’aime croire qu’au moment où cette maison fut déracinée, huit oiseaux de bois avaient rejoint sur le comptoir de la cuisine celui de Patrick A.

     

     

    Contes et Légendes 2:  Conte de Noël: La maison orange brûlée

    Illustration: Geneviève Godbout


    Repeinte et rénovée il y a peu, elle n’a changé de mains que tout récemment. Elle n’en a pas pour autant perdu ses racines. Je le sais, parce que son nouveau propriétaire, c’est ma mère. Ma mère est née à Nouvelle, et son père a grandi à Brébeuf entre les deux guerres. Mon grand-père maternel aurait pu croiser Patrick A. à l’école, à l’église ou chez Anselme L. Il aurait pu travailler le bois avec Armand A. Il a peut-être chassé ou travaillé à la scierie avec un des fils nés au Soleil dans les années 1940. Il a peut-être embrassé une des sœurs de Patrick A. derrière l’église après la messe. Il a vu cette maison, j’en suis certaine, mais il ne saura jamais que sa fille l’a achetée pour nous ; le ciel n’a pas pu attendre et il repose au cimetière de Nouvelle. Le Soleil de Brébeuf a une histoire et la gueule d’une maison de famille, et c’est dans cette maison repeinte en orange brûlé que nous passerons, mes frères et moi, les fêtes de Noël 2016.


    Il y aura un sapin – qui sent bon, qui perd ses aiguilles, qu’on peut couper soi-même derrière la maison et brûler après les fêtes comme une offrande –, un vrai sapin. Nous ne serons pas 11 à table comme à l’époque des colonies de peuplement, comme au temps de la jeunesse de mon grand-père, mais nous inviterons des amis et des proches. Après le repas du 24 décembre, nous déballerons nos cadeaux, nous mangerons la bûche sucrée comme une cuillerée d’enfance, nous irons peut-être marcher derrière la maison en raquettes, après quoi nous déposerons notre fatigue à l’étage du dessus, où se trouvent les chambres. Nous monterons l’escalier construit en 1940 par des mains d’hommes de peu. Les marches, usées par les talons et la pointe des pieds de la première famille qu’elle a protégée, et par les fesses et les genoux des enfants boudeurs que je n’ai pas connus, craqueront à chaque pas. C’est le bruit d’une maison qui a du vécu. C’est le bruit d’une maison qui en a vu de toutes les couleurs. Je me mettrai au lit avec mon amoureux, si je m’en trouve un avant les fêtes. Mes frères feront ce qu’ils veulent avec leurs blondes. Ma mère se mettra au lit avec son amoureux, si elle s’en trouve un avant les fêtes.


    Au solstice d’hiver, mes frères et moi mettrons le cap sur Nouvelle, ce village immense mais peu peuplé, scindé par le cordon gris de la 132 qui fait le tour de la péninsule gaspésienne. La maison de ma mère sera notre refuge dans la baie des Chaleurs, le point zéro de notre famille. Les routes que nous emprunterons convergeront désormais, chaque année pour les fêtes de Noël, vers cette maison de Brébeuf remise au monde à Nouvelle.

     

    Perrine Leblanc est l’auteure de L’homme blanc (Le Quartanier et Boréal) et de Malabourg (Gallimard et Folio).

    Geneviève Godbout a notamment illustré Rose à petits pois (La Pastèque). Malou, son premier album en tant qu’auteure, sera publié en 2017.

     

     

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