• Généalogie: Le naufrage de La Méduse : A propos du témoignage de Brédif

     

     

    Le naufrage de La Méduse : A propos du

    témoignage de Brédif


     Marie Brédif
     
     

    A la mort de Charles son carnet et ses affaire personnelles sont parvenus à son oncle Jean Louis Landry qui avait toujours « parrainé » ses neveux et nièce. Arétès a d’ailleurs épousé par la suite son cousin germain Théophile Landry, fils de Jean Louis.

     

    Dès 1818 dans la deuxième édition de leur ouvrage : « Naufrage de la frégate La Méduse faisant partie de l’expédition du Sénégal en 1816 », Corréard et Savigny -rescapés du radeau- ont reproduit des notes tirées du carnet :

     

    La relation ou journal -apparemment remaniée sur la forme- a paru quasi intégralement en 1907 dans « La Revue de Paris » (numéros 11-12-13), sous le titre« Le naufrage de La Méduse, mon voyage au Sénégal », publié par un arrière petit-neveu inconnu.

     

    Il est difficile de restituer le parcours du manuscrit... après que 2 copies aient été prises sur l’original (celle d’Arétès et celle de son frère Horace) il est probable que Landry -qui avait beaucoup de relations dans le milieu libéral- ait transmis celui-ci à une personne extérieure à la famille.

     

    La suite...

    Nous savons par son journal que notre naufragé a attendu longtemps une réponse à sa lettre...

    Nous ne connaissons pas exactement son emploi du temps à Saint-Louis, mais il est certain que la rétrocession de la colonie à la France le 22 janvier 1817 donne le coup d’envoi aux préparatifs de l’expédition à l’intérieur des terres Début juin 1817 il effectue une première reconnaissance du fleuve jusqu’à Podor, comptoir commercial situé à plus de 200 kms de Saint-Louis.

     

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    Podor
    https://commons.wikimedia.org/wiki/...

    Dès octobre -fin de la saison des pluies et période favorable à la navigation en raison du haut niveau des eaux- il entreprend avec son ami Chastelus l’expédition d’exploration du haut fleuve pour laquelle il ont été désignés.

     

    Précisons que les royaumes de Bambouck et de Bondou cités plus loin renferment des mines d’or dont la recherche n’est pas étrangère au voyage des sieurs Brédif et de Chastellus.

     

    Les instructions données par le nouveau gouverneur Schmaltz aux explorateurs nous renseignent sur l’état d’esprit des dirigeants français et leur manière d’envisager les relations avec les populations :

     

    « Les sieurs Brédif et de Chastelus se rendront directement à Galam.
    Si les eaux ne sont plus assez hautes pour leur permettre de remonter jusqu’au Fort Saint-Joseph ils s’arrêteront à Cotéra, village retiré à cinq lieues au-dessus de Tomboucoumé et à deux lieues environ au-dessous de l’embranchement formé par le Sénégal et la Falémé.
    D’après les informations que j’ai prises leur bâtiment sera tout aussi en sûreté pendant les incursions qu’ils feront dans l’intérieur, que s’il était mouillé vis à vis du fort Saint-Joseph.
    J’ai chargé à leur bord les présents et coutumes du gouvernement pour l’almany et les principaux chefs du pays de Fouta, afin de ne pas être obligé de payer une coutume particulière pour leur bâtiment ; mais comme la saison avancée ne leur permet pas de s’arrêter sans s’exposer à un manque d’eau pour achever le voyage, je fais partir avec eux le sieur J.P Pellegrin à qui elles seront remises à leur arrivée à Saldé, que je charge de tous les arrangement à faire pour le payement de leur passage.
    De plus, afin de prévoir et de couper court à tout retard, je leur remets une lettre pour l’almany et les principaux pays du Fouta et j’ai engagé Sliman Boubakas à les accompagner.
    D’après son influence et les dispositions actuelles des chefs Foulbé, je ne crois pas qu’ils puissent être retenus plus de deux jours à Saldé.
    Comme ils partent tard et que les eaux ont été peu hautes cette années, il serait peut-être possible qu’ils ne pussent s’arrêter sans inconvénient à Jaffray, lieu où se payent ordinairement les coutumes de l’almamy du pays de Bondou qu’ils ont grand intérêt à ménager pour le succès de leur mission.
    Dans ce cas ils le feront prévenir de suite de leur arrivée, lui annonçant qu’ils sont porteurs de ses coutumes, et lui demanderont entrevue à Cotera.
    L’almamy de Bondou étant dans ce moment là le prince le plus puissant de toute cette partie et le mieux disposé en faveur des Français, les sieurs Brédif et Chastelus ne négligeront rien pour entretenir ses bons sentiments et les faire tourner à l’avantage de l’opération dont ils sont chargés.
    D’après la connaissance que l’on a généralement ici de son caractère, l’almamy de Bondou est un homme bon, mais très fin et vis à vis duquel ils doivent manifester une grande confiance sans cependant se livrer entièrement. Le succès de leur voyage dépendant surtout des facilités qu’il peut leur procurer pour pénétrer dans l’intérieur, ils commenceront leur exploration par son pays, de crainte de le choquer s’ils paraissaient ne pas vouloir s’en occuper avant tout.
    En conséquence après lui avoir délivré ses coutumes, ils lui feront un présent convenable, lui remettront les lettres dont je les charge et lui demanderont dans cette première entrevue la permission et les moyens de voyager dans ses états.
    Comme il serait d’une grande importance d’obtenir un de ses enfants pour otage, ils profiteront du grand désir qu’il a de voir se rétablir les anciennes relations que son pays avait avec les Français pour l’engager à envoyer un de ses fils à Saint-Louis, sous le prétexte des avantages qui pourraient résulter de la connaissance que ce voyage le mettrait à même de faire avec les chefs de l’Administration du Sénégal.

     

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    Carte du Sénégal - Delisle 1707

    Ils devront également, avant de quitter Cotéra pour entrer dans le pays de Bondou, demander une entrevue au Tunca, à Samba Congol et aux autres Batekerys du pays de Galam. Ils leur remettront leurs présents et coutumes ainsi que la lettre dont je les charge pour eux et après leur avoir fait particulièrement le présent d’usage, ils leur annonceront l’intention du gouvernement de reprendre ses anciennes relations d’amitié et de commerce avec les Saracouli en leur laissant entrevoir le projet de de rebâtir le fort (ce dont ils ont une extrême envie) si l’on a lieu d’être satisfaits de leur conduite ; on ne peut manquer d’en obtenir tout ce qu’on désirera Les sieurs Brédif et de Chastelus demanderont pour otage un des fils de Tunca ou de Samba Congol et profiteront d’un des premiers bâtiments qui reviendront à Saint-Louis pour l’y envoyer avec celui qu’il auront de l’almamy de Bondou.

     

    Dans le cours de l’exploration qu’ils feront du royaume de Bondou, ils ne négligeront rien pour tâcher de connaître comment l’or, le morphil et les autres produits de cette partie passent maintenant dans la rivière de Gambie ; et si, comme les cartes et divers renseignements semblent l’indiquer, la communication entre le Sénégal et cette rivière au moyen de la Falémé n’offre qu’une petite distance à traverser par terre aux caravanes qui font ce commerce.
    Comme, d’après la tradition, elles doivent toutes passer par le royaume de Bondou pour se diriger sur Gambie, ils pourront, par les questions qu’ils feront aux naturels du pays, obtenir des notions d’une certaine précision sur ce point ; ce qu’il serait important d’éclaircir d’une manière positive.

     

    Après avoir exploré le pays de Bondou et avant de quitter l’almany, les sieurs Brédif et de Chastelus lui demanderont des guides et un homme de confiance chargé de ses recommandations pour les faire pénétrer dans le royaume de Bambouck et les protéger pendant le séjour qu’ils y feront. Ils tâcheront, s’il est possible, d’obtenir le dénommé Segger qui est avantageusement connu dans toute cette partie et qui pourra leur être d’une grande utilité. Après cette précaution ils pourront voyager avec sûreté dans tout le pays dans lequel la puissance de l’almamy de Bondou lui donne une influence capable de les garantir de tenir danger.
    Depuis mon arrivée dans la colonie il ne m’a pas été possible de recueillir des renseignements des habitants. Les sieurs Brédif et de Chastellus doivent donc, dans l’exploration qu’ils en feront, mettre autant de prudence que de réserve et éviter soigneusement de laisser rien échapper qui pût déceler un sentiment d’intérêt subséquent ou des projets d’exploitation, car le moindre soupçon de cette nature suffirait peut-être pour qu’on les empêchât d’y pénétrer et d’en faire l’examen dont ils sont chargés.

     

    L’exploration des royaumes de Bambouck et de Bondou achevée, les sieurs Brédif et de Chastellus s’occuperont de celle du pays de Galam qui, en raison de ses nombreux rapports avec les états voisins qu’il viendront de parcourir, leur sera déjà en grande partie connu lorsqu’il reviendront.

     

    Ils s’attacheront spécialement à s’assurer, tant par l’inspection des lieux que par les renseignements qu’ils pourront se procurer, si le Sénégal est navigable au-dessus du rocher Félou, s’il existe d’autres cataractes au-dessus, enfin jusqu’où il sera possible de lui faire porter des embarcations propres à opérer le transport du sel et d’autres marchandises…
    Dans ce trajet ils s’occuperont d’achever les corrections que la précipitation avec laquelle ils vont être obligés de remonter ne leur aurait pas permis de faire à la carte du Sénégal et complèteront, autant que la saison le permettra sans danger pour leur conservation, l’exploration de ses bords et des isles qu’il forme depuis le Fort Saint-Joseph jusqu’à Saint-Louis.

     

    Après leur avoir fait connaître les pays qu’ils sont chargés de parcourir et leur avoir indiqué la marche que les renseignements qui m’ont été fournis me font regarder comme la meilleure marche à suivre, il ne me reste plus qu’à leur donner communication des vues dans lesquelles le gouvernement a ordonné le voyage qu’ils vont entreprendre et ses intentions sur la manière dont ils doivent remplir la mission qui leur est confiée.

     

    Les instructions qui m’ont été remises par son Excellence le Ministre Secrétaire d’État au département de la Marine et des Colonies s’expriment comme suit à cet égard :

    Les recherches dont les explorateurs remis à la disposition du colonel Schmaltz seront chargées, doivent avoir pour but d’acquérir une connaissance aussi exacte et aussi précise qu’il sera possible des ressources que peuvent offrir ces pays sous les rapports du commerce et de l’agriculture, des avantages qu’on pourra espérer de l’exploitation des mines d’or existant dans ces contrées, de la population des différents royaumes, des mœurs, des caractères de leurs habitants et de la nature des relations qu’on pourrait ouvrir et entretenir avec eux.

     

    Il leur sera recommandé de porter surtout une attention particulière dans l’examen qu’’ils feront des bords du Sénégal et des isles Saint-Louis, de s’assurer de l’espèce de culture à laquelle ces isles seraient propres, du nombre et du caractères des habitants de chacune d’elles, de leurs dispositions et spécialement de celles de leurs chefs à notre égard et enfin des moyens à employer pour y former des établissements agricoles.

     

    Ils devront en conséquence, décrire le genre de culture, les diverses productions de chaque pays, étrangères ou naturelles au sol, l’industrie des habitants, l’espèce de ceux qu’ils rencontrent et les usages auxquels ils pourraient être propres ; visiter les mines, déterminer leurs gisements et en rapporter des échantillons ; observer et faire connaître les peuplades qu’ils trouvent sur leur route ; rendre compte de leur gouvernement, de leurs usages, de leurs mœurs, de leur religion et de l’accueil qu’ils recevront, lier amitié avec les chefs, éviter de contrarier leurs idées, prévenir toute discussion sérieuse et en tout évènement, n’employer leurs armes que dans les cas les plus urgents et à la dernières extrémité pour leur conservation personnelle ; s’attacher à donner à ces peuples une haute opinion de la richesse, de la puissance, et surtout de la bonté des Français ; faire tout, en un mot, pour préparer les moyens de pouvoir un jour pénétrer sur leur territoire et étendre de proche en proche par l’introduction du commerce, une civilisation dont la France pourrait recueillir les brillants avantages.

     

    Je présume que la partie de leur mission relative aux royaumes de Galam, de Bambouck, et de Bondou pourra être entièrement remplie avant la crue des eaux de l’année 1818. Dans ce cas les sieurs Brédif et de Chastelus en profiteront, aussitôt qu’elle aura rendu le fleuve navigable, pour opérer leur retour à Saint-Louis.

     

    Les sieurs Brédif et de Chastelus doivent maintenant sentir que les vues du Gouvernement sont de s’assurer quelles sont les ressources que ces possessions d’Afrique pourront offrir au commerce français, et jusqu’à quel point il serait possible d’y former des établissements de culture libre susceptibles de fournir les consommateurs de leur métropole en denrées coloniales.
    C’est donc vers ce point que doivent tendre tout principalement les recherches qu’ils vont entreprendre et dont ils ne peuvent manquer de sentir toute l’importance en réfléchissant que, dans un moment où la situation des finances du Royaume force aux plus sévères économies, le Gouvernement n’a pas balancé à faire les sacrifices que nécessite leur mission.

     

    Je ne dois pas leur laisser ignorer en outre qu’en m’annonçant l’envoi des instruments et marchandises de traite que j’avais demandés pour l’exploration dont ils vont s’occuper, son Excellence m’écrit :

    Sans répéter ce qui a été dit dans vos instructions générales au sujet de l’exploration, je me bornerai à vous recommander de ne pas perdre de vue qu’elle n’est ordonnée qu’afin de procurer au commerce national des relations plus étendues avec les contrées de l’Afrique et que c’est surtout vers ce but que doivent tendre les recherches des explorateurs."

     

    Echec de l’expédition

    Partis de Saint-Louis le 9 octobre 1817, Brédif et de Chastelus y reviennent le 29 décembre, n’ayant pu dépasser le village de Quiellé (environ 500 km), un peu en aval de Bakel à la lisière du pays de Galam, mais rapportant déjà des renseignements sur la situation du Haut-Pays et ayant déterminé plusieurs points essentiels du cours du fleuve.

     

    Des difficultés opposées par les Toucouleurs, la guerre imminente entre les Bambara, le retrait des eaux, et surtout l’état de santé alarmant de Charles Marie ont nécessité ce retour.

     

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    Sur la carte ci-dessus (actuelle) la zone verte correspond à peu près à la partie du fleuve explorée par C-M Brédif
    Books.openedition.org

    L’expédition n’ayant pas réussi, un autre ingénieur des mines, Grandin, succèdera à Brédif. Il n’aura pas plus de succès et sera lui aussi -comme beaucoup- fauché par la maladie.

     

    C’est un autre rescapé de La Méduse, Gaspard Mollien, qui en 1818 parviendra -non sans mal- à découvrir les sources du Sénégal et de la Gambie. Son exploration, effectuée de manière moins officielle et plus inventive, aura duré une année entière.

     

    La fin de Charles Marie Brédif

    Atteint de dysenterie, redescendu très malade, Charles Marie est sans doute mort peu avant d’atteindre Saint-Louis. Son décès est enregistré en date du premier janvier 1818 « au Sénégal ».

     

    Je soussigné, commis d’administration de 1re classe, chargé des revues et ornements certifie que M BREDIF Marie, ingénieur des Mines de 1re classe, né à Chartres le 14 août 1786, est décédé au Sénégal le premier janvier mil huit cents dix-huit. En foi de quoi j’ai dressé le présent acte. Saint-Louis (Sénégal) le 2 janvier 1818 (Joint à une lettre de M. Fleuriau, nouveau gouverneur du Sénégal, en date du 2 juillet 1818, n° 8).

     

     

    Notice nécrologique sur C-M BREDIF, Ingénieur au Corps royal des Mines

     

    La perte que le Corps des mines vient de faire de M. Brédif, a été vivement ressentie par tous ses camarades, mais sur-tout par ceux qui, sortis en même temps que lui de l’école pratique de Moutiers, avaient été les témoins de ses succès et les appréciateurs de ses excellentes qualités. Qu’il soit permis à l’un d’eux, son condisciple à l’école Polytechnique, à l’école des Mines, lié avec lui d’une amitié que la mort seule a pu rompre, de lui payer un dernier tribut d’attachement et de regrets !

     

    Charles-Marie Brédif était né à Paris, le 14 août 1786 ; il se trouvait l’aîné d’une famille nombreuse, dont presque tous les membres se sont distingués dans leurs études, et remplissent aujourd’hui, avec honneur, des fonctions civiles ou militaires. Dès son entrée à l’école Polytechnique, il se fit remarquer des professeurs par son application, sa facilité et l’excellence de son jugement ; ses camarades chérissaient en lui cette franchise, cette gaîté vive, cette aimable cordialité, indice certain d’un bon cœur, et qui embellissent de tant de charmes les liaisons de la jeunesse. Admis ensuite à l’école des Mines de Pesey, où semblait l’appeler son goût pour les sciences naturelles et la chimie, il s’y fit bientôt distinguer comme à l’école Polytechnique. Toutes les branches des études devinrent, tour-à-tour, l’objet de son ardente application ; tantôt gravissant les montagnes qui environnent l’école pratique, accompagné de quelques camarades qu’excitait son zèle et que son agilité devançait presque toujours, il découvrait des substances minérales nouvelles pour ces contrées, telles que l’anatase et l’épidote du pont de Briançon ; tantôt, revenu à des études plus paisibles, il rédigeait, sur ses courses métallurgiques, des mémoires remplis de judicieuses observations, dignes de fixer l’attention des professeurs de l’école : souvent il s’occupait, au laboratoire, d’analyses utiles ou curieuses, qui ont servi, plus d’une fois, de modèles à ses condisciples. Son obligeance était extrême ; ses notes, ses desseins, appartenaient à ses camarades comme à lui-même, et celui qui rédige cette notice en a fait bien des fois l’expérience.

     

    Avec tant de zèle et son heureuse facilité, les succès de M. Brédif devaient être rapides : aussi fut-il nommé ingénieur en décembre 1810, avant le terme habituel des études. Envoyé, presque aussitôt, sur l’établissement de Pesey, et nommé sous-directeur après le départ de M. Beaussier dont le Corps des mines regrette encore la perte, il y acquit promptement des connaissances pratiques fort étendues, et se trouva à portée de rendre des services que l’Administration a su apprécier. Le respectable directeur de cet établissement à qui l’art des mines et le Corps lui-même ont de si grandes obligations, l’avait eu bientôt jugé, et ses regrets ont honoré la mémoire du jeune ingénieur qui se félicitait d’avoir été son élève. La force des armes ayant décidé, en 1814, du sort de la Savoie, M. Brédif, après avoir soutenu avec courage, et jusqu’au dernier moment, les intérêts de la mine, fut chargé de remplir à l’école de la Sarre les fonctions dont il s’était si bien acquitté en Savoie, et partit pour Geislautern, sans prévoir qu’il allait chercher de nouveaux malheurs. A peine, accompagné d’une petite sœur chérie qui avait voulu s’unir à son sort, s’y était-il installé, qu’une seconde invasion vint encore l’y poursuivre, et ramener, au bord de la Sarre, les mêmes ennemis auxquels les solitudes des Alpes n’avaient pu le dérober. Échappé, avec peine, à des dangers plus pressants que les premiers, privé d’une partie de ce qu’il possédait, mais non découragé, il revint à Paris attendre le moment d’être placé dans un département.

     

    Alors se préparait cette expédition du Sénégal, devenue si malheureusement célèbre. La position où se trouvait M. Brédif, le désir de s’instruire, de devenir utile à sa famille, et sur-tout à une sœur qu’il aimait tendrement, tout le décida à accepter les propositions du ministre de la marine. Il s’embarqua à Rochefort sur la frégate La Méduse, dont le nom seul rappelle aujourd’hui de si cruels souvenirs.

     

    Au milieu du désordre qui accompagna le naufrage, M. Brédif, qui voyait la mer pour la première fois, montra un courage et un sang-froid dignes des plus grands éloges : il eut le bonheur de sauver un de ses amis, M. de Chatelus, ingénieur géographe, qui sans lui tombait à la mer ; il ne quitta la frégate que l’un des derniers, et entra, dans la chaloupe, le quatre-vingt dix-neuvième, immédiatement avant l’officier qui commandait, lorsque la mer n’était plus qu’à deux pouces du bord de ce frêle esquif. Échappé, comme par miracle, au plus affreux désastre dont la marine française ait conservé la mémoire, obligé de faire soixante lieues à pied sur un sable brûlant, il trouvait encore, malgré l’épuisement de ses forces, le moyen d’être utile, en portant dans ses bras les enfants de l’intendant de la colonie. Bravant avec courage des privations et des souffrances inouïes, il arriva enfin à Saint-Louis avec ses compagnons d’infortune. C’est de là, qu’à peine remis de tant de fatigues, il envoya à sa sœur une relation de son naufrage, remarquable, sur-tout par le naturel et la vérité qui y règnent, et dont plusieurs fragments ont été livrés récemment à l’impression. Il y annonce à une sœur dont la tendresse devait si justement s’alarmer, son parfait rétablissement, mais déjà, sans doute, le coup fatal était porté. Cependant, un bâtiment envoyé de France rapporta à Saint-Louis une partie des objets d’art perdus par le naufrage, et dont l’expédition ne pouvait se passer. Une course fut ordonnée dans l’intérieur des terres. M. Brédif saisit avec empressement l’occasion d’étudier une contrée nouvelle pour la science, et qui devait si vivement exciter sa curiosité. Mais, après quelques jours d’une marche pénible, arrivé à la moitié de la course, et ayant déjà recueilli une foule de notes intéressantes dont il a envoyé un extrait à sa famille, il fut attaqué d’une cruelle dysenterie dont il avait déjà ressenti les atteintes avant son départ, et, ramené mourant à Saint-Louis, il expira bientôt, le 1er janvier 1818, en prononçant les noms de sa sœur et de ses frères, dont rien n’adoucira les regrets.

     

    Il était à peine âgé de trente-un ans. Ainsi périt, à la fleur de l’âge, un jeune ingénieur dont les talents auraient, sans doute, un jour, honoré le Corps qui l’avait adopté. Ce n’est pas sur le sol de la patrie qu’il a succombé, au milieu des fonctions paisibles de son état, entouré d’amis et de parents désolés ; c’est sur une terre étrangère, à huit cents lieues de la France, privé de la dernière consolation des mourants, sans un ami qui pût lui fermer les yeux ! C.N.A.

     

    Note des Rédacteurs des Annales :

    Comme sous-directeur de l’établissement de Pesey, M. Brédif était particulièrement chargé du lever et de la confection des plans souterrains des mines de Pesey et de Macot, ainsi que des opérations géométriques relatives à la direction à donner aux différentes parties des travaux. Il a fait preuve d’un talent remarquable dans cette partie de la science de l’ingénieur des mines, par plusieurs opérations délicates, dont les résultats ont correspondu, avec une précision rare, à ceux qu’il avait déterminés à l’avance. Il était encore chargé du laboratoire et des essais docimastiques de Pesey, ainsi que de la rédaction des rapports sur les opérations métallurgiques. Enfin il s’occupait toujours de recherches minéralogiques : on lui doit la découverte d’indices d’argent natif et d’argent antimonié sulfuré dans la galène de Pesey.

     

    Au Sénégal, où les suites du naufrage et les maladies eurent bientôt diminué le nombre des officiers disponibles, M. Brédif fut d’abord chargé par M. le commandant pour le Roi, lors de la remise de la colonie, de diverses opérations étrangères au service des mines, dont il s’acquitta avec autant de zèle que d’intelligence. Les lettres qu’il a écrites, pendant le long espace de temps qu’il fut alors obligé de passer à Saint-Louis, prouvent le désir ardent et l’espérance qu’il a toujours conservés de rendre sa mission, et particulièrement ses voyages dans l’intérieur des terres, utiles aux sciences et à l’industrie minérale. Dans une première course, il remonta le fleuve jusqu’à Pador, c’est-à-dire de soixante lieues. « Jusqu’à vingt-cinq lieues de son embouchure, écrivait-il le 12 juin 1817 à M. l’inspecteur général Gillet de Laumont, les terres des bords du fleuve sont basses et salées ; plus loin, le terrain s’élève un peu, et il n’est plus inondé, pendant la saison des pluies, que d’eau douce comme en Égypte. M. le gouverneur, qui a vu les bords du Gange, ne les trouve pas plus fertiles que ne pourraient l’être ceux du Sénégal ; tout pourra y réussir, etc. »

     

    Dans le voyage de Galam, entrepris en octobre 1817, l’expédition n’a pu remonter que jusqu’à moitié chemin, c’est-à-dire, à cent vingt-cinq lieues de Saint-Louis. Pendant ce trajet, M. Brédif, consultant plus son zèle que ses forces, quitta à plusieurs reprises ses compagnons de voyage, pour faire dans l’intérieur des montagnes des courses de plusieurs jours. Il recueillit dans ses courses plusieurs échantillons intéressants de minéraux qui sont parvenus en France, et qui sont déposés dans les collections de l’École royale des mines. Il résulte de l’examen de ces échantillons et des notes que M. Brédif y a jointes, que le pays qui s’étend de la rive gauche du Sénégal et Rufisque, vers l’embouchure de la Gambie, est peu élevé et faiblement montueux. Le fond général du sol est composé de calcaire secondaire d’un blanc jaunâtre. Au-dessus reposent, en couches horizontales, des grès et des sables quartzeux, souvent ferrugineux, et contenant même des rognons très-riches de fer hydraté ou oxydé. Par-dessus le tout on rencontre des lambeaux plus ou moins considérables de couches volcaniques incontestables. Ces lambeaux couronnent l’île de Gorée et la presqu’île du Cap-Vert ; ils forment, un peu plus au nord et sur la côte, les Petites Mamelles ; enfin ils constituent les plateaux d’une chaîne basse qui borde la rive droite du Sénégal, à soixante-dix lieues environ de son embouchure. Les roches composantes sont basaltiques, savoir tuf, brèches, dolérites boursoufflées, basaltes et scories très-fraîches. Du reste, les contrées qui bordent la rive gauche du fleuve présentent des plaines assez basses, formées de sables quartzeux, souvent salis par de l’oxyde rouge ou de l’hydrate de fer.

     

    M. le commandant pour le Roi au Sénégal, qui pendant dix-huit mois, a eu pour M. Brédif toutes les bontés d’un père, et qui a reçu ses derniers soupirs, vient de remplir la généreuse tâche qu’il s’était imposée auprès du lit de mort de notre jeune camarade, et d’accomplir le dernier des vœux du mourant, en obtenant, pour la malheureuse sœur à laquelle il avait voué son existence, des secours du Gouvernement (Annales des Mines).

     

    Plusieurs versions d’un même texte

     

    Comme nous n’avons affaire qu’à des copies successives les différences de style sont quasi permanentes.

    A titre d’exemple voici un extrait des notes transmises à Corréard en 1818 par l’oncle de Charles...

    ... et la version du même passage parue en 1907 dans « La Revue de Paris » :

    Autour du naufrage...

     

    Mon propos étant de laisser la parole à un témoin méconnu, je m’en suis tenue aux faits tels que Charles Marie Brédif les a rapportés .

     

    Le naufrage de La Méduse a fait grand bruit et suscité bien des débats à caractère politique sous le gouvernement de Louis XVIII, écartelé entre les ultra-royalistes et les libéraux. Un retentissant procès a eu lieu, au terme duquel le commandant Duroy de Chaumareys a été condamné à trois ans de prison.

     

    En s’emparant du sujet, le peintre Théodore Géricault a inscrit l’évènement dans notre mémoire collective. Sa gigantesque représentation du naufrage, maintenant exposée au Louvre, a figuré au Salon de 1819 et suscité cette réflexion de Louis XVIII : Voilà un naufrage qui ne fera pas celui de l’artiste qui l’a peint !

     

    Cette catastrophe a été l’objet de nombreux ouvrages dont certains très polémiques, à commencer par le récit de Corréard et Savigny : Naufrage de la frégate La Méduse faisant partie de l’expédition du Sénégal en 1816 publié pour la première fois en 1817, (2° édition en 1818 augmentée des notes de Brédif, lesquelles par la suite furent intégrées dans le texte ) et réédité de nombreuses fois jusqu’à nos jours.

     

    Ecrits un peu plus tard d’autres témoignages de rescapés nuancent et infirment parfois la version de Corréard : le capitaine Dupont (rescapé du radeau), Charlotte Dard née Picard, Anglas de Praviel, Rang etc.

     

    Les instructions destinées à la « mission Brédif » ont été prises sur la Revue d’histoire des colonies françaises -1925- pp 57 à 60.

     

    En ce qui concerne l’exploration du Sénégal le récit de Gaspard Mollien Découverte des sources du Sénégal et de la Gambie m’a personnellement beaucoup intéressée.

     

    La notice nécrologique a paru dans les Annales des Mines, consultables sur le site annales.org/archives, très riche en informations historiques sur les écoles des Mines.

     

     

    Généalogie:  Le naufrage de La Méduse : A propos du témoignage de Brédif

     

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