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    Clovis et les Mérovingiens

     

    Une civilisation plus lumineuse qu'on ne croit

     

     

    Clovis et ses descendants ont régné entre les Pyrénées et l'Elbe pendant près de 250 ans (VIe-VIIIe siècles), à la charnière entre l'empire romain et le Moyen Âge.

    Ils laissent le souvenir de rois incultes et brutaux à la tête de contrées sauvages. C'est du moins l'enseignement transmis par leurs successeurs carolingiens et, mieux encore, par les historiens du XIXe siècle, au premier rang desquels Augustin Thierry.

     

     

    Portrait d'artiste de la dame de Grez-Doiceau (Brabant wallon, milieu du VIe siècle), avec les bijoux retrouvés dans sa tombe (Benoît Clarys, 2005), DR

    Cet érudit publie en 1833 Récits des temps mérovingiens, un livre inspiré de l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours (VIe siècle).

    Sous la IIIe République, il va nourrir le ressentiment national à l'égard des Allemands. On assimile en effet ceux-ci à l'aristocratie franque qui aurait asservi le peuple gaulois.

    L'archéologie moderne permet de tempérer ce jugement, voire de le contredire. Elle nous rend cette époque mérovingienne étonnamment proche de nous et par certains côtés aimable.

    André Larané
     
     

    Dans la continuité de Rome

    Au milieu du Ve siècle, la pars occidentalis de l'empire romain, que l'on a coutume d'appeler Empire d'Occident, est mal en point.

    Après avoir vu passer des cohortes de Germains venues d'outre-Rhin, la voilà ravagée par les Huns d'Attila et leurs adversaires, les « Romains » de Syagrus et leurs alliés francs. Les impôts ne rentrent plus et les villes se racornissent, leurs habitants se serrant derrière de hautes murailles, sous la protection de leur évêque. Rien de tel avec l'Orient romain : au carrefour des courants commerciaux entre l'Europe, l'Afrique et l'Asie, l'Asie mineure, la Syrie et le Proche-Orient, protégés des incursions germaniques par les puissantes murailles de Constantinople et le détroit du Bosphore, jouissent d'une prospérité plus grande que jamais.

     

    Fragment en ivoire d'un diptyque consulaire byzantin au nom de l'empereur Anastase, consul en 517 (cabinet des Médailles, Paris). Clovis a pu revêtir le même costume en 508.

    Quand est renversé le dernier titulaire de l'Empire d'Occident, en 476, son collègue d'Orient refait autour de sa personne l'unité de l'empire. Mais il ne s'agit que d'une fiction.

    Faute de pouvoir faire autrement, l'empereur de Constantinople délègue son autorité aux chefs barbares qui tiennent l'Occident. C'est d'abord Odoacre qui, en Italie, a renversé le dernier empereur et reçoit le titre de patrice des Romains.

    De leur côté, les Francs, installés en Rhénanie et dans le nord de la Gaule au début du Ve siècle, soumettent les régions entre Seine et Moselle sans cesser de se présenter comme de fidèles alliés de l'empereur. 

    À partir de 481, ils étendent leur autorité jusqu'à la Garonne et l'Elbe. Leur roi Clovis s'impose à tous les autres chefs barbares par la force de ses armes.

    Il rallie aussi à lui les élites gallo-romaines en adoptant leur religion catholique et, en 508, reçoit avec fierté de l'empereur le titre de consul. Il n'y a donc pas de rupture avec l'héritage gallo-romain et la latinité.

     

    La descendance de Clovis

    Quand meurt Clovis en 511, son royaume est partagé entre ses quatre fils pour en faciliter l'administration et éviter autant que faire se peut les querelles fratricides. Ses différentes parties referont d'ailleurs leur unité au gré des héritages et, jusqu'à Charlemagne et au-delà, on continuera d'évoquer le Regnum Francorum ou royaume des Francs comme un ensemble « national ».

     

    - Thierry 1er :

    Solidus ou monnaie en or à l'effigie de Théodebert (534-548), Verdun, Musée de la Cour d’or

    Thierry (ou Theodoric), fils aîné de Clovis, né d'une concubine, reçoit la partie orientale du royaume, avec Reims comme capitale et l'Auvergne comme annexe. Énergique, il étend le royaume des Francs aux dépens des Thuringiens et impose tribut aux Saxons.

    Son fils Théodebert lui succède en 534 puis son petit-fils Théodebald en 548.

    À une lettre de l'empereur Justinien, Théodebert 1er répond avec orgueil : « Voici ce que vous avez daigné nous demander quelles provinces nous habitons et quels sont les peuples qui sont soumis à notre autorité.
    [...] Par la miséricorde de notre Dieu, les Thuringiens ont été soumis avec succès et leurs provinces annexées, la lignée de leurs rois éteinte ; le peuple des Suèves du nord nous a été soumis, offrant son cou à notre majesté ; en outre, par la bonté de Dieu, les Wisigoths habitant en Francie, la région septentrionale de l'Italie, la Pannonie, les Saxons aussi et les Euthions se sont livrés à nous de leur propre volonté. Sous la protection de Dieu, notre pouvoir s'étend du Danube et des frontières de la Pannonie jusqu'aux rivages de l'Océan. »

    - Clodomir :

    Clodomir, deuxième fils de Clotilde, reçoit la région d'Orléans. Il est tué le 25 juin 524, à Vézeronce, près de Vienne, en combattant le roi des Burgondes, Gondemar. Ses frères se partagent aussitôt son domaine après avoir pris soin de liquider ses fils (l'un d'eux, Clodoald, échappe au massacre ; il entre dans les ordres et fonde près de Paris un monastère qui prend son nom, Saint-Cloud).

    - Childebert :

    Chilbebert, autre fils de Clotilde, est le plus chanceux. Il reçoit Paris et les régions de l'Ouest. Il réussit aussi à enlever aux Wisigoths le bassin de la Garonne et aux Burgondes, en 534, les régions rhodaniennes et la Provence. À sa mort, en 558, il fait figure de véritable chef de la famille. On lui doit près de Paris l'église Saint-Vincent, plus connue aujourd'hui sous le nom de Saint-Germain-des-Prés.

    - Clotaire 1er :

    Plus jeune fils de Clovis et Clotilde, Clotaire, né vers 500, reçoit les régions littorales de la mer du Nord et de la Manche, avec Soissons pour capitale. Ce n'est pas le meilleur lot. Mais du fait de sa jeunesse, il va survivre à ses frères et à son petit-neveu Théodebald. Il refait l'unité du royaume en 558, à la mort de Childebert.

    À sa mort, en 561, le royaume des Francs est à nouveau partagé entre ses quatre fils. La suite est une succession sans fin de querelles successorales dignes du feuilleton Game of Thrones. Les enjeux sont des territoires aux frontières fluctuantes.

     

    Histoire des Francs par Grégoire de Tours (540-594), le mot Austrasii apparaît à la troisième ligne (parchemin du VIIe siècle, médiathèque de Cambrai)

    Le principal est l'ancien royaume de Thierry 1er qui occupe l'essentiel de la province romaine de Belgique Seconde.

    Sous la plume de Grégoire de Tours, vers 590, il prend le nom d'Austrasie ou « Territoire de l'Est ». Son grand rival est l'ancien royaume de Childebert, désormais connu sous le nom de Neustrie ou « Nouveau Territoire ». Notons que ces appellations sont purement administratives comme aujourd'hui Hauts-de-France et Grand-Est.

    Dans la famille mérovingienne, ainsi dénommée d'après Mérovée, le grand-père légendaire de Clovis, trois personnalités sortent du lot.

    D'abord la reine Brunehaut : elle domine le monde franc pendant un demi-siècle, jusqu'à son supplice en 613, sur ordre de Clotaire II, roi de Neustrie. Celui-ci réunifie une nouvelle fois le Regnum Francorum et, à sa mort en 629, le laisse à son fils Dagobert 1er.

    Après lui, à partir de 639, la réalité du pouvoir va tomber entre les mains des grandes familles d'Austrasie. La descendance de Pépin de Landen va supplanter celle de Clovis avec successivement Charles Martel, Pépin le Bref et Charlemagne.

    Le royaume des Francs à la mort de Clotaire, en 561
     

    Histoire Ancienne 2:  Clovis et les Mérovingiens - Une civilisation plus lumineuse qu'on ne croit

    Le royaume de Clovis est partagé à sa mort, en 511, entre ses quatre fils, Thierry, Childebert, Clodomir et Clotaire. Il est brièvement réunifié de 558 à 561, sous l'autorité de Clotaire. Au fil des partages successoraux et des guerres, le royaume des Francs ou Regnum Francorum va se subdiviser en plusieurs entités dont les principales sont la Neustrie et l'Austrasie...


     

    Barbare ? Vous avez dit barbare ?...

    Clovis et ses successeurs se voient comme les héritiers de Rome et ne remettent pas en cause la légitimité de l'empereur qui règne en Orient, à Constantinople. 

     

    Trône en bronze dit de Dagobert (musée de Cluny) ; en réalité une chaise curule romaine complétée par un dossier et utilisée comme trône lors des couronnements.

    Ils administrent le coeur de leur domaine, entre Trèves, Paris et Lyon, à la manière romaine, en levant des impôts, en nommant les comtes et en proposant les évêques au choix des fidèles. Dans les régions périphériques, ils se contentent de déléguer l'administration aux seigneurs locaux et se satisfont de leur fidélité.

    Il n'y a pas encore de noblesse instituée mais simplement une distinction juridique entre les hommes libres et les autres car il reste des esclaves de naissance en nombre relativement important. Ce reliquat de l'Antiquité disparaîtra peu à peu à l'époque carolingienne.

    La classe supérieure inclut les chefs de guerre et les rejetons des anciennes familles sénatoriales gallo-romaines. C'est dans cette classe, de préférence parmi les hommes mûrs et de bonne réputation, que les rois choisissent les évêques. Le choix est souvent négocié avec le peuple et une fois élus, ils deviennent irrévocables.

    Les évêques jouent un rôle majeur dans une société déjà passablement christianisée. Ils mettent à profit leur autorité et leurs relations avec le pouvoir royal pour intercéder auprès de celui-ci en faveur de leurs brebis. Aussi sont-ils généralement très populaires et les fidèles ont vite fait de leur attribuer une réputation de sainteté avec miracles à l'appui : guérison, remise d'impôt, libération...

    - une société en armes :

    Au VIe siècle, les représentants de l'oligarchie ont le bon goût de se faire inhumer en costume d'apparat, avec les attributs de leur fonction, selon une coutume d'inspiration germanique, grâce à quoi nous bénéficions aujourd'hui d'informations détaillées sur leurs moeurs et leur mode de vie.

     

    Sarcophage de Chrodoara avec la dédicace : « Chrodoara, noble, grande et illustre, de ses propres biens enrichit les sanctuaires » (vers 730, église Saint-Georges et Sainte-Ode d’Amay, Belgique)

    Aux siècles suivants, notons-le, cette coutume va disparaître au profit d'une inhumation modeste, plus conforme aux canons chrétiens. À défaut, les rejetons des grandes familles auront à coeur de montrer leur rang social par de généreuses donations à l'Église et par des fondations pieuses.

    En attendant, les chefs de guerre et même les marchands et les paysans aisés se font donc inhumer avec leurs armes : épée de cavalier à double tranchant et francisque (hache de jet à simple tranchant) pour les premiers ; épée courte à un tranchant (scramasaxe) pour les autres.

    On peut en déduire que la plupart des hommes possédaient au moins cette épée courte qui faisait office d'arme et d'outil. Il en ira autrement aux siècles suivants quand la noblesse se réservera le droit de porter des armes.

     

    Mobilier d'une tombe masculine, avec scramasaxe, couteau et garniture de ceinture en fer damasquiné (sépulture de Prény-Bois Lasseau, Meurthe-et-Moselle)

    Soulignons l'excellente réputation de la métallurgie franque : ses épées à double tranchant en acier dur et partie centrale en acier mou torsadé sont des chefs-d'oeuvre de haute technologie et des armes redoutables dont les rois mérovingiens tentent mais en vain d'interdire l'exportation !

    D'après l'analyse des squelettes, on a pu établir un taux de 5% de morts violentes (guerres, rixes, chutes de cheval...). C'est évidemment beaucoup plus qu'en France de nos jours (1,2%) mais nettement moins qu'au XIVe siècle, période la plus troublée du Moyen Âge (10%) et moins encore que dans certaines sociétés latino-américaines contemporaines (Salvador : 12%). 

    Les femmes de haute lignée se font inhumer dans leurs plus beaux atours, comme l'atteste ci-dessous le contenu de la tombe de « dame de Grez-Doiceau » (Brabant wallon), avec leurs bijoux et leurs objets favoris parmi lesquels la clé du coffre, attribut essentiel de la maîtresse de maison ! 

     

    Mobilier funéraire de la dame de Grez-Doiceau (nécropole mérovingienne du milieu du VIe siècle), DR

    - la mondialisation façon mérovingienne :

    Le royaume des Francs nourrit des relations intenses avec le monde méditerranéen, l'Orient et même l'Asie comme l'attestent des broderies en soie de Chine retrouvés dans des tombes princières et des bijoux composés de pierres précieuses telles que le grenat de Ceylan (Sri Lanka).

     

    Fibule en forme d'aigle (émaux cloisonnés, vers 550, Bibliothèque de Nuremberg)

    Ces bijoux témoignent d'un goût prononcé des orfèvres mérovingiens pour les motifs animaliers.

    Les échanges se monnaient avec des pièces en or à l'effigie de l'empereur, les fameux solidus byzantins d'où nous viennent nos « sous ». L'orgueilleux Théodebert 1er, fils de Thierry 1er et roi d'Austrasie, est le premier Mérovingien qui fait frapper des sous à son effigie.

    Ces échanges mondialisés vont perdurer jusqu'à la fin du VIe siècle. Dès 590, l'archéologie montre un ralentissement du commerce avec la Méditerranée et l'océan Indien. Les pièces d'or se font plus rares jusqu'à disparaître totalement au siècle suivant, remplacées par de vulgaires piécettes en argent. Il faudra attendre plus de cinq siècles avant que les Florentins ne réintroduisent une monnaie d'or, le florin.

    Cette disparition semble due aux calamités qui frappent le monde méditerranéen à ce moment-là. On peut y voir les conséquences du retour de la pestesous le règne de l'empereur Justinien. L'épidémie a ravagé et largement dépeuplé l'empire byzantin. Un peu plus tard, l'irruption des musulmans a porté le coup de grâce aux empires byzantin et perse et ramené la piraterie en Méditerranée.

    Le royaume des Francs, largement épargné par ces calamités, va réorienter ses échanges commerciaux vers la mer du Nord, la Scandinavie, la mer Baltique et l'Asie centrale... faisant au passage la fortune des futurs Vikings et aiguisant leur appétit.

     

    Page de frontiscipe d'un manuscrit carolingien consacré à saint Martin, avec portique et décor zoomorphe, réalisé à Laon, vers 750 (BNF)

    - une culture vivante :

    Nous avons hérité de très peu de textes de l'époque mérovingienne car l'écriture se pratiquant sur papyrus jusqu'aux alentours de 650, la plupart de ceux-ci n'ont pas résisté à l'usure du temps. Mais quelques textes ont heureusement été recopiés sur parchemin aux siècles suivants par les copistes carolingiens, grâce à quoi nous avons aujourd'hui une vision à peu près claire de la vie intellectuelle à l'époque mérovingienne.

    Nous découvrons en premier lieu une aristocratie plutôt cultivée. Les 250 comtes du siècle de Clovis savent lire et écrire. Pour eux, la lecture et l'écriture ne résultent pas seulement d'une obligation professionnelle mais aussi d'un plaisir de tous les jours. Tel comte par exemple prend la peine d'envoyer chaque jour ou presque des messages anodins à ses amis et ses proches.

    On n'observe plus rien de tel au siècle de Charlemagne, trois cents ans plus tard : rares sont alors les comtes qui savent lire. La lecture et l'écriture sont devenus le privilège de quelques moines et clercs de haute naissance.

    Faut-il s'en étonner ? En tentant de revenir au latin classique et de purifier la langue, l'empereur et son dévoué Alcuin vont en fait briser la continuité linguistique qui menait de Rome au royaume des Francs.

    Les aristocrates mérovingiens employaient sans se formaliser le latin commun, une langue comprise d'à peu près tout le monde et à peu près aussi éloignée du latin classique que le français contemporain de la langue de François Villon.

    Désormais, avec un vocabulaire puisé aux racines antiques, les clercs ne sont plus guère compris de la masse illettrée et les langues populaires vont s'éloigner du latin ecclésiastique et administratif jusqu'à devenir des langues autonomes. Les serments de Strasbourg de 842 en sont la première manifestation.

    - des femmes qui en veulent :

    Les femmes de l'aristocratie mérovingienne sont plus érudites que leurs maris. C'est qu'elles ont en charge l'éducation de leurs enfants et les oeuvres de piété.

     

    Gobelet portant le nom d’une religieuse : Aughilde, abbaye d’Hamage (Nord), VIIIe siècle

    Même de simples moniales issues de la petite aristocratie savent lire et écrire comme l'atteste l'émouvant gobelet ci-joint. Avec quelques autres, il vient de fouilles effectuées à l'emplacement d'un ancien monastère à Hamage (Nord). On peut lire le nom de sa propriétaire, que celle-ci a gravé avec soin, en ajoutant parfois une plaisanterie personnelle. 

    Comme les femmes ont droit à une part d'héritage, à l'égal des hommes, elles peuvent être très riches et, souvent, mettent à profit cette richesse pour fonder des monastères. Elles peuvent aussi accéder au pouvoir comme veuve, ou régente au nom d'un fils en bas âge. On connaît à ce titre Brunehaut et Frédégonde, qui ont régné à la fin du VIe siècle sur l'un ou l'autre des trois royaumes francs ou les trois à la fois. Elles valent bien mieux que ne le laissent entrevoir Grégoire de Tours et Augustin Thierry.

    Là aussi, rien de tel avec l'époque carolingienne. Aux VIIIe et IXe siècles, les femmes ont une vie assez libre, à l'égal des filles de Charlemagne, mais il n'est plus question pour elles de prendre part aux affaires publiques. Et comment le pourraient-elles ? Les règles d'héritage privilégient désormais en effet l'aîné des garçons, du moins dans l'aristocratie.

    Le retournement est total. Ainsi que l'observe plaisamment l'historien Bruno Dumézil, tel copiste carolingien aux prises avec la lettre d'une reine mérovingienne à l'empereur byzantin raye le mot reine et de le remplacer par roi tant cette correspondance lui paraît inconcevable !

    Il n'y a pas que le travail et l'étude dans la vie ! On prend le temps de se distraire et de jouer. Là aussi, l'archéologie nous fait découvrir l'importance des jeux de société dans les bonnes familles mérovingiennes. On a retrouvé en effet des dés et d'autres pièces à jouer du type jacquet dans des tombes de nobles.

    Cette forme de convivialité héritée de l'otium romain attire ces vers délicats au poète Venance Fortunat, mort à Poitiers en 609 : « Tandis que les instants s'écoulent, la réalité de ce monde s'efface et le pion qui disparaît allège le plateau de jeu de la vie »

    Cette tradition, comme bien d'autres, va disparaître avec l'avènement des Carolingiens, quand, sous l'influence de l'Église, le jeu va être assimilé à une perte de temps, au détriment de la prière.

    - une paysannerie active :

    Comme dans la plupart des sociétés pré-industrielles, la paysannerie constitue à l'époque mérovingienne l'immense majorité de la population. Le nombre d'habitants ayant diminué sous l'effet de la première vague d'invasions, la pression démographique est bien moindre qu'auparavant avec tout au plus six à huit millions d'âmes dans tout le royaume des Francs. Les grands domaines gallo-romains, peuplés de nombreux esclaves, ont disparu et laissé place à des exploitations individuelles.

    Les paysans vivent dans des chaumières en clayonnage revêtu de torchis. Leurs conditions de vie se sont plutôt améliorées par rapport à la période gallo-romaine ainsi que l'indique l'analyse des squelettes. Ils ont une taille plus élevée qu'à l'époque romaine et la malnutrition est moins fréquente. Ce n'est pas le cas dans les autres régions de la romanité : l'Angleterre évacuée par les légions et l'Afrique victime de multiples invasions ont vu leur niveau de vie régresser brutalement. Même chose pour les habitants du littoral méditerranéen frappés par la peste.

    Dans les villages mérovingiens, on tisse la laine et surtout le lin. Les trouvailles archéologiques témoignent de la qualité de la poterie locale et de l'abondance des outils en fer. Les paysans bénéficient d'une alimentation diversifiée et de qualité. À la différence des Méditerranéens, astreints à un choix limité, ils cultivent un large choix de céréales.

     

    Clochette en fer et cuivre martelé (site de Poivres, Aube, début du VIIIe siècle, musée de Châlons-en-Champagne)

    Ils élèvent aussi des cochons et des bovins et font une importante consommation de laitages et de poissons. Ils ont soin de sélectionner des boeufs de plus petite taille qu'à l'époque romaine, ces animaux se révélant plus résistants... et moins gourmands.

    Les troupeaux vaquent à la lisière des forêts, celles-ci ayant beaucoup progressé du fait de la dépopulation.

    Pour ne pas perdre leurs animaux, les paysans prennent soin de leur attacher une clochette au cou.

    La loi salique est très sévère à leur propos : « Quiconque aura dérobé la clochette d'un porc sera condamné à payer quinze sous d'or. Celui qui aura dérobé un grelot attaché au cou d'un cheval sera condamné à payer 600 deniers ou 15 sous d'or. »

    Bon appétit !

    La cuisine mérovingienne nous est connue par un médecin grec du nom d'Anthime qui a dédié son De observatione ciborum (« Du bon usage des aliments » à un roi franc, sans doute Thierry 1er. Il rapporte le goût immodéré des Francs pour le lard et la viande grillée. Il donne aussi quelques recettes raffinées comme cette écume (Spumeum) ou quenelle de brochet ci-dessous, confectionnée à base de blanc d'oeuf battu en neige. Il faudra attendre la Renaissance pour que réapparaisse le blanc en neige.

     

    Quenelle au brochet mérovingienne (Festins mérovingiens, A. Dierkens te A. Plovier, Bruxelles, Le Livre, 2008) DR

    Les écrits mérovingiens témoignent d'un grand souci de l'hygiène dans les riches familles. Si les femmes savent garder leur ligne, les hommes doivent quant à eux lutter contre le diabète et l'obésité du fait de leurs excès de table. Rien de nouveau sous le soleil...

     

    Sources bibliographiques

    Livre de l'exposition Austrasie (Musée d'Archéologie nationale, 3 mai - 2 octobre 2017)

    Ce texte doit son existence à l'exposition Austrasie, le royaume mérovingien oublié (musée d'Archéologie nationale, Saint-Germain-en-Laye, 3 mai - 2 octobre 2017). Nous avons emprunté la plupart de nos illustrations au livre associé à l'exposition, un document didactique et bien illustré (25 euros).

    Nous remercions tout particulièrement le commissaire de l'exposition, l'historien Bruno Dumézil, pour ses explications d'une très grande clarté sur cette période réputée obscure.

     

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