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    États-Nations : une exception historique

     

     

    Au cours du dernier millénaire, les empires se sont imposés dans toutes les régions du monde qui ont dépassé le stade de la tribu ou de la cité-État !... Toutes ? Non, une ou deux régions ont échappé à la fatalité impériale.

    Ces régions sont en premier lieu l’Europe occidentale et ses ramifications du Nouveau Monde, en second lieu le Japon.

    Certes, ce dernier a toujours eu à sa tête un souverain qualifié d’empereur en français (Tenno en japonais) mais, comme les États-Nations occidentaux, il n'a rien à voir avec notre définition d’un empire : un État multiculturel ou multinational reposant sur la force militaire.

    André Larané
     

    Rome : mort et résurrection

    Gabriel Martinez-Gros a emprunté à l'historien Ibn Khaldoun une interprétation très éclairante de la façon dont naissent et meurent les empires. Elle s'applique à l'empire romain comme à la Chine impériale.

    L'empire romain a sombré quand, ayant confié sa défense à des recrues venues des périphéries barbares, il n'a plus été en mesure de résister à leurs exigences. Dès le Ve siècle, sa partie occidentale a été envahie par les Germains et divisée entre plusieurs royaumes barbares, Wisigoths et Suèves en Ibérie, Ostrogoths puis Lombards en Italie, Francs en Gaule et Rhénanie.

     

    Une vision très contemporaine et allemande des Migrations de peuples germains (DR)

    Contrairement à ce dont voudraient aujourd’hui nous persuader des historiens bien intentionnés, ces « Grandes Invasions » ou « Migration des peuples » (Völkerwanderung) n’ont eu rien de paisible ! L’archéologue Bryan Ward-Perkins souligne en effet la profonde dégradation des conditions de vie au tournant du Ve siècle, après l’Antiquité tardive des IIIe et IVe siècles, aux couleurs de l’automne.

    Selon le schéma khaldounien : un empire meurt, un autre naît !, les Francs tentent de réunifier sous leur autorité l'ancien empire d'Occident. Leur chef Clovis fonde sa capitale dans une bourgade installée autour d’une île de la Seine, Paris ! Il établit son pouvoir sur un vaste territoire qui inclut une bonne partie de l'Allemagne et de la France actuelles, le Regnum francorum ou « Royaume des Francs ».

    Mais à vrai dire, ni lui ni ses descendants, les rois mérovingiens, ne vont réussir à enrayer la ruine de l’Occident.

    Il faut attendre près de trois siècles avant qu'une nouvelle famille franque essaie de relever l'empire. Ce sont les Pippinides, issus d’un certain Pépin de Herstal. Ils émergent avec Charles Martel et atteignent leur apogée avec le petit-fils de ce dernier, qui reçoit du pape le titre d’empereur d’Occident en 800. On le connaît aujourd’hui sous le nom de Charlemagne.

     

    La chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle, résidence de Charlemagne

    Son empire amorce une timide « renaissance » de l’administration et de la vie intellectuelle. Mais il survit à peine plus d’un siècle à la mort de son fondateur, victime des guerres intestines, de la pression des nouveaux barbares : Vikings, Sarrasins et Hongrois, et de la pauvreté générale.

    Cet empire carolingien est constitué, il est vrai, de la partie la plus déshéritée de l’ancien empire romain, lequel a laissé place à deux autres empires autrement plus riches, l’empire byzantin, centré sur Constantinople, et l’empire arabo-persan centré sur Bagdad. Qui plus est, les musulmans, en s’installant sur les rivages méditerranéens, ont pratiquement ruiné le commerce maritime entre l'Occident et l'Orient, selon la thèse développée par l’historien Henri Pirenne (Mahomet et Charlemagne, 1922).

     

    Deuxième restauration impériale

    L'empereur Otton II le Roux avec son épouse Theophano et leur fils, futur Otton III, au pied du Christ (ivoire, vers 980)

    Les barons allemands s’étant débarrassés des piètres descendants de Charlemagne, le Saxon Otton se fait couronner roi de Germanie à Aix-la-Chapelle, la capitale du grand empereur. Ayant ensuite vaincu les Hongrois, il met en 955 un terme définitif aux invasions barbares.

    Le prestige acquis par cette victoire lui vaut d’être couronné « empereur et Auguste » par le pape en 962. Ainsi naît ce qui deviendra le Saint Empire romain germanique.

    La chrétienté occidentale connaît un bel épanouissement dans les trois siècles suivants que les historiens conviennent d’appeler « beau Moyen Âge » : triplement de la population, essor de l’artisanat, du commerce et des villes, émergence du style gothique…

    L'élan ralentit dans la deuxième moitié du XIIIe siècle. Puis, la guerre de Cent Ans, à partir de 1337, et surtout la Grande Peste, dix ans plus tard, ravagent l’Europe… Celle-ci se remet de ses épreuves et en sort transformée.  

     

    Rome et la Chine : même combat !

    De façon a priori surprenante, la Chine suit un parcours très similaire à celui de l’empire romain.

    L'empire Han, né deux siècles av. J.-C., s’effondre deux siècles après J.-C., victime comme Rome de dissensions civiles et d’agressions barbares. Ce n'est pas tout à fait une coïncidence : au début de notre ère, semble-t-il, un refroidissement climatique a contraint les Huns qui nomadisaient au coeur de l'Asie à chercher d'autres paturages pour leurs troupeaux. Ce faisant, ils ont poussé à l'Ouest les Germains à chercher refuge dans l'empire romain, à l'Est les Turcs, Ouigours et autres nomades à attaquer la Chine. 

    Après une longue période de ténèbres, voilà qu’en Chine, un jeune notable ambitieux accède au pouvoir avec le concours des Turcs. Sous le nom de règne de Taizong, le « Charlemagne chinois » fonde en 626 la dynastie des Tang.

    Un siècle plus tard, en 755, la Chine est frappée par l'insurrection la plus meurtrière qu’elle ait jamais connue : c’est la révolte d’An Lushan, fomentée par un général d’origine turque. Elle cause sans doute plus d’une dizaine de millions de morts sur une cinquantaine de millions d'habitants. La dynastie Tang ne s’en remettra pas.

     

    L'empereur Song Taizu  (21 mars 927 - 14 novembre 976), musée national de Taipeh (Taiwan)

    À l’issue d’une nouvelle période d’anarchie, en 960 (deux ans avant le sacre d'Otton !), les chefs militaires portent sur le trône impérial l’un des leurs sous le nom de Taizu. Il fonde la dynastie des Song. La Chine va alors connaître pendant près de trois siècles une insolente prospérité et une civilisation florissante : forte croissance démographique, apparition de l’imprimerie, de la poudre, du papier-monnaie etc.

    Les meilleures choses ont une fin : de la steppe surgissent cette fois les Mongols de Gengis Khan. Ils ravagent l'empire et s'emparent pour finir de Canton en 1278.

    Selon la sempiternelle « loi des empires », ils fondent à leur tour une dynastie, les Yuan. Très vite sinisée et très vite affadie, elle est renversée en 1368 par une bande de rebelles bouddhistes venus du sud. Leur chef devient empereur sous le nom de Hongwu et fonde la dynastie des Ming.

    On observe la même « loi des empires » en Orient : l'empire byzantin se réduit comme peau de chagrin sous la pression des Ottomans ; les Mongols de la Horde d'Or soumettent et pressurent le monde russe ; d'autres Mongols et Turco-Mongols anéantissent ce qui reste de l'empire de Bagdad et lui substituent leur propre violence ; en Inde du Nord, enfin, se succèdent les envahisseurs venus du nord-ouest.

      Empire romain Chine
    -203
    -146
     
    Rome devient un « empire »
    Gaozu fonde l'empire Han
     
    221
    476
     
    fin de l'empire d'Occident
    fin de l'empire Han
     
    618
    800
     
    couronnement de Charlemagne
    avènement de Tang Taizong
     
    960
    962
     
    Otton fonde le Saint Empire
    Hongwu fonde l'empire Song
     
    1252
    1268
     
    mort de Frédéric II
    conquête mongole
     

     

    Les nations contre l’Empire

    En Europe occidentale toutefois, l'Histoire prend un tournant qui échappe à l’historien Ibn Khaldoun, contemporain de cette époque.

    Les successeurs d'Otton à la tête du Saint Empire n'arrivent pas à s'imposer face aux forces montantes : féodaux, Église et papauté, républiques urbaines, royaumes nationaux. La mort misérable de Frédéric II en 1252 inaugure un Grand Interrègne à l’issue duquel Rodolphe de Habsbourg est élu en 1273 à la tête de l'Empire. Une élection sans grande conséquence : lui-même et ses successeurs n’auront plus qu’un titre honorifique.

    L'empire est évanescent mais l'on ne voit poindre à l'horizon aucun chef barbare, aucun sang neuf susceptible de le renouveler !

    Les territoires de l'ancien empire carolingien, entre l’Èbre (Barcelone), l’Elbe (Hambourg) et le Tibre (Rome), auquel il faudrait ajouter l’Angleterre, commencent à se distinguer du reste du monde. De là va surgir la civilisation européenne dont nous sommes les héritiers, avec l’État de droit, la démocratie et la révolution industrielle...

     

    Histoire Moderne 2:  États-Nations : une exception historique

     

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    États-Nations : la divergence européenne

     

     

    Au milieu du XIIIe siècle, le monde civilisé se partage entre de grands empires, les uns en pleine croissance comme les empires mongols, les autres en déliquescence comme l'empire byzantin.

     

     

    Le château-fort de Cautrenon, en Auvergne, dessin de Guillaume Revel dans l'Armorial du duc de Bourbon (XV° siècle), BNF

    Tous suivent une « loi » entrevue par l'historien Ibn Khaldoun, selon laquelle les empires sont voués à périr sous les coups des barbares de leurs frontières et renaître à l'initiative de ces mêmes barbares.

    L'Europe occidentale constitue l'exception la plus notable avec l'émergence d'États-Nations appelés à durer jusqu'à nos jours. Que s’est-il passé pour qu’après l’An Mil, elle diverge et s’écarte de la loi commune ? La naissance improbable des États-Nations invaliderait-elle la thèse d’Ibn Khaldoun ?

     

    Le bréviaire d'Alaric, code de lois wisigoth publié en 506 : on  voit ici le roi, un évêque, un duc et un comte (miniature d'une copie du IXe siècle, BNF)

    L’État de droit, enfant de la ruralité

    Avec la quasi-disparition du commerce en Occident, au temps des Carolingiens, on a vu que les puissants n’avaient plus d’autres richesses que les réserves de leurs domaines ruraux. Comtes et ducs, évêques et abbés étaient donc attachés à ceux-ci.

     

    Calendrier des travaux agricoles (1306, extrait du Rustican, Pietro de' Crescenzi, Musée Condé, Chantilly)

    Leurs liens avec la terre se renforcent quand, pour s’assurer de la fidélité de ses compagnons de combat, un petit-fils de Charlemagne leur concède un droit héréditaire sur leurs fiefs. Ainsi va se développer un solide maillage de seigneuries et autant de villages qui assurent leur entretien.

    Après les bouleversements démographiques des siècles précédents, la population se stabilise et s'enracine. Bénéficiant d'une paix relative et aussi d'un radoucissement du climat, les campagnes dégagent des surplus qui alimentent les échanges et génèrent des villes industrieuses et commerçantes.

    Chaque région cultive son parler, ses usages et ses coutumes. Celles-ci, avec le temps, acquièrent force de loi. Les Anglais les désignent sous le nom de « common law », par opposition à la loi édictée par le pouvoir. Elles vont s'imposer aux puissants comme aux humbles et devenir le socle des États en gestation.

    Cette conception du droit est inédite et propre à l'Occident médiéval. Privilégiant l'attachement à la terre et à la communauté villageoise, elle exclut naturellement l'esclavage, lequel se retrouve partout ailleurs et en particulier dans les empires. Le roi de France Louis X le Hutin publie le 3 juillet 1315 un édit qui affirme que « selon le droit de nature, chacun doit naître franc ». Officiellement, depuis cette date, « le sol de France affranchit l'esclave qui le touche ».

     

    Calendrier des travaux agricoles (1306, extrait du Rustican, Pietro de' Crescenzi, Musée Condé, Chantilly)

    L'attachement des Occidentaux aux règles juridiques surprend les Arabes en contact avec les Francs ainsi que le note l'écrivain Amin Maalouf dans son essai sur Les croisades vues par les Arabes (J'ai Lu, 1988) : «  Oussama a remarqué, lors d'une visite au royaume de Jérusalem, que "lorsque les chevaliers rendent une sentence, celle-ci ne peut être modifiée ni cassée par le roi". Encore plus significatif est ce témoignage d'Ibn Jobair : "Nous avons traversé une suite ininterrompue de fermes et de villages aux terres efficacement exploitées. Leurs habitants sont tous musulmans, mais ils vivent dans le bien-être avec les Franj [Francs ou croisés]. Leurs habitations leur appartiennent et tous leurs biens leur sont laissés. Or le doute pénètre dans le coeur d'un grand nombre de ces hommes quand ils comparent leur sort à celui de leurs frères qui vivent en territoire musulman. Ces derniers souffrent, en effet, de l'injustice de leurs coreligionnaires alors que les Franj agissent avec équité  ».

    Le lien avec la terre natale fait qu'au XIIe siècle, on commence à employer le mot « nation » (du latin nascere, « naître »), mais c'est pour qualifier les étudiants de même origine dans les universités de Bologne et Paris. Il y a ainsi la nation picarde, la nation normande...

    Le sentiment d'appartenance nationale se révèle à la fameuse bataille de Bouvines, en 1214, quand les milices bourgeoises prêtent main forte à l'armée féodale pour repousser une coalition en guerre contre le roi de France.

    Dans ce contexte, que devient l'empire d'Otton ? Il dépérit.

    Le titulaire du Saint Empire a les plus grandes difficultés à prélever l'impôt et manque d'autorité sur les seigneuries laïques et ecclésiastiques ainsi que sur les républiques urbaines. Pour imposer sa volonté, il n'a d'autre moyen que de faire appel au bon vouloir de ses vassaux, les barons d'Allemagne, lesquels ont d'autres priorités en tête.

     

    Combattants mongols en Chine

    Les barbares, chance et malédiction des empires

    Voilà ce qui fait la différence - capitale - entre l'empereur d'Occident et son homologue chinois. Celui-ci, conformément au schéma d'Ibn Khaldoun, peut recruter des mercenaires et des alliés parmi les barbares qui nomadisent aux confins de l'empire, Turcs, Ouigours, Mongols, Tibétains...

    Ces combattants étrangers sans attache locale n'ont aucun scrupule à réprimer les Chinois qui s'opposent à l'empereur. Ils empêchent aussi la formation d'une féodalité chinoise qui ferait obstacle à son autorité. Tout va pour le mieux jusqu'au moment où des barbares se lassent d'obéir à l'empereur ou envahissent le pays : s'ouvre alors un nouveau cycle avec période de troubles et nouvelle dynastie.

    Ce qui est bon pour l'empereur et pour l'intégrité de la Chine ne l'est pas pour la justice et l'équité. L'arbitraire est le lot commun. Si les habitants de la capitale, l'entourage de l'empereur et ses troupes vivent dans l'opulence grâce aux impôts dont sont accablés les paysans, il n'en va pas de même de ces derniers qui, dans l'incertitude du lendemain, n'osent épargner et investir.

    On peut voir dans cet arbitraire la raison qui va conduire les empires du IIe millénaire, la Chine, mais aussi Byzance, la Russie et les différents empires musulmans, à stagner tandis que s'épanouiront les États-Nations occidentaux.

    Amin Maalouf, cité plus haut, a entrevu le phénomène en auscultant les chroniques arabes des Croisades : «  Les Franj, dès leur arrivée en Orient, ont réussi à créer de véritables États. À Jérusalem, la succession se passait généralement sans heurts ; un conseil du royaume exerçait un contrôle effectif sur la politique du monarque et le clergé avait un rôle reconnu dans le jeu du pouvoir. Dans les États musulmans, rien de tel. Toute monarchie était menacée à la mort du monarque, toute transmission du pouvoir provoquait une guerre civile. Faut-il rejeter l'entière responsabilité de ce phénomène sur les invasions successives, qui remettaient constamment en cause l'existence même des États ? Faut-il incriminer les origines nomades des peuples qui ont dominé cette région, qu'il s'agisse des Arabes eux-mêmes, des Turcs ou des Mongols ?  ».

     

    Bienfaits de l'isolement

    De fait, ce qui distingue fondamentalement l'Europe occidentale des autres aires de civilisation, c'est qu'elle n'a connu aucune invasion à partir de 955 et de la victoire d'Otton sur les Hongrois. Les Mongols eux-mêmes se sont arrêtés en Hongrie sans émouvoir d'aucune façon les Occidentaux. Faute de barbares en périphérie, l'empereur d'Occident, à la différence de ses homologue chinois, arabe ou moghol, n'a jamais pu recruter des barbares qui auraient pu désarmer ses sujets et les pressurer à loisir.

    Ainsi, à l'abri de toute immixtion étrangère, des États de droit ont pu s'épanouir et durer dans l'ancien empire carolingien (entre Èbre, Elbe et Tibre) ainsi qu'en Angleterre. Ces États de droit ont inventé la démocratie et la liberté d'entreprendre, avec au bout du chemin la révolution industrielle.

    Une seule autre région du monde peut se féliciter de n'avoir connu aucune invasion ni vague migratoire au cours du dernier millénaire : l'archipel nippon. Est-ce un hasard si le Japon est aussi, en-dehors de la chrétienté médiévale, la seule autre région du monde à avoir connu une forme de féodalité ? Et le premier pays non-occidental à avoir adopté les recettes de la modernité : État de droit, éducation de masse, liberté d'entreprendre... ?

    La démonstration est belle. Soyons-en reconnaissants au vieil Ibn Khaldoun et à l'historien Gabriel Martinez-Gros qui a compris et mis en lumière sa pensée.

    André Larané

     

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    Frédéric II, un empereur de légendes

    Frédéric II, un empereur de légendes


     
     

    L ’empereur Frédéric II Hohenstaufen (1194-1250) représente sans doute la personnalité la plus fascinante parmi les géants qui ont traversé le XIIIe siècle européen. À la croisée de l’histoire et du mythe, il demeure un personnage de légende dans la longue mémoire de l’Europe à l’image du souverain caché qui reviendra un jour restaurer l’ordre ancien aboli.

     

    Sylvain Gouguenhein, auteur du magistral Aristote au Mont-Saint-Michel, lui a consacré un gros livre passionnant paru en septembre 2015 aux éditions Perrin Frédéric II, un empereur de légendes. Davantage qu’une biographie, l’historien a voulu présenter dans cet ouvrage une synthèse de sa pratique du pouvoir, une analyse des images qu’il a voulu laisser de son règne, les représentations et légendes tissées à son sujet par ses contemporains et la postérité.

     

    Un empire immense « à la vérité ingouvernable »

    Petit fils de l’empereur Frédéric Barberousse et du roi Roger II de Sicile, Frédéric-Roger Staufen (ou Hohenstaufen pour les historiens français) né au lendemain de la Noël 1194 semble promis aux plus hautes destinées. Pourtant, orphelin dès quatre ans, le jeune monarque grandira à la cour de Palerme comme un « agneau parmi les loups » dans une ambiance de guerre civile, sous la tutelle du pape et en proie aux intrigues des régents et des princes. En Allemagne son avenir semble également menacé, l’héritage impérial revenant aux Welf, ennemis héréditaires des Staufen. Sitôt sa majorité atteinte, le jeune orphelin sans armée mais aidé par la Fortune récupère le trône de Sicile puis reconquiert l’empire au terme d’une audacieuse chevauchée. Il ajoutera à sa titulature la couronne de roi de Jérusalem qu’il obtient par mariage en 1229. Cette puissance soudaine le place à vingt-six ans au sommet de la hiérarchie de princes d’Occident provoquant la méfiance puis l’hostilité des papes qui engageront une lutte à mort contre lui. Frédéric sera excommunié deux fois puis déposé. Après sa mort, l’anéantissement de la race des Staufen provoquera l’entrée du Reich germanique dans le « Grand Interrègne » (1250-1273).

     

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, éditions Perrin (septembre 2015)

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, éditions Perrin (septembre 2015)

     

    À travers son livre, Sylvain Gouguenheim, historien spécialiste de la Germanie, offre un éclairage inédit sur le gouvernement de Frédéric en Allemagne, y consacrant deux importants chapitres. Le règne du Staufen en terre d’empire reste en effet largement méconnu et beaucoup considèrent que l’empereur aurait négligé l’Allemagne. L’historien démontre qu’il n’en fut rien. Malgré deux traditions politiques très différentes entre l’immense Reich germanique, monarchie élective morcelé par la féodalité, et la Sicile, royauté héréditaire dont le souverain est vassal du pape, Sylvain Gougenheim considère que « Frédéric n’a pas pour autant dissocié les différentes parties de son empire ». Pourtant, la centralisation appliquée à l’échelle du royaume de Sicile, considéré comme « la prunelle de ses yeux » par Frédéric, représentait un idéal inapplicable ailleurs. En Allemagne, Frédéric s’est inscrit dans la continuité de l’héritage politique des Saliens et des Staufen, il scella son pouvoir sur l’alliance avec les princes laïcs et ecclésiastiques, accentuant la féodalisation du Reich. Néanmoins les mêmes principes qu’en Sicile y furent appliqués : respect de l’autorité royale, rétablissement de la paix, maintien de la concorde. Frédéric promulgua un édit de paix perpétuelle (rédigé en allemand) en 1235 à la diète de Mayence rétablissant ordre et justice en échange de la confirmation des concessions faites aux princes territoriaux. Ce texte d’importance, pendant germanique du Liber augustalis, sera considéré comme une loi fondamentale du Reich. « S’il gouverna l’Allemagne à distance, il ne la transforma pas comme il le fit de la Sicile, nul ne l’aurait pu… » conclut Sylvain Gouguenheim.

     

    En revanche, Frédéric organisa la Sicile, « pierre angulaire du royaume », comme un État moderne et centralisé, s’appuyant sur les héritages normand et byzantin. Véritable laboratoire politique pour le gouvernement de l’empire, il fit rédiger en 1231 le « Liber Augustalis », première codification du droit au niveau de l’État monarchique. Frédéric développa également un corps de fonctionnaires formés au sein du studium de Naples, première université laïque d’Occident, et s’intéressa fortement à l’activité économique.

    En Allemagne comme en Sicile, l’objectif de Frédéric fut partout et toujours le même : exercer et défendre les droits royaux et impériaux, en usant avec souplesse des possibilités offertes par les situations locales. S’il est probable que Frédéric eut souhaité mieux asseoir sa puissance, il ne pût faire mieux devant l’immensité d’un empire s’étendant des rives de la Baltique à l’Adriatique et à la Terre Sainte, celui-ci était « à la vérité ingouvernable ».

     

    Empereur divin et nouvel Auguste

    Développant une conscience aiguë « du caractère sacré de son pouvoir et de sa personne », Frédéric estimait détenir son pouvoir de Dieu seul et non des papes, « si l’État réalisait la volonté de Dieu, la société et l’Église lui étaient subordonnées ». Cette conception l’entraînera dans une lutte d’une violence extrême contre Rome, s’inscrivant dans la lignée séculaire des conflits entre le sacerdoce et l’empire. Il fut davantage victime que responsable de cette guerre contre Rome qu’il n’avait pas souhaité et dont il n’avait certainement pas mesuré l’intensité ni la durée.

     

    La haine que lui voua la papauté contribua à faire du Staufen « un personnage hors du commun (…) le démon dans lequel le mal universel s’incarnait ». En retour, Frédéric fit valoir son bon droit et sa proximité avec le Christ, accentuant le caractère transcendant de l’origine de son pouvoir. Tirant profit de l’héritage byzantin, il développa une sacralisation inouïe de sa personne et de sa fonction à travers ce que Sylvain Gouguenheim appelle les « hiérophanies impériales » qui frapperont l’imaginaire des contemporains. « Il fit bâtir avec constance des palais splendides et gigantesques, comme s’il devait être toujours victorieux, mais où il ne résida jamais. Il construisait des châteaux et des tours dans des villes et sur les montagnes comme s’il devait être assiégé chaque jour par des ennemis Il faisait tout cela pour montrer sa puissance, susciter l’admiration et la terreur, afin d’imprimer la mémoire de son nom dans l’esprit de chacun et que l’oubli ne puisse jamais l’abolir ».

     

    Prince d’abord italien, Frédéric se considérait davantage comme l’héritier d’Auguste plutôt que de Charlemagne. Les augustales, monnaies d’or qu’il met en circulation, le représentent portant le manteau de pourpre impérial et coiffé d’une couronne de laurier, entouré de l’inscription IMP. ROM. CAESAR AUG. Par son allure, Sylvain Gouguenheim le rapproche des altières figures des cavaliers de Bamberg ou de Magdebourg, contemporaines du souverain, dont il considère qu’il est possible que leur sculpteur se soit inspiré de l’empereur comme modèle.

     

    Prince architecte, Frédéric parsema son territoire d’impressionnantes forteresses, comme l’énigmatique Castel del Monte, en Sicile et en Italie. Il fit également bâtir un arc monumental à Capoue, aujourd’hui disparu, semblable aux monuments antiques, véritable porte du royaume et manifeste politique du régime frédéricien où il se fit représenter à la manière des empereurs romains. Cultivé, il s’entoura de nombreux penseurs, s’intéressa à la science, à la philosophie, aux arts et sera l’auteur d’un traité de fauconnerie qui fait encore autorité aujourd’hui.

     

    Un souverain de son temps

    Frédéric est souvent présenté comme un souverain éclairé, libre penseur, ami des juifs et des musulmans, régnant sur une Sicile multiculturelle… Le livre de Sylvain Gouguenheim remet l’Histoire à l’endroit sur ces thèses. S’il fut par certains aspects un précurseur, confiant à l’État des responsabilités nouvelles, dégagé de la tutelle ecclésiastique et limitant l’influence de l’Église à la diffusion de la foi, Frédéric est resté un prince de son temps. Durant son règne il comble les ordres monastiques, pourchasse les hérétiques, soutient fortement les teutoniques dont le Grand Maître de l’ordre, Hermann von Salza, fut l’un de ses plus proches et fidèles soutiens. S’il fut moins pieux que son contemporain Saint-Louis, rien n’indique qu’il rejetait la religion catholique.

     

    Envers les penchants supposés du Staufen pour le monde arabo-musulman, Sylvain Gouguenheim rapporte qu’il est très peu probable que l’empereur ait parlé ou compris l’arabe, en dehors de quelques mots d’usage diplomatique. Il fait un sort également au prétendu harem que Frédéric aurait entretenu. Quant aux Arabes de Sicile, une fois liquidées les poches de résistance, les derniers musulmans furent déportés dans la colonie de Lucera. En 1240, il n’y avait ainsi quasiment plus de musulmans en Sicile, beaucoup s’étant enfuis en Afrique du Nord, d’autres s’étant convertis. « Il n’a en définitive toléré aucune insoumission de la part des musulmans vivant dans ses terres, a entretenu avec les dirigeants du monde islamique des relations diplomatiques non exemptes de courtoisie ou d’intérêt intellectuel mais n’a cessé de manifester son attachement à l’idée de croisade. (…) Frédéric II, tel qu’il fut en général interprété, exprime la frustration d’historiens face à une période dont la vision du monde était éloigné de la leur ».

     

    « Vivit, non vivit »

    Frédéric fut un mythe de son vivant, il reçut de ses contemporains les surnoms de Stupor Mundi (la « Stupeur du monde ») et de « prodigieux transformateur des choses », tandis que la papauté en faisait une bête vomie des enfers, contribuant involontairement à la fascination que Frédéric suscitait. Dernier empereur de la dynastie des Staufen, il deviendra une légende. Au jour de sa mort, son fils Manfred écrira à son frère le roi Conrad IV, une lettre qui commençait par ces mots : « Le soleil du monde s’est couché, qui brillait sur les peuples… ». Dans la conscience collective, avant que son mythe ne se confondit avec celui de son grand-père Frédéric Barberousse, il devint « l’Empereur endormi » dans les profondeurs d’une caverne du Kyffhäuser en Thuringe qui reviendra un jour restaurer l’Allemagne. En Sicile, un mythe analogue rapportait que Frédéric était celui qui dormait d’un sommeil magique dans le cratère de l’Etna.

     

    Jusqu’au XXe siècle, le souvenir du Staufen hantera la mémoire des Européens. Nietzsche le célébra comme « le premier Européen qui convienne à mon goût ». Tout à la fois revendiqué et contesté, Frédéric sera ainsi réhabilité par les Lumières, encensé par les protestants, détesté par les catholiques, rejeté par les partisans de l’État-nation, adulé par les nostalgiques de l’empire.

     

    Au lendemain de la première guerre mondiale, la révolution conservatrice allemande revendiquera la figure du Staufen. Ernst Kantorowicz, proche du poète Stefan George, lui consacra une monumentale et inégalée biographie sur laquelle Sylvain Gouguenheim revient d’ailleurs souvent. En 1924, de jeunes disciples du poète (parmi lesquels le frère de Claus von Stauffenberg) déposeront sur le tombeau de Frédéric à Palerme une couronne de feuillages de chêne portant l’inscription « à ses empereurs et héros, l’Allemagne secrète ».

    Les grands bouleversements issus de la seconde guerre mondiale ont anéanti la mémoire allemande, emportant sa longue histoire. Sylvain Gougenheim rapporte ainsi que dans un sondage sur les personnalités les plus importantes de l’histoire allemande réalisé en 2003, Frédéric figurait en 94e position seulement, derrière un footballeur des années 1960… Aujourd’hui la figure de l’empereur Frédéric ne survit plus que dans la mémoire de quelques veilleurs ou érudits. Le livre de Sylvain Gouguenheim, très fouillé mais de lecture agréable même pour les non-spécialistes, contribuera à réveiller la mémoire de l’empereur endormi, à l’image de la sentence mystérieuse de la Sybille « vivit, non vivit » : « il vit, il ne vit pas », témoignant de l’éternelle résurgence du mythe.

     

    Benoît Couëtoux du Tertre

     

    À PROPOS DE

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, éditions Perrin (septembre 2015)

    Crédit photo : Raffaele Esposito via Wikimedia (cc)

     

    Histoire Moderne 2:  Frédéric II, un empereur de légendes

     

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    Frédéric II, un empereur de légendes

    Frédéric II, un empereur de légendes

     
     

    L ’empereur Frédéric II Hohenstaufen (1194-1250) représente sans doute la personnalité la plus fascinante parmi les géants qui ont traversé le XIIIe siècle européen. À la croisée de l’histoire et du mythe, il demeure un personnage de légende dans la longue mémoire de l’Europe à l’image du souverain caché qui reviendra un jour restaurer l’ordre ancien aboli.

    Sylvain Gouguenhein, auteur du magistral Aristote au Mont-Saint-Michel, lui a consacré un gros livre passionnant paru en septembre 2015 aux éditions Perrin Frédéric II, un empereur de légendes. Davantage qu’une biographie, l’historien a voulu présenter dans cet ouvrage une synthèse de sa pratique du pouvoir, une analyse des images qu’il a voulu laisser de son règne, les représentations et légendes tissées à son sujet par ses contemporains et la postérité.

     

    Un empire immense « à la vérité ingouvernable »

    Petit fils de l’empereur Frédéric Barberousse et du roi Roger II de Sicile, Frédéric-Roger Staufen (ou Hohenstaufen pour les historiens français) né au lendemain de la Noël 1194 semble promis aux plus hautes destinées. Pourtant, orphelin dès quatre ans, le jeune monarque grandira à la cour de Palerme comme un « agneau parmi les loups » dans une ambiance de guerre civile, sous la tutelle du pape et en proie aux intrigues des régents et des princes. En Allemagne son avenir semble également menacé, l’héritage impérial revenant aux Welf, ennemis héréditaires des Staufen. Sitôt sa majorité atteinte, le jeune orphelin sans armée mais aidé par la Fortune récupère le trône de Sicile puis reconquiert l’empire au terme d’une audacieuse chevauchée. Il ajoutera à sa titulature la couronne de roi de Jérusalem qu’il obtient par mariage en 1229. Cette puissance soudaine le place à vingt-six ans au sommet de la hiérarchie de princes d’Occident provoquant la méfiance puis l’hostilité des papes qui engageront une lutte à mort contre lui. Frédéric sera excommunié deux fois puis déposé. Après sa mort, l’anéantissement de la race des Staufen provoquera l’entrée du Reich germanique dans le « Grand Interrègne » (1250-1273).

     

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, éditions Perrin (septembre 2015)

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, éditions Perrin (septembre 2015)

     

    À travers son livre, Sylvain Gouguenheim, historien spécialiste de la Germanie, offre un éclairage inédit sur le gouvernement de Frédéric en Allemagne, y consacrant deux importants chapitres. Le règne du Staufen en terre d’empire reste en effet largement méconnu et beaucoup considèrent que l’empereur aurait négligé l’Allemagne. L’historien démontre qu’il n’en fut rien. Malgré deux traditions politiques très différentes entre l’immense Reich germanique, monarchie élective morcelé par la féodalité, et la Sicile, royauté héréditaire dont le souverain est vassal du pape, Sylvain Gougenheim considère que « Frédéric n’a pas pour autant dissocié les différentes parties de son empire ». Pourtant, la centralisation appliquée à l’échelle du royaume de Sicile, considéré comme « la prunelle de ses yeux » par Frédéric, représentait un idéal inapplicable ailleurs. En Allemagne, Frédéric s’est inscrit dans la continuité de l’héritage politique des Saliens et des Staufen, il scella son pouvoir sur l’alliance avec les princes laïcs et ecclésiastiques, accentuant la féodalisation du Reich. Néanmoins les mêmes principes qu’en Sicile y furent appliqués : respect de l’autorité royale, rétablissement de la paix, maintien de la concorde. Frédéric promulgua un édit de paix perpétuelle (rédigé en allemand) en 1235 à la diète de Mayence rétablissant ordre et justice en échange de la confirmation des concessions faites aux princes territoriaux. Ce texte d’importance, pendant germanique du Liber augustalis, sera considéré comme une loi fondamentale du Reich. « S’il gouverna l’Allemagne à distance, il ne la transforma pas comme il le fit de la Sicile, nul ne l’aurait pu… » conclut Sylvain Gouguenheim.

    En revanche, Frédéric organisa la Sicile, « pierre angulaire du royaume », comme un État moderne et centralisé, s’appuyant sur les héritages normand et byzantin. Véritable laboratoire politique pour le gouvernement de l’empire, il fit rédiger en 1231 le « Liber Augustalis », première codification du droit au niveau de l’État monarchique. Frédéric développa également un corps de fonctionnaires formés au sein du studium de Naples, première université laïque d’Occident, et s’intéressa fortement à l’activité économique.

    En Allemagne comme en Sicile, l’objectif de Frédéric fut partout et toujours le même : exercer et défendre les droits royaux et impériaux, en usant avec souplesse des possibilités offertes par les situations locales. S’il est probable que Frédéric eut souhaité mieux asseoir sa puissance, il ne pût faire mieux devant l’immensité d’un empire s’étendant des rives de la Baltique à l’Adriatique et à la Terre Sainte, celui-ci était « à la vérité ingouvernable ».

     

    Empereur divin et nouvel Auguste

    Développant une conscience aiguë « du caractère sacré de son pouvoir et de sa personne », Frédéric estimait détenir son pouvoir de Dieu seul et non des papes, « si l’État réalisait la volonté de Dieu, la société et l’Église lui étaient subordonnées ». Cette conception l’entraînera dans une lutte d’une violence extrême contre Rome, s’inscrivant dans la lignée séculaire des conflits entre le sacerdoce et l’empire. Il fut davantage victime que responsable de cette guerre contre Rome qu’il n’avait pas souhaité et dont il n’avait certainement pas mesuré l’intensité ni la durée.

    La haine que lui voua la papauté contribua à faire du Staufen « un personnage hors du commun (…) le démon dans lequel le mal universel s’incarnait ». En retour, Frédéric fit valoir son bon droit et sa proximité avec le Christ, accentuant le caractère transcendant de l’origine de son pouvoir. Tirant profit de l’héritage byzantin, il développa une sacralisation inouïe de sa personne et de sa fonction à travers ce que Sylvain Gouguenheim appelle les « hiérophanies impériales » qui frapperont l’imaginaire des contemporains. « Il fit bâtir avec constance des palais splendides et gigantesques, comme s’il devait être toujours victorieux, mais où il ne résida jamais. Il construisait des châteaux et des tours dans des villes et sur les montagnes comme s’il devait être assiégé chaque jour par des ennemis Il faisait tout cela pour montrer sa puissance, susciter l’admiration et la terreur, afin d’imprimer la mémoire de son nom dans l’esprit de chacun et que l’oubli ne puisse jamais l’abolir ».

    Prince d’abord italien, Frédéric se considérait davantage comme l’héritier d’Auguste plutôt que de Charlemagne. Les augustales, monnaies d’or qu’il met en circulation, le représentent portant le manteau de pourpre impérial et coiffé d’une couronne de laurier, entouré de l’inscription IMP. ROM. CAESAR AUG. Par son allure, Sylvain Gouguenheim le rapproche des altières figures des cavaliers de Bamberg ou de Magdebourg, contemporaines du souverain, dont il considère qu’il est possible que leur sculpteur se soit inspiré de l’empereur comme modèle.

    Prince architecte, Frédéric parsema son territoire d’impressionnantes forteresses, comme l’énigmatique Castel del Monte, en Sicile et en Italie. Il fit également bâtir un arc monumental à Capoue, aujourd’hui disparu, semblable aux monuments antiques, véritable porte du royaume et manifeste politique du régime frédéricien où il se fit représenter à la manière des empereurs romains. Cultivé, il s’entoura de nombreux penseurs, s’intéressa à la science, à la philosophie, aux arts et sera l’auteur d’un traité de fauconnerie qui fait encore autorité aujourd’hui.

     

    Un souverain de son temps

    Frédéric est souvent présenté comme un souverain éclairé, libre penseur, ami des juifs et des musulmans, régnant sur une Sicile multiculturelle… Le livre de Sylvain Gouguenheim remet l’Histoire à l’endroit sur ces thèses. S’il fut par certains aspects un précurseur, confiant à l’État des responsabilités nouvelles, dégagé de la tutelle ecclésiastique et limitant l’influence de l’Église à la diffusion de la foi, Frédéric est resté un prince de son temps. Durant son règne il comble les ordres monastiques, pourchasse les hérétiques, soutient fortement les teutoniques dont le Grand Maître de l’ordre, Hermann von Salza, fut l’un de ses plus proches et fidèles soutiens. S’il fut moins pieux que son contemporain Saint-Louis, rien n’indique qu’il rejetait la religion catholique.

    Envers les penchants supposés du Staufen pour le monde arabo-musulman, Sylvain Gouguenheim rapporte qu’il est très peu probable que l’empereur ait parlé ou compris l’arabe, en dehors de quelques mots d’usage diplomatique. Il fait un sort également au prétendu harem que Frédéric aurait entretenu. Quant aux Arabes de Sicile, une fois liquidées les poches de résistance, les derniers musulmans furent déportés dans la colonie de Lucera. En 1240, il n’y avait ainsi quasiment plus de musulmans en Sicile, beaucoup s’étant enfuis en Afrique du Nord, d’autres s’étant convertis. « Il n’a en définitive toléré aucune insoumission de la part des musulmans vivant dans ses terres, a entretenu avec les dirigeants du monde islamique des relations diplomatiques non exemptes de courtoisie ou d’intérêt intellectuel mais n’a cessé de manifester son attachement à l’idée de croisade. (…) Frédéric II, tel qu’il fut en général interprété, exprime la frustration d’historiens face à une période dont la vision du monde était éloigné de la leur ».

     

    « Vivit, non vivit »

    Frédéric fut un mythe de son vivant, il reçut de ses contemporains les surnoms de Stupor Mundi (la « Stupeur du monde ») et de « prodigieux transformateur des choses », tandis que la papauté en faisait une bête vomie des enfers, contribuant involontairement à la fascination que Frédéric suscitait. Dernier empereur de la dynastie des Staufen, il deviendra une légende. Au jour de sa mort, son fils Manfred écrira à son frère le roi Conrad IV, une lettre qui commençait par ces mots : « Le soleil du monde s’est couché, qui brillait sur les peuples… ». Dans la conscience collective, avant que son mythe ne se confondit avec celui de son grand-père Frédéric Barberousse, il devint « l’Empereur endormi » dans les profondeurs d’une caverne du Kyffhäuser en Thuringe qui reviendra un jour restaurer l’Allemagne. En Sicile, un mythe analogue rapportait que Frédéric était celui qui dormait d’un sommeil magique dans le cratère de l’Etna.

    Jusqu’au XXe siècle, le souvenir du Staufen hantera la mémoire des Européens. Nietzsche le célébra comme « le premier Européen qui convienne à mon goût ». Tout à la fois revendiqué et contesté, Frédéric sera ainsi réhabilité par les Lumières, encensé par les protestants, détesté par les catholiques, rejeté par les partisans de l’État-nation, adulé par les nostalgiques de l’empire.

    Au lendemain de la première guerre mondiale, la révolution conservatrice allemande revendiquera la figure du Staufen. Ernst Kantorowicz, proche du poète Stefan George, lui consacra une monumentale et inégalée biographie sur laquelle Sylvain Gouguenheim revient d’ailleurs souvent. En 1924, de jeunes disciples du poète (parmi lesquels le frère de Claus von Stauffenberg) déposeront sur le tombeau de Frédéric à Palerme une couronne de feuillages de chêne portant l’inscription « à ses empereurs et héros, l’Allemagne secrète ».

    Les grands bouleversements issus de la seconde guerre mondiale ont anéanti la mémoire allemande, emportant sa longue histoire. Sylvain Gougenheim rapporte ainsi que dans un sondage sur les personnalités les plus importantes de l’histoire allemande réalisé en 2003, Frédéric figurait en 94e position seulement, derrière un footballeur des années 1960… Aujourd’hui la figure de l’empereur Frédéric ne survit plus que dans la mémoire de quelques veilleurs ou érudits. Le livre de Sylvain Gouguenheim, très fouillé mais de lecture agréable même pour les non-spécialistes, contribuera à réveiller la mémoire de l’empereur endormi, à l’image de la sentence mystérieuse de la Sybille « vivit, non vivit » : « il vit, il ne vit pas », témoignant de l’éternelle résurgence du mythe.

    Benoît Couëtoux du Tertre

    À PROPOS DE

    Sylvain Gouguenheim, Frédéric II, un empereur de légende, éditions Perrin (septembre 2015)

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    Histoire Moderne 2:  Frédéric II, un empereur de légendes

     

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    Droite et gauche : deux siècles d'affrontement

     

    Après le hold-up sur les référendums français et néerlandais de 2005, après le renoncement des Grecs face au Diktat de Berlin en 2015, on pouvait croire que c'en était fini de la démocratie sur sa terre natale.

    Mais une nouvelle fois, les Anglais l'ont ranimée en votant le Brexit contre l'avis des « gens éduqués » (*). L'onde de choc a traversé l'Atlantique avec, aux États-Unis, l'éviction de la favorite Hillary Clinton aux présidentielles du 8 novembre 2016. Elle a enfin traversé la Manche avec, en France, la victoire d'une droite assumée en la personne de François Fillon.

    Quelles que soient nos opinions politiques, réjouissons-nous de ce retour en force du suffrage universel, décidément plus fort que les médias, les sondages et les puissances d'argent. Il ne reste plus à la gauche qu'à se redéfinir afin de revenir à des débats politiques clairs et tranchés comme les aiment les citoyens...

    L'affrontement entre la « droite » et la « gauche » est l'essence de la démocratie moderne. En France, chaque fois qu'il s'est exprimé avec clarté à l'Assemblée nationale ou à la Chambre des députés, il a conduit à des réformes efficaces et durables, que ce soit sous la Révolution (1789-1799), exception faite de la brève période de la Terreur (1793-1794), au début de la IIIe République ou sous la IVe République, avant l'affaire algérienne.

    Il apparaît en France, très précisément le 11 septembre 1789. Ce jour-là, les députés de l'Assemblée constituante, réunis pour délibérer sur le droit de veto accordé au roi Louis XVI, se répartissent spontanément de part et d'autre du président : à droite, aux places d'honneur, les « monarchiens » désireux d'accorder au roi un droit de veto absolu ; à gauche, les opposants qui veulent limiter dans la durée son droit de s'opposer aux lois. 

    De cette répartition des députés par affinités datent les clivages entre une droite (réputée réactionnaire ou conservatrice) et une gauche (réputée révolutionnaire ou réformiste) qui rythment aujourd'hui encore la vie politique dans toutes les démocraties.

    Dès les débuts de la Révolution, donc, on voit se dessiner le fil conducteur de cet affrontement entre des hommes désireux les uns comme les autres d'assurer le bien-être de leurs concitoyens et la prospérité du pays : d'un côté ceux qui souhaitent améliorer les institutions existantes en s'appuyant sur la tradition, la religion et les lois coutumières ; de l'autre ceux qui appellent à faire table rase du passé et construire un monde nouveau. Ces derniers, qui représentent la gauche, ont pour guide spirituel sous la Révolution Jean-Jacques Rousseau, mort peu avant, en 1778. Robespierre en est un fervent disciple.

    Après l'échec de sa fuite à Varennes (21 juin 1791), le roi forme un gouvernement de droite avec des ministres issus du club des Feuillants, partisans d'une monarchie constitutionnelle (comme Lafayette, Barnave, Le Chapelier, La Rochefoucauld-Liancourt...). Mais le 23 mars 1792, il remplace ces modérés par des députés de gauche issus du groupe des Girondins, parce que ces derniers souhaitent comme lui, mais pour des raisons opposées, engager la guerre contre les puissances européennes.

    Au sein de la gauche, les Girondins s'opposent à la Montagne et à leur chef Robespierre, qui refuse la guerre et se montre même hostile à la peine de mort. Mais quand le pays sera envahi et la Révolution menacée, Robespierre n'hésitera pas à promulguer la Terreur et la levée en masse.

     

    Une lente gestation

    Les clivages politiques réapparaissent timidement à la chute de Napoléon 1er, tempérés par un suffrage censitaire qui réserve le droit de vote aux contribuables aisés, une centaine de milliers en tout et pour tout. À la Chambre des députés s'opposent trois tendances, toutes droitières : les ultraroyalistes ou « ultras », les « constitutionnels », proches du roi Louis XVIII, et les « indépendants », plutôt libéraux.

    Sous le règne du « roi-bourgeois » Louis-Philippe 1er, on voit apparaître aussi des courants bonapartistes et républicains. Tous ces courants vont s'épanouir avec la révolution de février 1848 qui chasse le roi et instaure la IIe République. Mais l'introduction du suffrage universel change la donne : réfractaires aux idées républicaines et sensibles aux discours de leurs notables, les paysans envoient une écrasante majorité de monarchistes à l'assemblée.

    Aux élections législatives du 13 mai 1849, on retrouve pour de bon une opposition droite-gauche :
    - d'un côté le « Parti de l'Ordre » (450 sièges sur 715), qui réunit tous les conservateurs (royalistes légitimistes et royalistes orléanistes, bonapartistes...) autour d'un slogan : Ordre, Propriété, Religion,
    - de l'autre, la gauche républicaine qui a emprunté aux révolutionnaires d'antan le nom de « Montagne », de quoi effrayer les modérés !

    Les excès et les maladresses des uns et des autres conduisent au coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte.

    En ce milieu du XIXe siècle émerge la question sociale, de pair avec la révolution industrielle et la multiplication de grandes usines. L'historien et député Alexis de Tocqueville l'a entrevue et s'en émeut dans un discours à la Chambre le 27 janvier 1848 : « Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, qui, aujourd'hui, je le reconnais, sont tranquilles ; (...) mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales ? »

    La même année, Karl Marx publie un vibrant pamphlet révolutionnaire : le Manifeste du Parti communiste. Le philosophe allemand va devenir dès la IIe République une nouvelle référence idéologique de la gauche et des députés se réclamant du socialisme.

    Momentanément éteint avec l'instauration du Second Empire, le débat politique renaît de ses cendres à la faveur de la libéralisation du régime avant de s'épanouir sous la IIIe République. Les monarchistes de tous bords quittent peu à peu la scène. La Chambre, toute entière républicaine, se divise désormais entre conservateurs, socialistes et radicaux, avec d'infinies nuances.

     

    Des valeurs très flexibles

    En France comme dans les autres démocraties européennes, le clivage droite-gauche prend tout son sens dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Mais comme on l'a vu dès la Révolution, ce clivage se double de divergences profondes à l'intérieur de chaque camp. D'autre part, d'une génération à la suivante, au gré des circonstances, droite et gauche évoluent d'une position à son contraire. Bien malin qui pourrait donner une définition intangible des « valeurs » de l'une et de l'autre.

    La droite, on l'a vu, est née de la fidélité à la tradition et au souverain. À l'image du roi, elle affiche une bienveillance paternelle ou paternaliste à l'égard des classes populaires. Sous le règne de Louis-Philippe, le Président du Conseil Casimir Perier déclare à la Chambre des députés : « Il faut que les ouvriers sachent qu'il n'y a de remède pour eux que la patience et la résignation ».

    Attachés, cela va de soi, aux valeurs chrétiennes, les conservateurs se montrent pionniers en matière d'éducation. C'est au protestant François Guizot que l'on doit en 1833, toujours sous le règne de Louis-Philippe, la création d'un enseignement primaire public. Le même personnage participe à la première campagne en faveur de l'abolition de la peine de mort, avec le jeune Victor Hugo qui est à l'époque un fervent monarchiste. Le débat ne sera relancé que beaucoup plus tard, dans les années 1970, pour aboutir en 1981

    Notons que la monarchie s'honore d'avoir toujours répugné à faire tirer sur le peuple. Louis XVI a désarmé ses gardes suisses lors de l'assaut des Tuileries le 10 août 1792, quitte à ce qu'ils soient massacrés par la populace. Louis-Philippe a dû plusieurs fois réprimer des soulèvements mais il a préféré abdiquer plutôt que de faire tirer sur les manifestants les 22-24 février 1848. Les gouvernants républicains, forts de leur légitimité électorale et de leurs certitudes, n'ont pas eu les mêmes scrupules dans le massacre des ouvriers rebelles en juin 1848 et le massacre des communards en mai 1871. À chaque fois des milliers de morts.

    La droite est par nature décentralisatrice et fait confiance aux collectivités locales pour gérer les conflits d'intérêts. C'est l'héritage de l'Ancien Régime : le roi, y compris même Louis XIV, devait composer avec des corps intermédiaires et des contre-pouvoirs légitimés par leur ancienneté (Parlements, Église...) ; il avait somme toute moins de pouvoirs que le président François Hollande, lequel peut tout se permettre du fait d'une majorité parlementaire tétanisée par la crainte d'une dissolution. 

    Conservatrice, la droite attire à elle les possédants qui ne tiennent pas à perdre leur bien dans une quelconque aventure, qu'il s'agisse des paysans propriétaires ou des milieux d'affaires. Ces milieux d'affaires sont pour la même raison naturellement pacifistes. En 1871, leur porte-parole Adolphe Thiers s'accommode du traité de Francfort qui clôt la guerre franco-prussienne. En 1911-1914, Joseph Caillaux tente en vain d'arrêter la marche à la guerre et s'oppose au revanchard Raymond Poincaré.

    La droite, c'est aussi l'aristocratie, attachée aux valeurs militaires et à la nation dont le souverain était autrefois le représentant. Légitimiste, elle n'est pas portée comme les révolutionnaires de 1792 à des guerres de conquêtes qui violeraient les droits des autres souverains. Mais elle place au-dessus de tout l'indépendance nationale. 

    Cet héritage se ressent en 1940, quand le pays est envahi et soumis à l'occupation étrangère : des rejetons de l'ancienne aristocratie, militaires, croyants et modérément républicains, sont parmi les premiers - sinon les premiers - à s'engager dans la  Résistance. Citons Charles de Gaulle bien sûr, Philippe Leclerc de Hauteclocque, Honoré d'Estienne d'Orves. L'indépendance nationale sera aussi le fil conducteur de la politique de De Gaulle à son retour au pouvoir en 1958 : allègement du fardeau colonial, émancipation de la tutelle américaine, dissuasion nucléaire... Philippe Séguin revendiquera son héritage en dénonçant les abandons de souveraineté nés du traité de Maastricht et de la monnaie unique.

    Par pacifisme et désir de ne pas ajouter la guerre à la guerre, le malheur au malheur, des socialistes, anciens socialistes ou communistes ont par contre rejoint dans la Collaboration le maréchal Pétain, un militaire républicain et laïc issu de la paysannerie. Citons Pierre Laval bien sûr, le philosophe Alain, l'écrivain Paul Claudel, Marcel Déat, agrégé de philosophie et ancien député socialiste, les communistes René Belin, Ludovic-Oscar Frossard, René Doriot... Il s'en trouve aussi comme Jean Moulin qui ont rejoint la Résistance, en nombre croissant à mesure de l'avancement de la guerre. 

    La gauche, dès la Révolution, a été pénétrée de la foi en un progrès indéfini de l'humanité. Elle tire de Rousseau la conviction que l'on réparera les injustices passées en conférant au Peuple les attributs du Souverain, autrement dit en instaurant une démocratie pleine et entière.

    Elle est aussi universaliste et convaincue d'une égalité absolue entre tous les hommes dans le droit fil de l'enseignement chrétien (« Il n'y a ni hommes ni femmes, ni Juifs ni Grecs, ni hommes libres ni esclaves », saint Paul, épître aux Galates). Cette double approche universaliste et patriote transparaît dans la Déclaration des Droits de l'Homme [l'humanité] et du Citoyen [le Peuple]. En foi de quoi les révolutionnaires accordent volontiers la citoyenneté aux éminents citoyens qui partagent leurs valeurs, Anacharsis Cloots ou Thomas Paine.

    Elle dénie aussi aux souverains toute forme de légitimité et s'autorise à libérer les autres peuples de leur oppression. Le 19 novembre 1792, l'assemblée révolutionnaire vote un décret qui énonce : « La Convention nationale déclare au nom de la nation française qu'elle accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront reconquérir leur liberté ».

    Sous la IIIe République, toujours au nom de l'universalisme et du progrès, la gauche républicaine s'engage activement dans la colonisation de l'Afrique en vue de « civiliser les races inférieures », selon le mot célèbre de Jules Ferry (1885). Il n'est pas question pour autant de fondre la nation (*) dans une communauté universelle : on crée un statut de l'indigénat subordonné aux citoyens français. C'est un changement radical par rapport à la période romantique, quand les peintres et les poètes s'énamouraient de l'Orient sans nuance de mépris ni envie de « civiliser » leurs habitants. 

    À l'exception notable de Georges Clemenceau, la gauche va rester fidèle à sa politique coloniale jusqu'à la fin des années 1950 et la chute du gouvernement Guy Mollet, qui a engagé l'expédition de Suez et donné les pleins pouvoirs au général Massu pour pacifier Alger.

    Représentée par des bourgeois pétris de culture classique, la gauche révolutionnaire rêve d'une société de petits propriétaires, paysans et artisans, et va la réaliser grâce à la vente des biens nationaux enlevés au clergé. Elle ne se soucie pas des ouvriers, lesquels sont encore ultra-minoritaires, et va réprimer sans état d'âme la « Conjuration des Égaux » de Gracchus Babeuf, des communistes avant la lettre.

    Tout change, on l'a vu, au milieu du XIXe siècle, avec la multiplication des sites industriels et l'émergence d'une classe ouvrière opprimée et revendicative. Elle trouve une oreille attentive chez des bourgeois éclairés comme les Allemands Karl Marx et Ferdinand Lassalle. En France, c'est paradoxalement sous le Second Empire qu'elle est écoutée : Napoléon III lui accorde le droit de grève tandis que les écrivains et les peintres se penchent avec compassion sur son sort : Les Misérables (1862). 

    Avec l'écrasement de la Commune, la IIIe République évacue le problème. Le jeune et fougueux Léon Gambetta déclare au Havre, en 1872 : « Il n'y a pas de question sociale. La réforme politique contient en germe les réformes sociales ». Il précise sa pensée un peu plus tard à Grenoble en appelant la petite bourgeoisie et les paysans propriétaires à soutenir la République, sans souci des prolétaires.

    Il faudra attendre le règlement du conflit entre la République et l'Église pour que la gauche se saisisse des enjeux sociaux. En 1910, Léon Bourgeois instaure les Retraites Ouvrières et Paysannes, première grande réforme sociale. En 1936, le Front populaire tentera à marches forcées de rattraper le retard en matière de législation sociale. Après la Libération, la montée en puissance du Parti communiste et des organisations ouvrières, de pair avec l'expansion industrielle du pays, vont placer la classe ouvrière au cœur de la gauche.

    La population ouvrière, à l'égal de l'ensemble des classes populaires, se montre en général bienveillant à l'égard des travailleurs immigrés que le patronat a fait venir des pays limitrophes et de Pologne à partir du milieu du XIXe siècle. Les dirigeants de la gauche ne tardent pas toutefois à s'en inquiéter. Jules Guesde, député marxiste et révolutionnaire, écrit le 10 février 1886 : « Ils sont 800 000 ouvriers étrangers qui, travaillant à tout prix, font outrageusement baisser les salaires, quand ils ne les suppriment pas complètement pour nos ouvriers expulsés des usines ».

    Cette dénonciation du dumping social se retrouve dans la bouche des dirigeants communistes jusque dans les années 1970. Elle s'exprime aussi de façon plus civile chez Michel Rocard, Premier ministre de François Mitterrand. Il déclare le 18 novembre 1989, devant la Cimade, association d'aide aux migrants : « N'y a-t-il pas aujourd'hui un certain détournement du droit d'asile qui, s'il n'y est pas porté remède, finira par menacer l'existence de ce droit lui-même ? (...) Il s'agit d'accueillir les personnes persécutées pour leur opinion et leurs engagements, notamment politiques, et elles seulement ». Le 3 décembre 1989, il précise sur TF1 : « Nous ne pouvons pas héberger en France toute la misère du monde... La France doit rester une terre d'asile mais pas plus ».

     

    Et maintenant ?

    Les points de vue ci-dessus ne manqueront pas de surprendre le lecteur de 2016 parce qu'ils reflètent une droite et une gauche éloignées de celles que nous connaissons. Depuis les années 1970, en effet, les clivages se sont brouillés. On a assisté à un superbe tête-à-queue tel qu'aujourd'hui la gauche et la droite adorent ce qu'elles ont autrefois abhorré et vice-versa.

    On peut en voir l'origine dans les transformations des années 1970 arrivée du microprocesseur avec ses incidences sur la robotisation, l'informatique et à plus long terme internet ; chute de la fécondité dans les pays industrialisés ; crise environnementale et remise en question de la croissance à tout va ; chocs pétroliers, fin des « Trente Glorieuses » et explosion du chômage ; crise du communisme européen.

     

    Affiche de la campagne présidentielle de 1965

    Ces facteurs font que chancellent la base électorale de la gauche : les ouvriers pointent au chômage et la bourgeoisie libérale ne croit plus au progrès indéfini des techniques et de l'industrie. Le Parti communiste se racornit après son succès d'estime aux présidentielles de 1969 cependant que le Parti socialiste est refondé par François Mitterrand  au congrès d'Épinay-sur-Seine de 1971 après le fiasco de son candidat Gaston Deferre aux mêmes présidentielles.

    À droite, Valéry Giscard d'Estaing emporte la présidence de la République à la hussarde en 1974. Le jeune président (48 ans) et son Premier ministre Jacques Chirac (42 ans) pressentent le changement d'ère politique.

    Ils s'engagent résolument dans des réformes sociétales hardies (avortement, divorce, droit de vote...) avec l'espoir qu'elles rallieront les nouveaux citoyens à leur camp. Peine perdue. La droite traditionnelle se rebelle. Jacques Chirac est renvoyé. Retour aux fondamentaux de la droite.

     

    Affiche de la campagne présidentielle de 1981

    C'est finalement François Mitterrand et la gauche qui emportent la mise en 1981. Mais c'est au prix d'un changement total de paradigme que laisse pressentir la simple comparaison des deux affiches de campagne du candidat Mitterrand en 1965 (ci-dessus) et en 1981 (ci-contre) : sur la première, un paysage industriel polluant à souhait ; sur la seconde, un paysage bucolique.

    Dans un premier temps, le président socialiste enchaîne les réformes à la volée dans un esprit très progressiste. Puis, en 1983, sous l'effet de la contrainte extérieure (déficits), il s'engage dans une politique néolibérale plus conforme à l'esprit du temps, symbolisé par Margaret Thatcher.

    Sous l'empire de la nécessité, le Parti socialiste recompose sa base électorale en s'adjoignant la bourgeoisie libérale, représentée par des patrons ouverts sur la mondialisation et de jeunes énarques ambitieux, les diplômés menacés par le chômage, les fonctionnaires, enfin les « minorités visibles » ostracisées par le Front national. C'est un cocktail qui a fonctionné pendant trois décennies.

    Aujourd'hui, il n'en reste plus rien. Les classes populaires se sont détournées d'une gauche devenue, tout autant que la droite libérale, le cheval de Troie de la mondialisation financière Et les « minorités visibles » attachées à des valeurs traditionnelles tiennent rigueur à la gauche de ses réformes de moeurs à destination de la bourgeoisie : mariage pour tous, droit au blasphème etc. Comme les classes populaires, elles s'inquiètent qui plus est d'une amplification brutale de l'immigration qui menace leurs efforts d'intégration.  

    Au moment où la droite traditionnelle se réaffirme sans complexe sous l'égide de son nouveau champion, gageons qu'à gauche, les électeurs auront soin de faire émerger un leader tout aussi décomplexé. Plutôt un protectionniste anti-libéral façon Arnaud Montebourg ou Jean-Luc Mélenchon qu'un social-libéral façon Manuel Valls ou Emmanuel Macron.

    Joseph Savès

     

    Histoire Moderne 2:  Droite et gauche : deux siècles d'affrontement

     

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