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    5 mai 1988 - 4 novembre 2018

     

    Du drame d'Ouvéa au référendum

     

    par André Larané

     

    Le 5 mai 1988, l'armée française donne l'assaut à des preneurs d'otages kanaks (note), sur l'île d'Ouvéa, une dépendance de la Nouvelle-Calédonie. 19 ravisseurs sont tués, soit la moitié du groupe environ. Les otages sortent quant à eux tous vivants de la grotte où ils avaient été confinés. L'armée déplore la mort de deux de ses hommes.

    Trois jours plus tard, le 8 mai, le deuxième tour de l'élection présidentielle donne une large victoire au président sortant François Mitterrand (gauche) sur son Premier ministre Jacques Chirac (droite).

    Le drame d'Ouvéa est l'acmé des revendications indépendantistes en Nouvelle-Calédonie. Il va aboutir cinquante jours plus tard, le 26 juin 1988, aux accords de Matignon (d'après l'hôtel Matignon, résidence du Premier ministre de la France). Ils sont complétés le 20 août 1988 par un texte signé rue Oudinot, au ministère de l'Outre-Mer. Il s'ensuit un compromis inespéré entre les représentants du gouvernement français et les chefs kanaks de ce territoire d'outre-mer.

    Conformément à ces accords et à l'accord de Nouméa, dix ans plus tard, les électeurs calédoniens (pas tous) ont voté le 4 novembre 2018 sur le statut futur du « Caillou »...

    André Larané, avec la contribution des Amis d'Herodote.net de Nouvelle-Calédonie

     

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    Enjeux politiciens et revendications indigènes

    Tout commence en 1984 avec la formation d'un mouvement indépendantiste kanak(ou canaque) en Nouvelle-Calédonie, le FLNKS (Front national de libération kanak et socialiste). Ses meneurs, Jean-Marie Tjibaou, Eloi Machoro et Yéwéné Yéwéné, aspirent à une revanche sur les Européens, les « Caldoches », qui leur ont pris leur terre et constituent désormais la majorité de la population de l'archipel.

    Des incidents meurtriers éclatent qui opposent des indépendantistes et des Européens. Le 12 janvier 1985, Eloi Machoro est abattu par un tireur d'élite du GIGN (Groupe d'intervention de la Gendarmerie Mobile) lors de l'occupation d'une propriété européenne.

    En 1986, la France se donne un gouvernement de droite en la personne de Jacques Chirac. Prenant le contrepied des gouvernements antérieurs, il apporte son appui aux Caldoches et à leur leader, Jacques Lafleur, leader des loyalistes et président du principal parti, le RPCR (Rassemblement pour la Calédonie dans la République).

    Bernard Pons, ministre des départements et territoires d'outre-mer, concocte un nouveau statut que dénonce aussitôt le FLNKS. Le ministre organise aussi un référendum d'autodétermination ouvert aux habitants de la Grande Terre et des îles Loyauté (Ouvéa, Lifou et Maré).

    Le 13 septembre 1987, à la question : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à l'indépendance ou demeure au sein de la République française ? », les Calédoniens répondent non à 98,3% (59% de participation), malgré les appels au boycott du FLNKS.

    Des élections régionales sont alors programmées le 24 avril 1988, en même temps que le premier tour de l'élection présidentielle. Voyant que la voie des urnes lui est fermée, le FLNKS décide de recourir à la violence, en s'inspirant du lointain précédent algérien.

     

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    Le 22 avril 1988, soit  deux jours avant les élections, une poignée de militants kanaks investissent la gendarmerie de Fayaoué, sur l'île d'Ouvéa. Dans la panique, quatre gendarmes sont tués par balles (et non à coups de machette comme l'assurera Jacques Chirac). Deux d'entre eux, désarmés,sont abattus dans le dos. Un troisième, blessé, est achevé. Les Kanaks emmenèrent en otage les autres gendarmes, 27 au total. Ils se séparent en deux groupes. 

    À Paris, sitôt l'alerte donnée, le gouvernement envoie pas moins de 700 militaires lourdement équipés sur la petite île d'Ouvéa. Le premier groupe se rend sans un coup de feu. Le second, isolé dans une grotte près du village de Gossanah, hésite sur la conduite à prendre.

    Un jeune magistrat tente alors une négociation auprès des rebelles avec le capitaine Philippe Legorjus, du GIGN. Capturé, ce dernier doit livrer en otage six de ses hommes. Le capitaine et le magistrat effectuent plusieurs allers-retours entre Nouméa et la grotte pour tenter d'obtenir des chefs du FLNKS qu'ils fassent pression sur les preneurs d'otages et leur chef Alphonse Dianou.

    Pendant ce temps, à Gossanah, le général Jacques Vidal prépare un assaut de la grotte sous la supervision du ministre Bernard Pons en personne. Ils ordonnent la fin des négociations et planifient l'assaut. L'« opération Victor », initialement prévue le 4 mai, est repoussée au lendemain... pour laisser au Premier ministre le temps d'accueillir à Paris deux otages français fraîchement sortis des geôles du Liban, Jean-Paul Kauffman, Marcel Carton et Marcel Fontaine.

    Le matin du 5 mai, deux assauts successifs, avec 75 hommes d'élite du GIGN et du 11e Choc, ont raison des preneurs d'otages. 19 d'entre eux sont tués, soit la moitié du groupe environ. Les otages sortent quant à eux tous vivants de la grotte. L'armée déplore la mort de deux de ses hommes. Trois jours plus tard, le deuxième tour de l'élection présidentielle donne une large victoire à François Mitterrand. Pour Jacques Chirac, la fermeté n'aura pas payé.

    Sitôt en fonction, le gouvernement socialiste de Michel Rocard entame des négociations avec le FLNKS. Chacun des protagonistes ayant le souci de calmer le jeu, elles aboutissent le 26 juin 1988 à l'accord de Matignon et se concluent par une poignée de main entre les protagonistes, Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, sous les yeux de Michel Rocard et de son chargé de mission Christian Blanc (le succès monta à la tête de ce dernier, qui enchaîna dès lors avec bien moins d'éclat les postes à responsabilité). 

    Les accords de Matignon-Oudinot sont entérinés par un référendum de pure forme le 6 novembre 1988. La Nouvelle-Calédonie est alors découpée en trois régions dont deux reviennent aux indépendantistes : les Îles de la Loyauté à l'Union calédonienne et le Nord au Palika.

     

    Les responsabilités dans le drame d'Ouvéa

    L'opinion publique a été fortement troublée par le drame d'Ouvéa mais l'éloignement, le manque de curiosité des médias et les remous de l'élection présidentielle ne lui ont pas permis d'obtenir de réponse à ses questions. Le drame est instructif en ce qu'il révèle un très large fractionnement des responsabilités :

    • Le Premier ministre et son ministre de l'outre-mer ont eu la responsabilité la plus lourde, d'abord en attisant les conflits entre Kanaks et Caldoches au lieu de les apaiser, ensuite en engageant l'armée et des moyens démesurés pour libérer les otages, enfin en privilégiant très vite la manière forte, dans le but d'impressionner leur électorat,
      • Le président de la République a eu aussi sa part de responsabilité en n'acceptant pas de médiation en temps utile et en signant l'ordre de donner l'assaut pour ne pas apparaître en retrait par rapport à son Premier ministre.
      • Les dirigeants du FLNKS ont refusé d'intervenir auprès des preneurs d'otages pour éviter d'apparaître comme les complices d'une faction terroriste (cela vaudra à Jean-Marie Tjibaou et Yéwéné Yéwéné d'être plus tard assassinés par un dissident de leur parti).
      • Des militaires ont failli à leur devoir en brutalisant des villageois.

    Le drame d'Ouvéa a fourni au cinéaste Mathieu Kassovitz, en 2011, la matière d'un film engagé, L'Ordre et la morale.

     

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    Un laboratoire post-colonial

    Les accords de Matignon-Oudinot ont entraîné une rénovation complète des institutions de l'île, avec pour conséquence de transformer le territoire en un laboratoire institutionnel. Les gouvernants français se sont défaits de leurs tropisme centralisateur et ont accordé des pouvoirs très étendus aux instances politiques territoriales ; ils ont reconnu les institutions coutumières kanakes en matière de justice ; ils ont entamé une politique volontariste de redistribution des terres en rachetant des terres à des propriétaires privés et en les confiant à des clans kanaks de manière « inaliénables, insaisissables, incommutables et incessibles ». Ils ont même autorisé des statistiques ethniques, interdites partout ailleurs dans la République française, pour mieux cerner les inégalités liées à l'origine ethnique.

    Dans les années 1990, les leaders kanaks ont pu participer activement à l'exploitation du nickel à travers la Société Minière du Sud-Pacifique (SMSP), concurrente de la SLN. Dirigée par André Dang, Calédonien indépendantiste d'origine vietnamienne, la société est devenue le premier exportateur mondial de nickel et s'est dotée d'une usine de transformation à Koniambo, dans la province Nord. La chute brutale des cours du nickel dans les années 2010 l'a toutefois plongée dans de grandes difficultés.

    Du fait de ces déboires, les leaders indépendantistes ont pu mesurer les difficultés qui les attendraient dans l'hypothèse d'une rupture avec la République française du fait de ces déboires... et aussi de la situation instable de leur voisin, le Vanuatu, ex-condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides, devenu indépendant en 1980.

    Pour beaucoup de Kanaks et d'autres Calédoniens, y compris de Caldochesdescendants des premiers bagnards et colons, l'indépendance demeure toutefois leur horizon.

    Le 5 mai 1998, soit dix ans après les accords de Matignon-Oudinot, les différentes parties en présence ont d'ailleurs conclu à Nouméa un nouvel accord en vue d'un nouveau référendum d'autodétermination. Il s'agit plus exactement d'une « consultation » au sens juridique, le gouvernement français se réservant le droit d'en tirer les conséquences par décret. La consultation aura lieu le dimanche 4 novembre 2018 sur la question : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante? ».

    Pour contourner la crainte des indépendantistes que l'immigration ne modifie les rapports de force en leur défaveur, il a été convenu de restreindre le droit de vote à ce référendum aux électeurs déjà inscrits en 1994 ainsi qu'à leurs descendants. C'est ainsi que près de 174 000 électeurs ont pu s'inscrire pour ledit référendum cependant que 25 000 à 40 000 citoyens, pour certains installés en Nouvelle-Calédonie depuis de longues années, en ont été empêchés. 

    Les indépendantistes, qui prônent la formation d'une république de Kanaky-Nouvelle-Calédonie, sont rassemblés au sein du FLNKS et de ses antennes, la vieille Union calédonienne et le Palika (Parti de libération kanak). Ils se disent ouverts à toutes les « victimes de l’histoire coloniale ».

    Le camp d'en face est quant à lui représenté principalement par trois partis. Le plus important est Calédonie ensemble, partisan d'une autonomie aussi large que possible au sein de la République française. Le Rassemblement Les Républicains et les Républicains calédoniens sont également favorables à une autonomie étendue et même à la création d'une citoyenneté calédonienne complémentaire de la citoyenneté française.

    Le Non à l'indépendance l'a finalement emporté à près de 60% des votants... Le suspense n'est pas terminé pour autant. La loi précise en effet qu’un tiers des 54 élus du Congrès calédonien pourront décider d'organiser une deuxième consultation en 2020, voire une troisième en 2022. Mais leur décision ne pourra intervenir qu'après le renouvellement du Congrès en mai 2019. Les élus indépendantistes ont déjà signifié qu'ils y étaient favorables tandis que les loyalistes s'y opposent.

    Publié ou mis à jour le : 2019-04-29 12:02:09

     

     

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    22 avril 1988

     

    Attaque d'une gendarmerie à Ouvéa ;

    Paris sous tension

     

    Histoire Moderne 2:  22 avril 1988 - 22 avril 1988  Attaque d'une gendarmerie à Ouvéa ; Paris sous tension

    par Jean-Pierre Bédéï

      

    En 1988, après deux ans de cohabitation à la tête de l’exécutif français, les élections opposent le président, François Mitterrand, et son Premier ministre, Jacques Chirac.

    Le 22 avril, deux jours avant le 1er tour, en Nouvelle-Calédonie, sur l’île d’Ouvéa, des indépendantistes kanaks attaquent une gendarmerie, tuent quatre gendarmes et font 27 prisonniers qui partent soit au sud soit au nord, vers le « trou sacré » de Gossanah…

    Il va s’ensuivre une tragédie, racontée par Jean-Pierre Bédéï (L’Info-pouvoir, Acte Sud, 2008) et reprise par le cinéaste Mathieu Kassovitz (L'Ordre et la Morale, 2011). Elle mêle le futur statut de la Nouvelle-Calédonie et l’entre-deux tours des présidentielles.

     

    Histoire Moderne 2:  22 avril 1988 - 22 avril 1988  Attaque d'une gendarmerie à Ouvéa ; Paris sous tension

      

    Montée des tensions en Nouvelle-Calédonie

    Depuis 1981 et l’assassinat de l’indépendantiste Pierre Declercq, les rapports entre Caldoches (habitants originaires d’Europe, principalement de France) et Kanaks (autochtones mélanésiens) se dégradent. Les troubles au sujet du statut de l’île et du rééquilibrage du pouvoir au sein des institutions locales sont récurrents.

    Les Kanaks (ou Canaques) ne représentent qu'un tiers des habitants de l'archipel mais sont majoritaires au Nord et dans les îles Loyauté.

     

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    Jean-Marie Tjibaou

     

    En 1985, le FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) de Jean-Marie Tjibaou accepte le « plan Fabius »donnant plus de pouvoir aux Kanaks.

    Mais en 1986, la droite revient au pouvoir avec Chirac et l’annule : le pouvoir revient au haut-commissaire, représentant de l’État. Le FLNKS rejette alors ce « statut Pons » (du nom du ministre des Dom-Tom) et l’autorité de l’État.

    Les tensions montent : les indépendantistes annoncent qu’ils ne se présenteront pas aux élections régionales du 24 avril 1988 et qu’ils boycotteront le scrutin national. Ils espèrent la réélection de Mitterrand qui leur est plus favorable.

     

    Passage à l’acte

    En mars 1988, Bernard Pons apprend que les Mélanésiens préparent des opérations violentes. Il envoie 840 CRS et gendarmes en Nouvelle-Calédonie, portant à 3 000 hommes les effectifs pour le maintien de l’ordre.

    La tragédie éclate le 22 avril 1988 à la gendarmerie de Fayaoué, sur l’île d’Ouvéa.

    Chirac ordonne à Pons de se rendre sur place. La Nouvelle-Calédonie devient un enjeu de la bataille présidentielle.

    Les ravisseurs posent trois conditions à la libération des détenus : le retrait des forces de l’ordre, l’annulation des élections régionales et la nomination d’un médiateur pour « discuter d’un véritable référendum d’autodétermination ».

    Au premier tour, Chirac arrive deuxième (19,94%) loin derrière Mitterrand (34%). Il confie à l’armée, et non plus à la gendarmerie, la mission de rechercher les otages. Comme si la France était en guerre contre un pays étranger.

    Le 25 avril, les otages du sud sont libérés. Mais ceux du nord restent introuvables. La population de Gossanah, soupçonnée d’être en contact avec les ravisseurs, est interrogée non sans brutalité : coups, matraquages, simulacres d’amputation et d’exécution...

     

    L'échec des négociations

     

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    Philippe Legorgus

     

    À l’Élysée, on s’irrite de la rétention d’information de Matignon. À Ouvéa, les preneurs d’otages sont enfin localisés dans une grotte.

    La nuit du 26 au 27 avril, les hommes du GIGN investissent la zone. Leur chef, Philippe Legorgus, propose d’engager des négociations mais cela échoue faute d’interlocuteurs chez les indépendantistes.

    Le 1er mai, Mitterrand suggère à Chirac une mission de conciliation avec deux personnalités choisies par chacun d’eux. Mais il refuse.

     

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    Le même jour, à Nouméa, on prépare l’attaque « Opération Victor ». Chirac l’approuve mais Mitterrand calme le jeu : « Je donne l’ordre de ne pas exécuter les Kanaks. »

    Finalement, le général Jacques Vidal décide de façon inattendue de la reporter, le temps de mettre en place le dispositif militaire !

    Le 4 mai suivant, surprise : Chirac annonce triomphalement la libération de trois otages français qui étaient détenus au Liban.

    À l’Élysée, on le soupçonne d’avoir pour cette raison reporté l’opération d’Ouvéa et, de la sorte, mis en danger les détenus de la grotte...

     

    Assaut final

    Le 5 mai enfin, l’assaut est donné. Il se solde par la libération des otages, la mort de deux membres des forces d’intervention et de 19 Kanaks. La presse maintenue à l’écart, des Kanaks sont délibérément exécutés, notamment leurs deux chefs. D’après le général Vidal, « ils sortaient avec des armes. (...) Il n’y avait pas d’alternative. »

    Mais un Kanak, Alphonse Dianou, serait mort des violences subies après sa reddition. Enfin, les constatations médico-légales laissent supposer que des blessés ont été achevés par un coup de grâce d’une balle dans la tête (douze sur dix-neuf morts).

     

    Amnistie générale

     

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    Malgré des « actes individuels inexcusables », le rapport de l’armée refuse de « porter un coup à l’institution militaire et à ses chefs ».

    Jean-Pierre Chevènement, ministre de la Défense de Mitterrand réélu, dénonce des « actes contraires à l’honneur militaire ». Mais il se contente de ce rapport, ne voulant pas se mettre l’armée à dos.

    L’année suivante, les accords dits « de Matignon » ramèneront la paix sur l’île et la loi d’amnistie clôturera un chapitre douloureux de l’histoire néo-calédonienne.

    Publié ou mis à jour le : 2019-04-30 08:23:31

    du site Herodote 

     

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    Guerre d'Algérie

     

    Le drame harki

     

    Été 1962 : parmi les principales victimes de l'évacuation hâtive de l'Algérie figurent les supplétifs musulmans. Ils sont communément appelés harkis, d'après le nom donné à leur formation : harka (« mouvement » en langue arabe).

    André Larané

     

    Histoire Moderne 2:  Guerre d'Algérie - Le drame harki

    Répudiés par tous

    260 000 musulmans servaient les autorités françaises en qualité de harkis mais aussi comme élus, fonctionnaires ou militaires de carrière. Avec leur famille, ils représentaient un million de personnes, soit un effectif équivalent à celui de la population « européenne » (pieds-noirs et juifs locaux).

    93 000 d'entre elles ont pu gagner la France. Mais on estime que 50 000 autres, empêchées de partir, ont payé de leur vie leur engagement au côté de l'ancienne puissance coloniale, victimes de vengeances locales ou d'une justice expéditive. Les autres ont pu se réinsérer vaille que vaille dans l'Algérie indépendante.

    À la veille de l'indépendance de l'Algérie, les Français de la métropole ne se soucient pas de leur devenir (sauf exceptions rarissimes comme l'historien Pierre Vidal-Naquet). Ils se donnent bonne conscience en feignant de croire au respect par le FLN de son engagement de ne pas exercer de représailles.

    Le président de la République, le général de Gaulle, est réticent au transfert des harkisen métropole. Attaché à une vision conventionnelle de la France, celle de Jules Ferryet de Jules Michelet, il craint que le pays ne perde son identité en recevant un trop grand nombre de musulmans. Quant aux communistes, très influents dans la gauche française, ils assimilent les harkis à des « collabos » et ne s'affligent aucunement de leur sort.

    C'est ainsi que les officiers reçoivent l'ordre de désarmer leurs subordonnés musulmans. Pour vaincre leur méfiance, beaucoup usent du prétexte d'une inspection de routine. Ils les livrent sans armes à la vindicte des autres musulmans. Le ministre des Affaires algériennes Louis Joxe interdit formellement l'embarquement des harkis sur les navires à destination de la métropole.

    93 000 musulmans, y compris femmes, enfants et famille proche, devront leur salut à des officiers qui ne supportent pas d'abandonner leurs hommes et, pour cela, bafouent les consignes des autorités supérieures. Beaucoup de ces officiers, traumatisés par l'attitude du général de Gaulle et de son gouvernement, rejoindront un peu plus tard l'OAS.

    Il semble qu'une partie des harkis restés en Algérie ont pu s'insérer dans la nouvelle société mais, comme il était à craindre, beaucoup n'ont pas eu cette chance et ont dû affronter la vengeance des vainqueurs. Les chiffres avancés par l'historien Charles-André Ageron (*) sont de 50 000 harkis massacrés dans les semaines qui suivent la proclamation du « cessez-le-feu ». Quelques rares témoignages font état de cruautés extrêmes. Mais leur évocation va demeurer taboue en France jusqu'à la fin des années 1990.

    En métropole, dès 1963, une partie des rapatriés musulmans, en particulier les infirmes, les vieux et les malades, sont éparpillés dans près de 70 hameaux de forestage relégués à plusieurs kilomètres des villages et lieux de vie.

    Leurs enfants sont scolarisés sur place jusqu'au secondaire. Ils endurent l'ostracisme de leur voisins et doivent parfois encaisser le mépris de leurs enseignants, des instituteurs qui se classent volontiers à gauche et se veulent anticolonialistes. Certains camps d'accueil d'urgence, tels que Bias ou Saint-Maurice-l'Adoise, vont perdurer jusqu'en 1975, générant un mal de vivre aigu parmi les descendants des harkis, évalués à quelques centaines de milliers (près de 1% de la population française).

    Faute de mieux, le président Jacques Chirac a décidé par décret, en 2001, que le 25 septembre serait une journée d'hommage aux harkis. Difficile de faire plus, le drame des harkis relevant de la responsabilité des dirigeants français qui les ont abandonnés et au moins autant de celle des indépendantistes algériens, aujourd'hui au pouvoir à Alger, qui les ont sciemment massacrés.

    Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

     

    Histoire Moderne 2:  Guerre d'Algérie - Le drame harki

     

     

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    Carl Fabergé (1846 - 1920)

     

    Les œufs du paradis

     

    Publié par www.herodote.net/
     
     

    Artiste de génie, Carl Fabergé a réussi à transformer l’atelier de bijouterie-joaillerie de son père en empire de luxe connu dans le monde entier.

    Pour cela, il a bénéficié du soutien sans faille des derniers tsars de Russie pour lesquels il a notamment créé les fameux œufs impériaux, toujours aussi convoités.

    Caroline Charron, auteur de Fabergé, de la cour du tsar à l'exil
     

    Des bases solides

    Fabergé, de la cour du tsar à l'exil (Caroline Charron, 2013, éditions Complicités, 200 pages, 22 euros)

     

    Les origines de Fabergé se trouvent en France, en Picardie plus exactement. Huguenots, les ancêtres de l’orfèvre ont été forcés de quitter la France en 1685, à la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV.

    Avec plusieurs dizaines de milliers de protestants, ils s’engagent sur les routes du Nord de l’Europe pour fuir une mort certaine, avant de s’établir dans la région de la Baltique ou le grand-père de Carl Fabergé obtient la nationalité russe. Son fils, Gustave Fabergé, père de Carl Fabergé, est un jeune orfèvre ambitieux. Une fois marié, il décide d’aller s’établir à Saint-Pétersbourg.

    Dans les années 1830, Saint-Pétersbourgest à la fois ville impériale et un carrefour artistique et culturel qui attire les artisans de l'Europe entière.

    Tous rivalisent pour obtenir des commandes de l'État ou des aristocrates qui gravitent autour du tsar. Gustave Fabergé installe son atelier à deux pas du Palais d'Hiver où vivent les Romanov et profite des largesses de cette aristocratie pour qui rien n'est trop beau ni trop cher pour impressionner son entourage.

    Même si le tsar rétrograde et despotique Nicolas Ier a mis un frein à l'afflux des étrangers lors de son arrivée sur le trône en 1825, la cour continue de s'étourdir en bals somptueux où il n'est pas rare de distribuer des diamants aux invités, de faire venir des chanteurs d'Italie, des cuisiniers français et des fleurs fraîches des bords de la Méditerranée, acheminées par wagons spéciaux remplis de glace !

     

    Gustav Fabergé et sa femme Charlotte, photo d'archive vers 1893.

    Pour les artistes et commerçants qui savent tirer parti de cette manne qui semble infinie, il est possible de faire rapidement fortune.

    Lorsque Carl Fabergé (ou Peter Karl Fabergé dans sa version russe) naît, le 30 mai 1846, son père est déjà à la tête d'une entreprise prospère qui emploie une poignée d'artisans triés sur le volet, la plupart originaires de d’Europe du Nord ou d’Allemagne.

    Enfant unique jusqu'à l'âge de 16 ans, Carl fréquente les meilleurs établissements scolaires de la ville en plus de l’atelier de son père. Il apprend notamment l'allemand et le français, parlés couramment dans les salons pétersbourgeois où la langue russe est jugée trop vulgaire pour être employée.

    À l'âge de 15 ans, Gustave Fabergé envoie Carl en Europe pour qu'il apprenne son métier auprès des meilleurs professionnels. Pendant trois ans, en plus de son apprentissage de bijouterie-orfèvrerie, Carl visite les musées de France, d’Italie, d’Allemagne et d’Angleterre. Tout au long de son séjour, il découvre des pièces exceptionnelles des arts décoratifs créées par ses prédécesseurs, et s'imprègne d'idées nouvelles qui vont le nourrir pour le reste de sa carrière.

     

    Un contexte propice

    À son retour à Saint-Pétersbourg, en 1864, Carl Fabergé intègre l'entreprise paternelle avec enthousiasme. Son père a déjà pris sa retraite en Allemagne, à Dresde.

     

    La maison Fabergé, rue Bolshaya Morskaya à Saint-Pétersbourg (architecte K. K. Schmidt), XIXe siècle, puis de nos jours en agrandissant l'image.

     

    En attendant le retour de son fils, il a laissé son affaire florissante aux mains de deux fidèles collaborateurs qui vont finir de former Carl et l’accompagner dans ses premiers pas à la tête de l’entreprise. Étranger à la chose politique, Carl note tout de même d’importants changements dans sa ville natale où les étudiants n'hésitent plus à manifester leur mécontentement dans les rues.

    Depuis la mort du despote Nicolas Ier, la censure a été allégée, donnant naissance à de nombreux journaux ; les lycées, autrefois réservés à l'élite, sont désormais ouverts à tous, sans considération de statut social ou de religion. Une nouvelle génération éduquée et avide de changements apparaît et entre en conflit avec l'ordre établi, alors que des mouvements nihilistes et violents commencent à s'organiser.

    Il faut dire que le nouveau tsar Alexandre II - surnommé « le Libérateur » pour avoir aboli le servage en 1861 - suscite un énorme espoir, mais aussi beaucoup de frustration car les réformes tant attendues déçoivent. Certains souhaitent des changements beaucoup plus radicaux et le font savoir, parfois très violemment. En 1868, un étudiant noble ruiné tire sur le tsar lors de sa promenade dans le Jardin d'Été ! C’est un choc pour la grande majorité des Russes qui considère leur tsar comme le père du peuple. Même si le jeune exalté rate son coup, le mouvement est lancé...

     

    Vue de l'atelier de Fabergé à Saint-Pétersbourg en 1903, musée des beaux-arts de Montréal.

     

    Pendant ce temps, Carl Fabergé, n'a pas vingt ans, mais on lui reconnait déjà des qualités. Grâce notamment à sa très bonne connaissance des arts décoratifs, il commence à travailler bénévolement en tant qu'expert au musée de l'Ermitage. Il participe à la restauration des pièces anciennes, donne son avis lors de nouvelles acquisitions, intervient dans l'organisation des collections... Une activité qu’il poursuivra pendant quinze ans et que ses fils poursuivront jusqu'à la révolution.

    Ce bénévolat constitue un véritable tremplin puisque le conservateur de l'Ermitage recommande la maison Fabergé au cabinet impérial qui lui commande plusieurs bijoux pour le mariage du tsarévitch (futur Alexandre III).

    Quatre ans plus tard, Carl Fabergé s'agrandit déjà et prend le contrôle total de l'entreprise de son père. Travailleur acharné, il ne s'intéresse qu'à son art. Alors que les premières grèves éclatent dans les usines de la capitale, l'entreprise paternaliste du jeune orfèvre s'attache les meilleurs ouvriers en leur proposant d'avantageuses conditions de travail. En échange, Fabergé n'exige rien d'autre que la perfection pour chacune des pièces qui sortent de ses ateliers.

     


    Une idée de génie

    En 1872, Carl Fabergé épouse Julia Jacobs, fille d'un inspecteur aux ateliers du mobilier impérial. Ils auront quatre fils qui travailleront tous dans l'entreprise familiale. Pendant que l’entreprise Fabergé prospère, les attentats se multiplient dans les villes de l'Empire : gendarmes, procureurs, ministres sont traqués par des extrémistes exaltés, souvent très jeunes.

     

    Portrait du tsar Alexandre III et de l’impératrice Maria Féodorovna, vers 1885, Ivan Nikolaïévitch Kramskoï, Gattchina, Palais de Marbre, Saint-Pétersbourg.

     

    En février 1880, le tsar est victime d’un nouvel attentat, cette fois-ci au cœur même du Palais d'Hiver, à quelques pas de l’atelier de l’orfèvre. Fabergé, comme l'ensemble de la population, est sous le choc. Le souverain sort indemne de cette attaque mais, un an plus tard, il succombe à un nouvel attentat : une bombe lancée à ses pieds, à quelques encablures de son palais de l’Ermitage.

    La mort d'Alexandre II, loin d'amorcer le soulèvement populaire imaginé par les terroristes, suscite l'émoi dans la population qui, même si elle vit dans des conditions difficiles, reste attachée au tsar et à sa famille. Les Pétersbourgeois se pressent par milliers aux abords de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul pour un dernier adieu au tsar-batiouchka (petit père).

    Dès le lendemain, son fils Alexandre III opère un virage politique à 180° : alors que son père avait finalement décidé de s'engager sur la voie d'une Constitution, il opte pour la répression et le conservatisme, jugeant que le libéralisme de son père ont conduit à son assassinat.

     

    Agathon Fabergé vers 1900. L'agrandissement le montre près de sa maison de campagne à Levashovo en 1907, archives d'Oleg Faberge, DR.

    Mais Alexandre III, géant barbu capable de plier un rouble entre ses doigts, est aussi un mécène, amoureux des arts et client de Fabergé depuis plusieurs années. Son avènement va faire entrer l’orfèvre pétersbourgeois dans le cercle réduit des bijoutiers-joailliers d'envergure internationale.

    Pour cela, Carl Fabergé bénéficie d'un atout déterminant : son jeune frère Agathon, de 16 ans son cadet et talentueux dessinateur. Il a à peine 20 ans lorsqu’il rejoint l'entreprise familiale, après avoir suivi le même parcours de formation que son aîné. Ensemble, ils remportent la médaille d'or à l'exposition pan-russe de Moscou où la presse, dithyrambique, annonce « une nouvelle époque dans l'art de la bijouterie ».

    Peu de temps après, les deux frères imaginent un cadeau exceptionnel pour la tsarine, très éprouvée par l’attentat qui a coûté la vie à son beau-père : un œuf précieux qui renoue avec la tradition de s'échanger des œufs décorés pour Pâques, fête la plus importante du calendrier orthodoxe.

    Féru d’histoire de l’art et fins connaisseurs des musées européens, les Fabergé ont pu admirer des œufs splendides offerts à Louis XVI ou à la grande Catherine II de Russie. Lorsque Carl Fabergé évoque l'idée avec le tsar, et lui précise que chaque œuf contiendra une surprise. Celui-ci, piqué au vif, veut savoir quelle sera la surprise que l'orfèvre lui réserve. « Je ne peux vous en dire plus, Majesté, rétorque Fabergé avec malice, mais je peux assurer que vous ne serez pas déçu ».

     

    « Premier Œuf à la poule », l’œuf de Fabergé original.

     

    Le tsar lui donne carte blanche et, après presqu'un an de travail dans le plus grand secret, Fabergé livre le premier œuf impérial :  « l'Œuf à la poule ». En or émaillé blanc opaque pour plus de réalisme, celui-ci contient un cœur en or mat qui fait office de jaune. À l’intérieur, le tsar découvre avec émerveillement une petite poule en or gravé de différents tons avec des yeux en rubis qui renferme à son tour une minuscule couronne impériale incrustée de diamants, dans laquelle pend un œuf en rubis de la taille d'une tête d'épingle ! Le tsar est conquis, la tsarine également...

     

    L'Œuf des muguets de la Madone, réalisé par Fabergé en 1899 pour Nicolas II, Palais des Armures, Moscou.

     

    De ce jour, et pendant plus de trente ans, la maison Fabergé fournira un ou deux œufs d'exception (pour la tsarine, puis également pour la mère de Nicolas II à partir de 1895 lorsque son époux meurt) à chaque Pâques, de la taille d'un oeuf de poule à celui d'un oeuf d'autruche.

    Pour Fabergé, c'est la consécration. Nommé Joaillier de la Cour, il a bien du mal à répondre à la demande. Il créé bientôt une filiale à Moscou, spécialisée dans l'argenterie, qui va compter jusqu'à 200 ouvriers. Les Russes fortunés s'y arrachent samovars, plateaux et couverts en argent.

    En 1888, un nouvel attentat contre le tsar vient cependant rappeler à ces privilégiés qu'ils vivent sur un volcan. Lors de son décès, six ans plus tard, en 1894, il va laisser à son fils inexpérimenté Nicolas un immense empire à la croisée des chemins.

    Bouleversé par la mort inattendue de son père, celui-ci s'écrie : « Que vais-je faire ? Je ne suis pas capable d'être tsar... je ne sais rien de l'art de gouverner ». Cet éclair de lucidité va acquérir une dimension prémonitoire puisque Nicolas II sera le dernier tsar de Russie.

     

    Fabergé : oeuf impérial de 1891, en jaspe, et sa surprise, une maquette en or et platine du croiseur Pamiat Azova sur lequel Nicolas II fit une croisière autour du monde avant de devenir tsar

     

    Fournisseur impérial

    Pour le couronnement de Nicolas II, les frères Fabergé et leurs équipes travaillent sans relâche pour honorer les commandes officielles.

     

    L'un des diadèmes favoris - émeraudes et diamants montés sur or - de l’impératrice Alexandra Feodorovna qui le porta notamment pour le grand portrait en pied que réalisa le peintre Bodarewsky en 1908. L’ensemble avait été commandé  en 1900 par l’impératrice aux joaillers Bolin et Fabergé exceptionnellement associés pour sa réalisation.

     

    Parmi les objets les plus notables : les broches en diamants de l'épouse et de la mère du souverain, les couvertures en jade et argent du livre de prières offert par Nicolas II à son épouse ou encore l'aigle à deux têtes en or et en argent qui orne la bannière de l'État.

    Depuis l’avènement d’Alexandre III, Fabergé participe à travers ses créations, à toutes les commémorations, voyages, fêtes officielles ou plus personnelles des Romanov. Ainsi, son travail a essaimé dans le monde entier et, au tournant du siècle, la maison Fabergé est devenue incontournable.

    Les têtes couronnées d'Europe – toutes apparentées -, le maharadja d'Inde, l'empereur de Chine ou les milliardaires américains font des razzia dans la boutique de Saint-Pétersbourg. Ils commandent de nombreuses pièces au fournisseur du tsar qui ne sait où donner de la tête, d’autant qu'il s’obstine à ne faire que des pièces uniques, malgré le début de l’industrialisation qui touche également son secteur d’activité.

     

    Peter-Karl Fabergé (30 mai 1846 ; 24 septembre 1920)

     

    Après Moscou, Fabergé ouvre une nouvelle boutique et un atelier de vingt-cinq personnes à Odessa, dans l'extrême sud de l'Empire. À nouveau à l'étroit, la maison mère regroupe tous ses ateliers un temps disséminés dans Pétersbourg dans un immeuble construit sur mesure par l’un de ses cousins, en face de la petite boutique acquise par Gustave Fabergé 58 ans plus tôt.

    Aussi isolé dans son atelier que Nicolas II l'est dans son palais, loin des grondements de la rue qui se font de plus en plus pressants, Fabergé est à son apogée.

    Ni la grève générale, ni les coups de feu tirés sur sa façade en 1905 ne le font quitter sa ville natale qu'il aime plus que tout. À Pâques, il livre au tsar « l'Œuf du temple de l'Amour », dont les dessins originaux sont signés du talentueux artiste Alexandre Benois.

    Il ouvre une nouvelle filiale à Kiev et, l'année suivante, à Londres où il est très demandé, notamment par le roi Edouard VII qui lui commande tous les animaux de sa ferme de Sandringham, sculptés en pierre dure. Un travail remarquable qui ne manque pas de susciter des envies que Fabergé a du mal à contenter.

     

    Une ferme royale en miniature par Fabergé : pour le pékinois de l'épouse d'Édouard VII, Fabergé a privilégié la fluorite, tours avec des diamants rose pour les yeux. Le lapin présenté en agrandissement est réalisé en agathe et diamants roses

     

    Un empire bien fragile !

    N'ayant pas cédé aux sirènes de l'industrialisation, Fabergé ne fait que des pièces uniques, parfois à perte puisqu’il élimine toutes celles qui ne sont pas absolument parfaites, y compris lorsqu’il s’agit d’un petit œuf à cinq roubles. Pour lui, seule la qualité compte et il souhaite rester accessible à tous.

    Outre ses luxueuses parures, il continue à créer de petits bijoux et édite même un catalogue pour que les clients éloignés puissent commander par correspondance ! Fragile, reposant sur un ancien modèle où le temps passé n’avait aucune importance dès lors que l’on atteignait le seul but qui compte aux yeux de Fabergé : la perfection, cet empire de luxe bâti en une génération va s'effondrer comme un château de carte.

     

    Broche en or, en argent, en aigue-marine et en diamants de Fabergé, avec la marque du maître d'oeuvre d'August Hollming, Saint-Pétersbourg, 1908-1913.

     

    Le premier coup est porté en 1914 avec l'entrée en guerre de la Russie. Brutalement, la plupart des ouvriers sont envoyés au front ou, pour ceux d’origine étrangère, dans leur pays. De plus, il devient impossible de s'approvisionner en matériaux de qualité et une bonne partie des clients de l’orfèvre quittent le pays. Incapable de travailler et souhaitant contribuer à l'effort de guerre de son pays, Fabergé se reconvertit dans le petit matériel médical et celui réservé aux troupes.

     

    L'oeuf militaire en acier, Fabergé, 1916, Palais des Armures, Moscou. Réalisé pendant la Première Guerre mondiale lorsque l'utilisation de métaux précieux pour faire des bijoux a été interdit,  l'œuf contient la peinture miniature de Vassily Zuiev sur ivoire montrant Nicolas II et le tsarévitch Alexei avec des soldats russes au front.

     

    À la place des bijoux et objets précieux, il fabrique timbales et seringues ! Les œufs impériaux de 1915 et 1916 sont eux aussi d'une sobriété exemplaire, bien loin des débauches de pierres et matériaux précieux des années précédentes. 

    Dans les premiers temps de la Révolution, Fabergé qui a toujours valorisé le travail de ses ouvriers reste optimiste. Il transforme son entreprise en société anonyme et en partage le contrôle avec un comité d'employés pour continuer à faire ce qu'il aime. Mais ses filiales ferment les unes après les autres et les conditions de vie à Petrograd se détériorent rapidement.

    Alors que la ville est assiégée, il n'est pas rare d'échanger une œuvre d'art contre un citron ou un paquet de sucre ! Les aristocrates qui peuvent encore fuir le font en se servent des objets Fabergé comme monnaie d'échange. Ironie du sort bien amère pour ces créations jugées futiles et inutiles qui deviennent des objets de survie pour les exilés qui les revendent en arrivant en exil en France, notamment.

     

    Carl Fabergé en fauteuil roulant avec son épouse (à l'extrême droite), Wiesbaden, 1918,  (von Habsburg, Géza, Fabergé, 1986, 30), DR.

     

    Fin 1918, l'orfèvre que l’on considère proche de l’Ancien Régime, est arrêté par les bolchéviques, mais il sera vite relâché, grâce au soutien de ses ouvriers qui plaident sa cause et témoignent de son engagement auprès des ouvriers. Ils rappellent ainsi que l’orfèvre a créé une cantine dans ses ateliers dès le début de la guerre afin que ses ouvriers aient au moins un repas par jour.

    Son fils Agathon a moins de chance, il reste en prison des mois durant avant que les bolchéviques s'aperçoivent qu'ils détiennent un éminent spécialiste des pierres précieuses et le fassent libérer afin qu'il expertise les joyaux de la couronne et autres trésors sur lesquels ils ont fait main basse. Car les bolchéviques ont du flair : lorsqu'ils envoient la famille Romanov en exil, ils leur permettent d'emmener avec eux tout ce qu'ils souhaitent. Tout... sauf les œufs impériaux et autres objets Fabergé qui seront par la suite vendus dans le monde entier pour financer le nouveau régime.

    Heureusement, l'orfèvre n'aura pas à voir cela, ni le pillage de son immeuble. À 72 ans, après avoir signé, sous la contrainte, la nationalisation de son affaire, il fuit Petrograd, de nuit et déguisé en cocher avec la complicité de ses amis de l’ambassade de Grande-Bretagne. Il est contraint de tout laisser derrière lui lorsqu’il entreprend son périple qui le conduira jusqu’en Suisse où il meurt en exil deux ans plus tard, le cœur brisé. Aujourd’hui, on peut voir sa tombe dans le carré orthodoxe du cimetière de Cannes où ses enfants ont fait rapatrier son corps pour qu’il repose auprès de son épouse.

     

    Que sont devenus les œufs de Fabergé ?

    Entre 1885 et 1915, la maison Fabergé a créé 50 œufs de Pâques pour le tsar. La plupart se trouvent aujourd'hui dans des musées, aux États-Unis ou en Russie. Sept manquent encore à l'appel depuis que l'on a retrouvé l'un d'entre eux en 2014, aux États-Unis, chez un ferrailleur. Ce dernier avait acheté l'objet précieux l'équivalent de 10 000 euros sur un marché aux puces sans connaître sa provenance. Il a été vendu quelques années plus tard 24 millions d'euros. Les experts estiment que deux sont encore en circulation, peut-être dans des collections privées, tandis que les autres n'auraient pas survécus à la révolution...

     

    L'œuf Fabergé impérial retrouvé chez un ferrailleur aux États-Unis en 2014. L'œuf renferme une montre Vacheron Constantin (voir agrandissement).

    L'auteur : Caroline Charron

     

    Histoire Moderne 2:  Carl Fabergé (1846 - 1920) - Les œufs du paradis

     

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    Les Khazars

    La chute de l'empire

     

     

    Ce qui a fait la force des Khazars va cependant causer leur perte. S’ils réussissent à garder leur identité de peuple de la steppe, jusqu'à se convertir au judaïsme, ils conservent aussi un pouvoir essentiellement clanique, sans État. Au moindre signe de faiblesse, les clans et tribus qui leurs sont soumis sont tentés de se révolter. Après une période de troubles dans les années 830, le rapport de force se renverse dans la seconde moitié du IXe siècle et conduit à la chute de l’empire khazar.

    Thomas Tanase
     

    Combats autour de la steppe

    Un nouveau peuple, les Magyars, commence à prendre de l’importance. Ils ne sont pas turcophones ; leur langue est ougrienne et ils apparaissent dans les régions de l’Oural et de la Volga. Après s’être structurés sous l’autorité des Khazars, ils se répandent progressivement dans « l’Etelköz », la région entre le Dniepr et l’embouchure du Danube. Ils y ont sans doute été poussés par les Petchenègues, un peuple turcophone ennemi des Khazars, qui a lui-même franchi la Volga sous la pression des guerriers turcs Oghouz, établis du côté de la mer d’Aral.

    Les Magyars vont s’allier aux Khazars contre les Petchenègues, mais au IXe siècle, les Khazars peinent désormais à bloquer l’expansion arabe musulmane. C’est également au cours de ces années, de la fin du IXe siècle au début du Xe, que se rassemblent les populations slaves du Dniepr à la Volga autour d’un pouvoir d’origine viking, symbolisé par la figure du légendaire Rurik, puis du prince Oleg qui va notamment unir les « Ros » autour de Kiev.

     

    Solidus de Léon VI et Constantin VII Porphyrogennetos, 908-912

     

     

    Pendant ce temps, dans les Balkans, l’empire bulgare est à son apogée. Pour les contenir, l’empereur byzantin Léon VI (886-912) demande l’aide des Khazars ainsi que de leurs alliés magyars dirigés par Arpad. En retour, les Bulgares encouragent les Petchenègues à attaquer les Magyars et les Khazars sur leurs arrières. Une stratégie payante puisque les Magyars sont obligés de fuir en Pannonie vers 895. Ils sont accompagnés d’un groupe de rebelles khazars, les Kabars : ils formeront plus tard la Hongrie.

    Au Xe siècle, les Petchenègues contrôlent les rives de la mer Noire et les Byzantins entament une reconquête de la Crimée : le territoire khazar se réduit donc comme peau de chagrin. Cessant de soutenir ses alliés d’hier, Constantinople entre en relations avec les Petchenègues ou les Russes. Les Byzantins estiment les Khazars incapables de maîtriser la situation et les jugent d’autant moins utiles qu’ils se sont convertis au judaïsme.

    Mais c’est la principauté de Kiev qui va porter le coup de grâce aux Khazars. En 964, le prince Sviatoslav entame une longue guerre contre eux avec l’aide des Oghouz. Allié aux Byzantins, il descend vers le Danube pour combattre les Bulgares. Il reprend ensuite la guerre contre les Khazars en 968 et ravage leur capitale Atil.

    Puis les troupes du prince de Kiev se retirent, remplacées par les Oghouz. Le khanat des Khazars survit mais il ne peut plus peser sur les événements. Ce sont désormais les Ros, les Petchenègues et d’autres peuples issus du monde des Oghouz qui jouent les premiers rôles.

     

    Poursuite des guerriers de Sviatoslav par l'armée petchénègue, chronique de Jean Skylitzes, XIe-XIIe siècle, manuscrit de Madrid, Bibliothèque national d'Espagne.

     

     

    Vassalisés, les Khazars sont devenus tellement insignifiants que personne ne note plus leur présence, encore moins leur disparition. Peut-être des groupes se sont-ils maintenus jusqu’au passage des Mongols qui, vers 1240, détruisent tous les pouvoirs de la région. Mais la disparition des Khazars n’est mystérieuse qu’en apparence. Ils ont suivi la trajectoire de ces grandes confédérations de la steppe, capables un temps de réunir clans et tribus avant de se décomposer et d’être remplacées.

    Cela ne signifie pas pour autant que les Khazars n’aient laissé aucun héritage. Arthur Koestler a popularisé l’idée d’une « treizième tribu » d’Israël, postulant que les Khazars auraient été la véritable origine des populations ashkénazes, ces communautés juives d’Europe centrale et orientale.

    Les historiens ont plus que nuancé cette idée, qui repose sur une exagération manifeste. Ils ont parfois nié en bloc toute forme de lien, surtout si l’on estime que la conversion des Khazars n’a jamais concerné qu’une élite restreinte. Mais ce point de vue est lui-même aujourd’hui de plus en plus souvent nuancé.

    De fait, une part du peuple khazar s’est bien convertie au judaïsme. Il n’est donc pas impossible, même si cela fait toujours l’objet d’un débat, que des groupes d’origine khazare aient été intégrés dans les populations juives est-européennes ou russes. Mais il ne s’agirait alors que d’un élément parmi bien d’autres, sans doute limité, dans une formation qui s’inscrit sur le temps long.

    Les Turcs seldjoukides, appelés à une grande destinée, à l’origine lointaine de la Turquie moderne, sont issus de ces Oghouz qui ont côtoyé les Khazars ; on s’est parfois demandé, là aussi à titre d’hypothèse, si le fait que le fondateur de la dynastie, Seldjouk, ait appelé ses fils Mikhaïl (Michel), Yunus (Jonas), Musa (Moïse) et Israël ne témoigne pas d’une influence khazare.

     

    Miniature de l'arrivée des Hongrois dans le bassin des Carpates, Chronicon Pictum (chronique du Royaume de Hongrie), XIVe siècle.

     

     

     

    Les Hongrois se sont structurés au contact des Khazars et en portent une part d’héritage. La formation de la nation russe doit elle aussi quelque chose aux Khazars, même si c’est sur un mode antagoniste. C’est parce qu’ils ont ouvert un espace plus large, vers Constantinople, que les tribus slaves ont pu commencer à se développer.

    L’empire khazar se caractérisait par une ouverture vers les routes de l’Europe orientale, la mer Noire, l’axe de la Volga et la steppe. La Russie reprendra à son compte cette perspective. Les populations khazares ont aussi participé à la genèse du peuple russe, auxquelles elles ont été progressivement intégrées. Plus globalement, c’est sans doute grâce à cet empire défunt que l’orthodoxie doit d'avoir pu se diffuser parmi les peuples slaves. L’empire khazar a donc bien joué un rôle décisif dans l’Histoire du monde.

    Bibliographie

    J. Piatigorsky et J. Sapir (dir.), L’empire khazar, VIIe-XIe siècle. L’énigme d’un peuple cavalier, Paris, 2005,
    I. Lebedynsky, Les Nomades, Paris, 2003,
    D. M. Dunlop, The History of the Jewish Khazars, Princeton, 1954,
    P. B. Golden, H. Ben-Shammai et A. Róna-Tas (dir.), The World of the Khazars, Leiden, 2007.

     

    Histoire Moderne 2:  Les Khazars - La chute de l'empire

     

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