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    L'Asie du Sud-Est

     

    La nouvelle Asie

     

    du site Herodote

    Marchande de fruits et d'épices, à Jogjakarta (Java), photo : Maximilien Bruggmann (DR)

    L'Asie du Sud-Est est bordée par l'océan Indien et le golfe du Bengale à l'ouest, l'océan Pacifique et la mer de Chine à l'est, entre la Chine, l'Inde et l'Océanie.

    Ses péninsules et ses archipels, entre l'Équateur et le tropique du Cancer, ont en commun... la mousson et les épices, dont elles sont de loin le premier producteur mondial.

    Elles forment un ensemble d'environ 4 millions de km2 et 600 millions d'habitants (2008), de taille comparable à l'Europe et divisé en plusieurs États souverains : la Birmanie ou Myanmar, la Thaïlande, la Malaisie, Singapour, le Laos, le Cambodge, le Vietnam, les Philippines, Brunéi, Timor-Est et l'Indonésie.

    La comparaison avec l'Europe s'impose aussi concernant l'omniprésence de l'eau. La plupart des habitants vivent à proximité d'un grand fleuve ou du littoral océanique, d'où des échanges intenses, facteurs de commerce et de civilisation.

    Béatrice Roman-Amat et André Larané
     
    Peut mieux faire...

    Les indicateurs ci-après, publiés par le Population Reference Bureau (Washington, 2016), montrent des pays encore pauvres (à l'exception de la cité-État de Singapour) mais pleins de promesses. Les premières années du XXIe siècle témoignent d'une stabilisation politique de l'Asie du Sud-Est et d'un développement économique rapide, qui s'appuie sur une population jeune, laborieuse et bien éduquée.

      superficie
    (km2)
    population
    (millions)
    Espérance de vie
    (homme-femme)
    Mortalité
    infantile
    (pour 1000)
    Fécondité (enfants
    par femme)
    PIB/habitant
    (dollars US)
    Singapour 700 5,6 80-85 1,7 1,2 81240
    Malaisie 330 000 30,8 72-77 6 2 26190
    Thaïlande 513 000 65,3 72-79 10 1,6 15210
    Indonésie 1 910 000 259,4 69-73 30 2,5 10685
    Philippines 300 000 102,6 65-72 22 2,8 8900
    Vietnam 331 000 92,7 71-76 15 2,1 5690
    Birmanie 676 000 52,4 64-68 61 2,3 -
    France                551 700 64,6 79-85 3,3 1,9 40 470

     

    Le Merapi (2900 mètres), au nord de Jogjakarta (Java), est le volcan le plus actif et le plus dangereux d'Indonésie (DR)

     

    Au commencement...

    La découverte en 1890 de l'homme de Java (homo erectus), vieux d'environ 500 000 ans, atteste du peuplement très ancien de la région.

    Son Histoire proprement dite débute aux premiers siècles de notre ère avec la constitution de plusieurs « empires » indianisés dans la péninsule indochinoise : Champa, Tchen-La et Fou-Nan.

    Le royaume de Champa, formé autour de Huê, dans le Vietnam actuel, est hindouisé aux alentours du IIIe siècle de notre ère.

    Les royaumes de Tchen-La et Fou-Nan pratiquent également l'hindouisme. Celui de Tchen-La, peuplé de Khmers, prend forme dans le bassin du Mékong. Fou-Nan, plus éphémère (Ier-VIe siècle), se trouve à l'emplacement du Cambodge actuel, où il joue un rôle d'intermédiaire dans le commerce entre la Chine et l'Inde.

     

    L'Asie du Sud-Est (Ve au XIe siècles)

     

    Histoire Moderne 2:  L'Asie du Sud-Est  - La nouvelle Asie

     

     

    Cette série de cartes montre le bref processus (à peine plus d'un millénaire) pendant lequel l'Asie du Sud-Est s'est successivement imprégnée des cultures et religions de ses grands voisins (hindouisme, islam, christianisme, culture chinoise etc).
    Le commerce maritime est le trait d'union entre tous ces espaces de civilisation.

     

    Grandeur de Srivijaya (VIIe-XIe siècles)

    Au VIIe siècle de notre ère se constitue le royaume de Srivijaya ou Çrivijaya, autour du port de Palembang, au sud-est de l'île de Sumatra. Sa structure politique et sociale est profondément influencée par des idées et des croyances venues d'Inde, l'hindouisme et plus encore le bouddhisme. Il représente un important foyer du bouddhisme du Grand Véhicule.

    Srivijaya devient une étape incontournable sur les routes commerciales qui relient l'Arabie, l'Inde et la Chine. Son hégémonie s'étend rapidement à toute l'île de Sumatra, puis au sud de la péninsule malaise, ce qui lui permet de contrôler le détroit de Malacca et le passage entre l'océan Indien et la mer de Chine. Il va ainsi dominer le commerce maritime en Asie du sud-est pendant un demi-millénaire. 

    Voilier javanais sur un bas-relief du temple bouddhiste de Borobudur (photo : Maximilien Bruggmann), DR

    Avant l'An Mil, le royaume de Srivijaya s'élargit à Bornéo et au nord de Java.

     

    Sous mla dynastie javanaise des Sailendra ou Çailendra est érigé le fabuleux temple bouddhiste de Borobodur, au nord-ouest de Jogjakarta, au centre de Java.

    C'est une pyramide à degrés de 113 mètres, avec quatre escaliers suivant les points cardinaux et, à son sommet, de nombreux stupas (édicules en forme de cloches).

    La base est décorée de bas-reliefs sculptés qui nous renseignent sur cette lointaine civilisation (voir ci-contre).

     

    Le temple de Borobudur, près de Jogjakarta (Java), DR

    Les royaumes hindous de Majapahit et des Khmers (IXe-XIVe siècles)
     

    Aux alentours de l'An Mil, Srivijaya entre au début d'un lent déclin, parallèlement à la montée de grands royaumes hindous, à Java et sur le continent.

    En 1025, la thalassocratie est affaiblie par une attaque du roi Chola qui règne en Inde du sud. Dans le même temps, elle est progressivement chassée de Java par la montée en puissance d'une dynastie çivaïte (hindoue) locale, les Singharasi.

    À la mort du dernier roi de cette dynastie, en 1292, son gendre s'empare du pouvoir avec le concours d'un corps expéditionnaire mongol envoyé par l'empereur Koubilaï Khan ! Il fonde selon les chroniques chinoises et javanaises l'empire de Majahapit.

    Lui-même et ses successeurs étendent leur autorité sur l'ensemble de l'Indonésie actuelle et la péninsule malaise. Le Majahapit atteint son apogée sous le règne de Hayam Wuruk, au milieu du XIVe siècle.

    C'est alors qu'est détruit en 1377 ce qui reste de l'ancien royaume de Srivijaya. L'un des derniers princes de ce royaume s'enfuit de Palembang et fonde sur la péninsule malaise une ville appelée à un grand essor, Malacca.

    Au nord-est, dans le bassin du Mékong, un empire khmer s'est établi à la place du royaume indianisé du Fou-Nan. Il va prospérer entre le IXe et le XIVe siècle, autour de sa fameuse capitale, Angkor.

    Des temples dont les bas-reliefs reproduisent des scènes du Mahabharata et du Ramayana, les deux grandes épopées fondatrices de la mythologie hindoue, y sont construits, ainsi que d'autres temples dédiés au bouddhisme. Les deux religions se côtoient en bonne intelligence.

    L'empire khmer atteint son apogée sous Jayavarman VII, qui soumet le royaume rival du Champa. Mais après sa mort, il ne tarde pas à se désagréger, victime des révoltes de ses vassaux et des attaques de ses voisins... Il se voit même imposer un tribut par l'empereur sino-mongol Koubilaï Khan.

    Le grand reflux des royaumes hindous (XVe-XVIe siècles)
     

    danseuse thaïe (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)

    À partir de 1238 s'épanouit dans la haute vallée du Mékong, au nord de la Thaïlande actuelle, le royaume thaï de Sukhothaï (« aube de la félicité »). Vers 1350, il est relayé par un autre royaume thaï, dont la capitale est Ayuthaya, au nord de l'actuelle Bangkok.

    Ayuthaya devient pour quatre siècles la capitale rayonnante du Siam. Sa religion officielle est le bouddhisme du Petit Véhicule, importé de Ceylan (sri Lanka). Ses rois progressent vers l'est, jusqu'à s'emparer provisoirement d'Angkor en 1431, obligeant les Khmers à transférer leur capitale à Phnom Penh, actuelle capitale du Cambodge.

    Parallèlement, au nord de l'actuel Vietnam, les Viêts tonkinois parviennent à s'émanciper des Chinois à la fin du Xe siècle. Ils fondent un État indépendanttout en conservant cependant les traditions bouddhistes et confucéennes apportées par leurs encombrants voisins. Ils repoussent les attaques chinoises et mongoles au nord tout en commençant à empiéter sur le royaume de Champa, dans le delta du Mékong, au sud. Au XIVe siècle, il ne reste plus rien de ce royaume hindou écartelé entre les Khmers et les Viêts.

     

    L'Asie du Sud-Est (Xe au XIe siècles)

     

    Histoire Moderne 2:  L'Asie du Sud-Est  - La nouvelle Asie

     

    Au début du deuxième millénaire se mettent en place dans la péninsule indochinoise les grands royaumes à l'origine des principaux États actuels : le Siam, le Vietnam, le Cambodge, héritier des Khmers...
    L'archipel indonésien, quant à lui, se divise entre de nombreuses principautés musulmanes. Le royaume du Toungoo, à l'origine de la Birmanie, apparaît un peu plus tard, au XVIe siècle.

     

    Le commerce du poivre et des épices sur le Fleuve jaune, miniature du Livre des merveilles de Marco Polo, 1412, Paris, BnF

    La « mondialisation » dans sa version islamique
     

    Au XIIIe siècle, tandis que le monde arabo-persan pâtit des invasions turques et mongoles, le Sud-Est asiatique et le golfe du Bengale découvrent tout comme l'Occident chrétien les félicités du commerce et les promesses de la « mondialisation ».

    De la péninsule arabe à la mer de Chine, tout au long des côtes de l'océan Indien, les boutres transportent les épices, pierres, tissus... convoités par les élites de tous pays.

    C'est ainsi que le nord de Sumatra, fréquenté depuis des siècles déjà par les commerçants arabes, découvre l'islam. Certaines petites principautés voient dans cette religion un moyen d'endiguer la puissance des hindouistes de Majapahit. Plus au nord, les Philippines elles-mêmes ressentent l'influence musulmane au XIVe siècle.

    Mais d'ores et déjà, le monde change d'échelle. En 1405, l'empereur chinois place son amiral Zheng He à la tête d'une grande expédition maritime comme le monde n'en a encore jamais connue. Ses objectifs sont à la fois scientifiques, diplomatiques, commerciaux et militaires. Zheng He va effectuer plusieurs voyages jusqu'en Afrique.

    Il fait escale notamment à Java pour débrouiller une guerre civile dans le Majapahit. À Malacca, il reçoit un serment d'allégeance du souverain à l'égard de l'empereur ming... Mais les successeurs de celui-ci ne vont pas poursuivre les expéditions, au demeurant très coûteuses. Des intrus venus d'on ne sait où vont relever le défi.

     

    Fort hollandais de Nieuw Victoria, à Amboine (province de Timor), photo : Maximilien Bruggmann

    Le choc des mondialisations (XVIe-XVIIIe siècles)
     

    En 1520, après la victoire d'une coalition de princes contre le royaume de Majapahit, l'islam s'impose dans l'archipel indonésien (à l'exception de Bali, qui demeure fidèle à l'hindouiste çivaïste).

    Mais déjà le monde est en train de changer comme jamais. C'est qu'à l'autre bout de la planète, un petit roi très ordinaire a engagé ses marins dans des voyages d'exploration autour de l'Afrique.

    Les modestes naves de ces Portugais - car c'est d'eux qu'il s'agit - n'ont rien à voir avec les colossales jonques de la « flotte des Trésors » de Zheng He. Mais ces diables de marins vont réussir à contourner l'Afrique en 1488 et atteindre les Indes en 1498.

    Tout va dès lors aller très vite. Excités et rendus fous par les fabuleux profits générés par le commerce des épices, qui s'achètent pour moins que rien dans les Moluques et se revendent plus cher que l'or en Europe, ils vont mettre toute leur énergie à s'approprier ce négoce.

     

    Le port de Ternate (Moluques) et son volcan, au début du XIXe siècle

    En 1511, Albuquerque parvient ainsi à s'emparer de Malacca. Les Portugais fondent ensuite des comptoirs sur l'île d'Amboine (Moluques), en 1521, à Tumasik, près de l'actuelle Singapour, en 1526 etc. Ils ne se soucient pas de conquérir des territoires et préfèrent négocier des traités de commerce avec les sultanats locaux...

    Mais les Portugais sont de mauvais négociateurs et ils vont très vite se faire doubler par les Hollandais, auxquels ils ont eu l'imprudence de confier la distribution des épices en Europe. Dès la fin du XVIe siècle, les Hollandais s'approprient toute la filière et en chassent les Portugais. Ils regroupent en 1602 leurs compagnies de commerce au sein d'une même entité, la VOC ou Compagnie des Indes Orientales.

    Cette holding au sang froid va expulser les Portugais d'Amboine en 1605 et de Malacca en 1641. En 1619, elle fonde Batavia, à l'est de Java, à l'emplacement de Djakarta. Ce port va devenir le centre de la domination hollandaise sur les Indes orientales (Indonésie et péninsule malaise).

     

    Assiette en porcelaine chinoise avec le signe de la VOC (XVIIIe siècle)

     

    En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, la VOC va imposer des contrats léonins aux sultans locaux, avec des « livraisons forcées » à bas prix qui auront vite fait de les ruiner et de plonger leurs sujets dans la misère.

    Ces princes ne comprenant pas les bénéfices de la mondialisation promue par les Hollandais, ceux-ci vont devoir les soumettre. Et c'est ainsi que la VOC se dote d'une armée et de vaisseaux de guerre afin de les combattre. Soucieuse de préserver son monopole sur les épices, la VOC repousse aussi de toutes les manières possibles ses concurrents européens, anglais, espagnols et autres français.

    Les sultanats javanais de Mataram et Bantam font allégeance à la VOC et la compagnie administre de façon directe les Moluques, les Célèbes, l'ouest du Timor (les Portugais conservent l'est de l'île), les côtes de la presqu'île de Malacca, les rivages de Bornéo et de Sumatra.

    Uniquement soucieux de profits, les Hollandais ont toutefois le bon goût de laisser les indigènes pratiquer leur religion.

     

    Galion espagnol (Rafael Monleón, Musée naval, Madrid)

    Rien de tel avec les Espagnols, qui ont atteint le nord de l'Insulinde. Baptisé Philippines en l'honneur du roi Philippe II, l'archipel est administré par... le vice-roi espagnol de Nouvelle-Espagne (Mexique) !

    Les Espagnols ne se soucient guère de l'exploiter. Ils se contentent de faire commerce de ses richesses contre l'argent d'Amérique. Mais ils s'appliquent aussi à le christianiser, ce qui fait aujourd'hui des Philippines le principal pays catholique et chrétien d'Asie.

    Toute-puissante Europe (XIXe siècle)

    La Compagnie hollandaise des Indes orientales, réduite à la faillite par la corruption de ses agents, disparaît en 1789. Profitant du chaos occasionné en Europe par la Révolution française, les Anglais s'emparent en 1795 de Malacca.

    À la pointe de la Malaisie, sur le détroit de Malacca, le Britannique sir Thomas Stamford Raffles fonde en 1819 le port de Singapour. Avec une main-d'oeuvre importée de Chine, il va devenir le verrou de l'Asie, par où passent toutes les liaisons entre Europe et Extrême-Orient.

    Après la chute de Napoléon, à l'exception de la péninsule malaise, devenue britannique, le royaume des Pays-Bas récupère les Indes orientales. En 1830, il reprend les pratiques brutales de la VOC et astreint les indigènes à deux mois de corvées par an sur les plantations (café, canne à sucre, indigo, thé, tabac, coton, poivre). Il s'ensuit des famines et l'opinion publique, en métropole, en vient à dénoncer ce « système de culture » inique. Il est aboli en 1877 et le gouvernement hollandais tentent dès lors de se racheter par une « politique morale » qui vise à élever le bien-être de la population...

    Dans la péninsule indochinoise, les Viêts continuent à progresser vers le sud et atteignent le delta du Mékong. Toute la Cochinchine passe sous leur domination. En 1802, le Vietnam, du Tonkin à la Cochinchine, est unifié pour la première fois. Mais à la même époque, la présence de missionnaires français et l'évangélisation se renforcent dans la péninsule indochinoise. Au milieu du XIXe siècle, soucieux de prendre sa part dans le partage de la région, l'empereur Napoléon III vient au secours du roi du Cambodge, menacé par le Vietnam et le Siam. Après un protectorat sur le Cambodge et le Laos voisin, la France colonise le Vietnam lui-même.

     

    L'Asie du Sud-Est (XVIIIe-XXIe siècles)

     

    Histoire Moderne 2:  L'Asie du Sud-Est  - La nouvelle Asie

    L'irruption des navigateurs et des marchands européens va bouleverser les fragiles équilibres régionaux. Exclusivement soucieux de tirer profit des épices, les Hollandais mettent en coupe réglée les petits sultanats de l'Insulinde. Les Anglais, Français et Espagnols s'approprient les restes, beaucoup moins avantageux. Le Siam (Thaïlande) conserve vaille que vaille son indépendance.

     

    Paysage lacustre près du site d'Angkor (Cambodge, photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)

     

    Douloureuse renaissance

    À la veille de la Première Guerre mondiale, l'Asie du Sud-Est est presque toute entière sous tutelle européenne. Seul le Siam, État tampon entre le Raj britannique à l'ouest et l'Indochine française à l'est, échappe à la colonisation (c'est aujourd'hui la Thaïlande). 

    Les Britanniques sont présents en Malaisie, en Birmanie, aux Indes et à Hong-Kong, les Hollandais en Indonésie, les Portugais au Timor oriental et à Macao, les Français en Indochine. L'Indochine française, terme utilisé à partir de 1888, inclut la Cochinchine, l'Annam, le Tonkin, le Cambodge et le Laos, régions colonisées de 1862 à 1893.

    Les Philippines se trouvent sous domination américaine. Le XIXe siècle y a été marqué par des nombreuses révoltes des Philippins contre la fiscalité imposée par les Espagnole et la toute-puissance de l'Eglise. La guerre hispano-américaine de 1898 aboutit à une défaite de l'Espagne, qui doit céder les Philippines aux États-Unis.

     

    Le Pont de la Rivière Kwai

     

    Tous ces États accèdent à l'indépendance après la Seconde Guerre mondiale.

    D'abord les Philippines le 4 juillet 1946, une fois libérées de l'occupation japonaise. Ensuite l'Indonésie : également occupée par le Japon, celle-ci a proclamé une indépendance unilatérale le 17 août 1945 mais n'obtiendra sa reconnaissance par les Pays-Bas et le reste du monde qu'en décembre 1949, au terme d'une épreuve de force.

    La Birmanie, anciennement rattachée aux Indes britanniques, devient indépendante quelques mois après celles-ci, le 4 janvier 1948. 

    La France met fin à son protectorat sur le Cambodge le 9 novembre 1953. Le royaume du Laos s'est vu concéder un embryon d'indépendance dans le cadre de l'Union française mais devra attendre les accords de Genève du 21 juillet 1954 pour obtenir une indépendance pleine et entière. Quant au Vietnam, il proclame son indépendance unilatérale par la voix d'un inconnu, le communiste Hô Chi Minh, le 2 septembre 1945.

     

    Les chars vietminh et nord-vietnamiens entrent dans Saigon le 25 avril 1975 (DR)

    En définitive, les accords de Genève entérineront l'indépendance de deux pays, le Nord-Vietnam communiste et le Sud-Vietnam pro-occidental.

    Les deux États ne seront réunis qu'après la chute de Saigon, le 30 avril 1975, au terme de trois décennies de guerre.

    Sans heurts, le 31 mai 1957, la Malaisie britannique forme une fédération indépendante. Le 16 septembre 1963, elle forme une Fédération de Grande Malaisie en incluant aussi le port britannique de Singapour ainsi que les colonies de Sarawak et Sabah, sur la partie occidentale de l'île de Bornéo.

    Également sous protectorat britannique, le sultanat de Brunéi, riche de son pétrole, préfère devenir indépendant le 1er janvier 1984.

    La partie orientale de Bornéo, Kalimantan, demeure indonésienne.

     

    Lee Kuan Yew (16 septembre 1923 ; 23 mars 2015, Singapour)

    Mais deux ans plus tard, le 2 août 1965, Singapour fait sécession.

    Ses 1,7 millions d'habitants, à 80% d'origine chinoise, ne supportent pas la prédominance politique de la majorité malaise et musulmane de la Fédération. Le gouvernement de Kuala-Lumpur ne fait pas obstacle à la sécession car elle réduit très sensiblement la part des Chinois dans la Fédération (40% des onze millions d'habitants).

    Le Premier ministre de la cité-État, Lee Kuan Yew, va faire de celle-ci l'un des États les plus prospères de la planète.

    Dernier avatar de la colonisation, le Timor oriental, colonie portugaise occupée par l'Indonésie en 1976, accède à l'indépendance en 2002 après une brève guerre d'indépendance.

    Aujourd'hui, tous ces États (à l'exception de Timor-Est) sont réunis au sein d'une communauté économique régionale fondée en 1967 à l'époque de la guerre froide : l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN selon l'acronyme anglais)... Voilà encore un parallèle avec l'Europe !

     

    Histoire Moderne 2:  L'Asie du Sud-Est  - La nouvelle Asie

     

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    Où en sommes-nous 

     

    Une esquisse de l'Histoire humaine

     

    du site Herodote

     

    En librairie le 31 août 2017, cet essai très dense de 500 pages d'Emmanuel Todd aurait aussi bien pu s'intituler Où en suis-je ?.

    L'historien tire en effet le bilan de quatre décennies de recherches et montre de façon magistrale tout ce qui nous rattache à notre très lointain passé.

    Pour comprendre le néolibéralisme, l'islamisme, Trump et le Brexit, cherchez le chasseur-cueilleur ou le paysan du Néolithique qui sommeille en nous !

     

    Où en sommes-nous ? (Emmanuel Todd, Seuil, août 2017, 510 pages, 25 euros)

    Dans cette course de fond à laquelle nous invite Emmanuel Todd, l'historien démarre très fort avec une centaine de pages sur le coeur de ses recherches : les structures familiales.

    Après cette excursion himalayenne, il nous ramène vers des paysages plus familiers et nous parle de la religion, du mariage et des femmes, du village, de l'école et même de l'Amérique de Trump.

    Qu'il nous soit donc permis d'exposer en premier lieu un résumé très sommaire de ses recherches sur les structures familiales.

    Nous présenterons ensuite quelques aspects de son analyse du monde actuel, par exemple sur le sort fait aux femmes selon la structure familiale dont elles ressortent et sur les conséquences heureuses et malheureuses de l'éducation.

    Pour ne pas gâcher votre plaisir, nous vous laisserons découvrir par vous-mêmes d'autres paradoxes et contre-intuitions d'Emmanuel Todd, par exemple sur les rapports entre la démocratie américaine et la question noire ou encore entre le triomphe du libéralisme et la violence carcérale aux États-Unis.

    André Larané
     

    Offrande de récoltes par un prêtre ou un roi (sceau-cylindre de Mésopotamie, vers 3500 av. J.-C.)

    Affaires de familles...

    Au commencement, Adam chassait et Ève cousait. Du moins le suppose-t-on. Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs se partageaient les tâches dans une relative équité. Ils se devaient d'être très mobiles et, pour assurer la survie de l'espèce, s'en tenaient à une monogamie et une hétérosexualité modérées et non exclusives. Ils pratiquaient l'exogamie et se mariaient si possible hors de leur clan. Les enfants, sitôt qu'ils le pouvaient, quittaient leurs parents et allaient s'établir sur un territoire libre avec leur moitié. 

    Cette famille nucléaire primitive a survécu à l'apparition de l'agriculture aussi longtemps que l'a permis l'environnement écologique. Puis, au IIIe millénaire avant notre ère, l'agriculture et la sédentarisation entraînant une rapide poussée démographique, certaines régions ont été saturées d'hommes et il a fallu apprendre à gérer la pénurie. Alors, de la Mésopotamie à la Chine, se sont mis en place des systèmes familiaux plus complexes.

    On vit d'abord émerger la famille-souche : l'aîné des garçons reste au foyer avec son épouse, entretient ses vieux parents et reçoit leur domaine en héritage (primogéniture). Les autres enfants reçoivent une maigre compensation et vont chercher fortune ailleurs.

    Dans le Sud-Ouest de la France, la prime à l'aîné - caractéristique de la famille-souche - déboucha au XVIIe siècle sur le phénomène bien connu des  « cadets de Gascogne », illustré par d'Artagnan et les Trois Mousquetaires.

    Enfin, sous l'effet notamment d'invasions par des peuples nomades, on arriva à la famille communautaire : tous les garçons demeurent au foyer et se partagent à égalité l'héritage. Certains systèmes communautaires sont parfaitement exogames. D'autres sont farouchement endogames, les filles épousant dans la mesure du possible un cousin du premier degré.

    Loin de ces simplismes, Emmanuel Todd montre derrière ces trois catégories une multitude de sous-catégories et de cas d'espèce... La patrilinéarité, qui place les garçons au-dessus des filles et l'aîné au-dessus des cadets, retient tout particulièrement son attention car elle est associée au mépris des femmes. On la retrouve dans certaines sociétés de famille-souche et surtout dans les sociétés de type communautaire.

    Ayant étudié à Cambridge les systèmes familiaux paysans à travers les compte-rendus des anthropologues et des voyageurs, le chercheur a découvert fortuitement une « coïncidence entre la carte du communisme et la carte de la famille communautaire exogame - incluant la Russie, la Serbie, l'Albanie, la Chine, le Vietnam, l'Italie centrale et la Finlande intérieure. » Il en a déduit en 1983 « l'hypothèse d'une relation générale entre les systèmes familiaux paysans et les idéologies apparues durant le processus d'alphabétisation de masse des sociétés » (p. 444).

    C'est comme cela qu'au fil de ses publications, il a pu associer le communisme à la famille communautaire exogame et les idéologies autoritaires non-égalitaires (fascisme, nazisme) à la famille-souche (Allemagne, Italie, Japon...).

    Quant à la famille nucléaire, elle s'est maintenue aux extrémités de l'Eurasie, dans les régions les plus tardivement atteintes par l'agriculture et l'écriture, aux Philippines comme dans le Bassin parisien, l'Angleterre et l'Amérique du nord.

    - L'anglosphère (Angleterre, Amérique du Nord, Australasie) se caractérise par la famille nucléaire absolue et non-égalitaire (les parents distribuent leur héritage selon leur bon vouloir) : Emmanuel Todd lui  associe la démocratie libérale.
    - La famille nucléaire du Bassin parisien est quant à elle égalitaire (chaque enfant a la même part de l'héritage). Emmanuel Tood lui associe la « croyance en la liberté et l'égalité, culminant dans la notion d'homme universel », une croyance donc pas si universelle que cela, spécifique au Bassin parisien (p. 207).

    « La famille nucléaire absolue, libérale mais non-égalitaire, est commune à toutes les nations de l'anglosphère. (...) Elle n'est pas, comme la famille nucléaire égalitaire française, ou la famille communautaire russe ou chinoise, obsédée par un idéal d'égalité a priori et l'on comprend donc qu'une certaine montée des inégalités économiques [à partir des années 1980] n'ait pas affolé l'Amérique. Mais la famille nucléaire absolue ne définit pas non plus les hommes comme inégaux, à la manière de la famille-souche allemande ou japonaise » (p. 309).

     

    « Sarcophage des époux de Cerveteri », VIe siècle av. J.-C, musée du Louvre, Paris.

    ... mais pas seulement

    Emmanuel Todd montre que ces structures familiales, héritées pour la plupart d'un très lointain passé, continuent de marquer les comportements sociaux-culturels dominants.

    Dans le monde musulman, fortement marqué par un modèle communautaire endogame, on observe encore la prévalence du mariage entre cousins (jusqu'à 50% de mariages entre cousins du premier degré au Pakistan) (*).

    On peut être légitimement surpris par la résilience de ces comportements alors que les structures familiales correspondantes ont depuis longtemps disparu (il n'y a pas de famille communautaire à Moscou, Pékin ou au Caire) et que les populations ont beaucoup changé du fait des migrations, au cours des derniers millénaires. Mais Emmanuel Todd s'en explique en opposant les « valeurs individuelles faibles » aux « valeurs collectives fortes » : chacun de nous peut en privé émettre une opinion dissidente mais rares sont ceux qui la maintiendront en public au risque de s'exclure de la communauté.

    Difficile de résister à la pression du groupe. Par conformisme et nécessité, la plupart des gens s'ajustent à leur environnement...

    L'historien convient aussi que les systèmes familiaux hérités du Néolithique ancien peuvent évoluer lentement, en s'approfondissant ou en s'atténuant sous l'effet de différents facteurs. À côté de la famille, il distingue deux autres déterminants historiques majeurs : la religion et l'éducation.

    - la religion :

    Les religions actuelles, apparues pour les plus anciennes au premier millénaire av. J.-C., ont beaucoup contribué à formater les sociétés, avec une vocation commune : relier les hommes du groupe auquel elles s'adressent, les sortir de leur solitude, les réconforter par la mise en commun des épreuves.

    Provocateur et peu avare de paradoxes, Emmanuel Todd suggère en se référant à l'historien Rodney Stark que « la loyauté interne du groupe est la vraie récompense de l'individu croyant. Cette gratification est immédiate, plus sûre et tangible que la promesse de l'au-delà. » Ainsi comprend-on que le peuple juif « n'a pas persisté dans l'histoire malgré la persécution mais par la persécution » (p. 133).

    En bousculant les pratiques gréco-romaines en matière sexuelle et familiale, judaïsme et christianisme vont affecter les structures familiales, que celles-ci soient nucléaires, souches ou communautaires :

    « Le judaïsme s'était opposé à des pratiques sexuelles et familiales gréco-romaines relatives laxistes (...). La moralité juive condamne l'adultère, l'homosexualité et l'infanticide. (...) Le christianisme a repris cet héritage. Il a converti le monde gréco-romain à une morale familiale de type juif, protectrice des enfants. (...) Mais l'Église va plus loin que les rabbins, ou plutôt, ailleurs : la sexualité elle-même est définie comme mauvaise. (...) Ici, nous pouvons parler d'une religion radicalement innovatrice : la définition de l'homme et de la femme chastes comme supérieurs, en essence, aux couples mariés qui assurent la reproduction de l'espèce, est une mutation d'une très grande violence » (p. 129).

    Plus important encore : « la culture juive semble avoir pratiqué, comme celle de Rome et de bien d'autres populations, une exogamie de fait, qui, sans interdire les mariages entre cousins, les évitait en général » (p. 121). La prohibition de l'endogamie et du mariage entre cousins va être reprise et accentuée par l'Église. Saint Augustin lui-même définit l'exogamie « comme un indispensable agent d'extension des liens sociaux entre les hommes » (p. 127).

    Cette exogamie, associée à un statut élevé de la femme, va générer une rupture profonde et décisive entre l'Europe chrétienne et ses voisins, encore dominés par la patrilinéarité : on privilégie l'aîné dans les familles, au détriment des cadets et surtout des filles.

    « L'une des thèses centrales de ce livre est que les civilisations nées au Moyen-Orient, en Chine, en Afrique de l'Ouest, ont toutes, après l'invention de l'agriculture, conçu, appliqué et renforcé une patrilinéarité qui, le temps passant, a abaissé le statut de la femme et paralysé la société.
    Marginaliser ou enfermer les femmes dans leur maison, c'est freiner leur éducation, puis celle de leurs fils, destinés à l'enfermement dans un réseau patrilinéaire. Les hommes aussi cessent alors d'être des individus à part entière. Ils dominent en tant que groupe les sociétés patrilinéaires, mais y restent souvent, en tant qu'individus, des enfants.
    C'est la raison d'un paradoxe fréquent dans le monde de la patrilinéarité : l'homme y domine sur la place publique mais est chez lui considéré par un gamin par son épouse. Une société ainsi constituée ne peut indéfiniment rester créative »
     (p. 469).

    Les lignes ci-dessus désignent assez clairement les sociétés islamiques qui poussent très loin l'endogamie et la patrilinéarité (primauté des garçons sur les filles en matière de statut et d'héritage). Mais Emmanuel Todd n'épargne pas non plus les sociétés chrétiennes, en particulier les sociétés d'Europe centrale de la fin du XVIe siècle dans lesquelles il identifie un début d'émergence du principe patrilinéaire à l'origine de la « grande chasse aux sorcières ». Cette frénésie de violence antiféminine est concomitante d'un nouveau modèle matrimonial, avec âge au mariage tardif (au-delà de 25 ans) et célibat définitif de près d'un quart des femmes, « dans une ambiance de négation du plaisir et de la chair » (p. 167).

    - l'éducation :

    Autant que l'agriculture il y a 8000 à dix mille ans, l'apparition de l'écriture il y a 5000 ans est un facteur majeur d'évolution. Pour Emmanuel Todd, il est normal qu'elle soit apparue dans une région de famille-souche et de primogéniture, la Mésopotamie : « Pour les sociétés humaines qui progressent, l'un des premiers problèmes à résoudre est la conservation de l'acquis. Or l'écriture est, par essence, une technique de fixation des connaissances, qui permet à la société humaine d'échapper à l'incertitude de la transmission orale de la mémoire. La primogéniture est elle aussi une technique de transmission : de l'État monarchique, du fief, de l'exploitation paysanne. (...) La famille-souche est faite pour transmettre... » (p. 146).

    Beaucoup plus près de nous, l'imprimerie et l'alphabétisation de masse vont naître dans la principale région européenne de famille-souche, en Allemagne, en lien avec la Réforme luthérienne et la recommandation faite aux fidèles de lire la Bible dans le texte. La religion, l'éducation et la structure familiale se confortent ici mutuellement pour aboutir à une révolution éducative dont l'Allemagne sera la pionnière.

    Et Emmanuel Todd d'en rajouter en associant le dogme luthérien de la prédestination à la famille-souche, par essence inégalitaire ! Les fidèles doivent accepter que leur sort post-mortem soit prédéterminé par Dieu indépendamment de leurs actes... tout comme dans la famille-souche, les frères doivent s'accommoder de leur sort : l'héritage pour l'aîné, l'aventure pour les cadets, de même.

    Mais le protestantisme va laisser la prédestination de côté en traversant la Manche puis l'Atlantique et en s'établissant dans des régions de famille nucléaire où les enfants sont libres de leur destin. En témoigne le préambule de la Déclaration d'Indépendance américaine : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »

    L'Allemagne a donc lancé le mouvement vers l'alphabétisation universelle mais c'est l'Angleterre qui en va en tirer le meilleur parti grâce à l'extrême flexibilité de son corps social fondé sur la famille nucléaire absolue : les enfants une fois éduqués n'ont plus rien à espérer de leurs parents et doivent s'éloigner de leur clocher pour gagner les sordides villes ouvrières en voie de constitution...

    Paradoxe pour paradoxe, cet individualisme forcené conduit aussi à la naissance de l'État-Providence, bien avant Bismarck et Lord Beveridge. Dès 1598 et 1601, sous le règne d'Élisabeth 1ère Tudor, sont promulguées les premières lois sur les pauvres. Elles « exigent des paroisses  la levée d'un impôt, géré localement par un Overseer of the poor, pris en pratique dans la partie supérieure de la paysannerie locale » (p. 218). Considérant que les pauvres, essentiellement des orphelins et des vieux, n'ont rien à espérer de leur famille, la collectivité accepte de les prendre à sa charge.

    « L'important est de réaliser que l'image d'une culture anglaise ultralibérale par nature est une fiction » (p. 224). C'est seulement dans les années 1830 que s'ouvre la phase libérale dure de l'histoire anglaise avec la mise au rancart du paternalisme des Tudor.

    Plus près de nous, aux États-Unis, en 2016, ce n'est pas sans raison que les jeunes Blancs en précarité professionnelle ont milité pour le démocrate socialiste Bernie Sanders. Mieux que les économistes patentés, ils savaient que le libéralisme authentique va de pair avec un État social, indispensable quand la solidarité familiale fait défaut.    

    Les différents systèmes familiaux, si différents qu'ils paraissent, se rapprochent de façon parfois inattendue : « Sur le territoire des États-Unis, de l'Angleterre, du Canada ou de l'Australie, la famille nucléaire absolue continue de reproduire un idéal de liberté, indifférent à la notion d'égalité. En Russie, la famille communautaire a disparu, mais ses valeurs d'autorité et d'égalité continuent de se perpétuer par mimétisme des comportements familiaux et sociaux. Exogamie et statut élevé des femmes sont, toutefois, communs aux deux systèmes » (p. 454).

     

    Notre avenir se lit dans notre héritage

    Emmanuel Todd tend à voir aujourd'hui dans l'éducation le principal facteur de changement.

    Dans tous les pays, l'alphabétisation de masse précède et accompagne le décollage économique. Mais elle se solde aussi par un bouleversement de l'ordre social. Quand plus de la moitié des hommes adultes sait lire et écrire, la société franchit un seuil décisif qui débouche sur une crise d'autorité (les enfants en savent plus que leurs parents), une crise religieuse et la maîtrise de la fécondité par les couples.

    Ce seuil d'alphabétisation a été franchi dans l'Allemagne protestante vers 1670. Mais c'est seulement dans les années 1870-1890 qu'il a débouché sur une baisse de la fécondité et simultanément un effondrement de la croyance religieuse et une crise des vocations pastorales. L'auteur de Où en sommes-nous ? rapproche ce phénomène du drame collectif de la génération suivante, avec deux guerres mondiales et le nazisme.

    « En France, le mouvement aura été plus rapide : le seuil d'alphabétisation fut franchi dans le Bassin parisien au début du XVIIIe siècle, la plongée religieuse suivit entre 1730 et 1780, la révolution en 1789. (...) En Chine, le franchissement du seuil d'alphabétisation intervient vers 1940, le communisme l'emporte vers 1949 ; en Iran, le franchissement du seuil d'alphabétisation intervient en 1964, la révolution en 1979. » L'indicateur de fécondité, tel un sismographe, permet de suivre ces évolutions mentales : « Lorsqu'il passe au-dessous de deux enfants par femme, nous pouvons être certains que, dans sa masse, la population est sortie du système religieux ancien... » (p. 203).

    Mais la sortie de la religion n'est pas inéluctable, admet l'observateur et « aujourd'hui, nous voyons l'intégrisme islamique ou l'hindouisme politique se développer avec le franchissement du seuil de 50% d'hommes alphabétisés » (p. 208).

    - de l'alphabétisation de masse à la suréducation :

    Depuis la fin du XXe siècle, la démocratie et l'égalité sont mises à mal par une nouvelle stratification éducative qui oppose la moitié de la population qui a fait des études supérieures à celle qui n'y a pas accédé. Au sein même du premier groupe émerge aussi un clivage entre les surdiplômés qui ont poussé leurs études le plus loin et ceux qui sont sortis de l'Université sans diplôme valorisant.

    On pourrait se féliciter de ce que l'humanité accomplisse encore des bonds éducatifs. Mais rien n'est simple et le développement de l'éducation supérieure, bénéfique à l'économie, a aussi des conséquences néfastes sur la cohésion politique ! « Les préoccupations des surdiplômés ne sont pas fondamentalement économiques puisque leur statut les met à l'abri du marché. Fondamentalement, ils sont pénétrés d'un sentiment de supériorité intellectuelle et peuvent à ce titre mépriser le bas-peuple, fermé aux valeurs de tolérance internationale ou sexuelle » (p. 340).

    En France, la classe suréduquée « représente aussi sans doute l'un des pôles les plus conformistes de la société. Sans le savoir ou sans l'admettre, elle rejette les notions d'égalité et de démocratie : par son attachement à l'Europe autoritaire et à sa monnaie faillie, par son acceptation d'un libre-échange qui détruit les ouvriers, par sa tendresse pour une immigration sauvage qui nie, au fond, la nécessité d'un territoire stable pour que la démocratie fonctionne » (p. 341).

    On conçoit en effet que les adultes surdiplômés, lorsqu'ils représentent un quart ou même un tiers du corps social, n'ont plus besoin des pauvres pour se faire valoir. Ils peuvent pratiquer l'entre-soi sans problème. Rien à voir avec le XIXe siècle, par exemple, quand Hugo ou Flaubert devaient se mettre à la portée des plus humbles s'ils voulaient vendre leurs livres à des tirages conséquents !

    Mais pour Emmanuel Todd, nous sommes au bord d'un nouveau seuil, imprévisible, car les surdiplômés prennent conscience que leurs études les préservent de la déchéance sociale mais ne leur permettent plus - sauf exception - d'accéder au sommet de la société, celui-ci étant occupé par une ultra-minorité qui cumule tous les super-profits tirés du libre-échange et du néolibéralisme.

    - tromperie sur la marchandise libre-échangiste :

    Emmanuel Todd ne cache pas son hostilité au néolibéralisme financier et au libre-échange inconditionnel apparus aux États-Unis dès la fin des années 1970. Il se demande pourquoi les classes populaires qui en ont fait les frais l'ont si bien accepté. En effet, « si ce sont bien les élites qui ont vanté les premières les mérites du libre-échange intégral, le corps électoral américain tout entier en a accepté l'augure » (p. 306). La classe ouvrière blanche a attendu la présidentielle de 2016 pour se révolter enfin... de la pire des façons, en élisant l'imprévisible Donald Trump.

    Ce consensus tiendrait selon lui à la nature non-égalitaire de la démocratie américaine et à ce que sa cohésion a été jusqu'ici seulement assurée par le rejet de l'Autre, en l'occurrence les descendants d'esclaves africains.

    C'est l'occasion de rappeler que la démocratie est un concept aussi ancien que la famille nucléaire. Elle est caractéristique des communautés primitives et des villages, avec un conseil des anciens et un chef élu. Mais depuis Athènes, qui a cultivé l'opposition entre les citoyens et les autres (métèques, esclaves, étrangers, femmes), on sait qu'elle se décline sur le mode de l'affrontement. Cela est d'autant plus vrai dans les grands États. « À l'intérieur de chaque nation, l'État a défini une équivalence des individus, tandis qu'il a désigné et placé à l'extérieur l'Autre, nécessaire à l'autodéfinition du groupe : l'Anglais, l'Allemand, le Français, le Russe... [ou le Noir] » (p. 255).

    En France même, notons-le, la démocratie a émergé en 1789 mais ne s'est imposée qu'un siècle plus tard, quand la gauche républicaine a soudé les citoyens autour de l'enjeu colonial et de la « mission civilisatrice des races supérieures ».

    Et maintenant ? Concernant l'Union européenne, Emmanuel Todd se plaît à prophétiser un recentrage autour de l'Allemagne autoritaire : « De sa fondation à 1990, l'Union européenne a pu être décrite comme un système de nationas libres et égales. (...) Le centre de gravité idéologique du système était la France, au nom des valeurs de la famille égalitaire nucléaire. Cette perception est périmée... » (p. 437). Ainsi que le montre l'anthropologue, l'Union européenne débarrassée du Royaume-Uni est aujourd'hui dominée par les valeurs de la famille-souche autoritaire, qui caractérise l'Allemagne, l'Europe centrale mais aussi la France du Sud-Ouest et quelques autres régions. La suprématie politique de l'Allemagne va donc de soi.

    Et l'historien d'assurer que « l'Europe continentale, libérée par l'émergence allemande de la tutelle européenne, retrouve aujourd'hui le cours normal de son histoire, qui n'a jamais été libérales et démocratique, hors des Pays-Bas, de la Belgique, de la France et du Danemark. Contemplons l'Europe de 1935 : partout des régimes autoritaires, après l'effondrement des démocraties implantées à partir de 1918, sous influence anglo-américaine et française. L'Europe continentale a inventé le communisme, le fascisme et le nazisme. Sa représentation en lieu de naissance de la démocratie libérale est une pure escroquerie intellectuelle » (p. 439). Pessimiste, Emmanuel Todd en vient à douter de la survie de la démocratie en Europe continentale, sauf miracle.

    Ajoutons une gâterie irrésistible à propos de la Chine. « La bienveillance dont la Chine a bénéficié de la part des médias nord-américains et européens contraste avec la sévérité appliquée à la Russie », assure Todd (p. 458). À cela une raison cachée : la main-d'oeuvre chinoise permet aux grands patrons occidentaux de réaliser des super-profits dans le cadre d'un libre-échange inconditionnel. Mais l'Empire du Milieu a du souci à se faire, faute d'avoir eu le temps de se préparer au vieillissement de sa population. Il « n'a pas eu le temps de mettre en place un système de sécurité sociale et d'assurance-vieillesse ; elle s'est pour l'essentiel contentée de réinscrire dans la loi le devoir des enfants de s'occuper de leurs parents. Principe de précaution individuel oblige : le taux d'épargne chinois est aussi anormal que le taux d'investissement » (p. 462).

    La fragilité de la Chine transparaît dans la médiocrité de son enseignement supérieur. De 1960 à 2000, le pourcentage d'éduqués supérieurs n'a progressé que de 2% à 4%. D'où le ridicule du classement de Shanghai des universités : « Comment les pays les plus avancés peuvent-ils accorder à un pays qui l'est aussi peu sur le plan éducatif le droit de leur distribuer notes, prix et accessits ? Ce privilège inouï, qui n'est pas sans évoquer le jour des fous, une invention carnavalesque des statuts, n'est que l'une des composantes du système idéologique qui a fait de la Chine l'horizon du monde, ou plutôt du profit » (p. 461).

    Autre signe de fragilité de la Chine : le statut très bas de la femme. Il transparaît dans le ratio exceptionnellement élevé de 120 garçons pour 100 filles à la naissance (loin du ratio naturel : 105), dû à la pratique massive des avortements sélectifs. Un record mondial concurrencé seulement par l'Inde du nord... Emmanuel Todd voit cela comme la conséquence d'une patrilinéarité exacerbée : en matière de succession et de perpétuation du nom, seuls comptent les garçons. Les couples recourent donc à l'avortement sélectif pour être sûr d'en avoir un quand ils n'ont la possibilité que d'engendrer un ou deux enfants...

    Ces observations - et bien d'autres encore - témoignent de la sagacité de l'historien. Ses recherches se limitent pour l'heure à l'Eurasie et à l'Amérique du nord, ce qui n'est déjà pas si mal. Mais en dépit de ce que suggère le sous-titre de son livre, celui-ci traite principalement de l'anglosphère (monde anglo-saxon), de l'Europe continentale ainsi que du Japon et de son appendice coréen. Il aborde avec fulgurance le cas chinois, survole le monde indien et le monde musulman, n'évoque que de très loin ou pas du tout l'Afrique noire et l'Amérique latine.

    Emmanuel Todd justifie ces restrictions par le fait que l'Histoire est toujours faite par les pays les plus avancés. Ils se trouvent être aujourd'hui représentés par l'anglosphère et dans une moindre mesure le Japon. Espérons un nouveau livre qui traite enfin de l'Afrique noire, une exception démographique au coeur des enjeux futurs.

     

    Histoire Moderne 2:  Où en sommes-nous ?  Une esquisse de l'Histoire humaine

     

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    Franc-maçonnerie

    Petite histoire d'un Ordre méconnu

     

    du site herodote

    Symboles maçonniques

     

    La franc-maçonnerie moderne est née en Grande-Bretagne dans les premières années du XVIIIe siècle. Elle s'est très vite diffusée dans l'ensemble du monde occidental, accompagnant partout la démocratie et la tolérance religieuse.

    Elle a pris diverses colorations au fil de ses migrations, plutôt spéculative en France et plutôt bienfaitrice aux États-Unis, sans jamais renier les idéaux reçus de ses « géniteurs » anglais.

    Elle se définit comme un « Ordre initiatique », avec une notion de « sacré »qui va au-delà de la simple religiosité. Son goût du secret et ses engagements libéraux ont nourri à son encontre mythes et calomnies...

    Frédéric Salin
     

    Origine anglaise et références bibliques

    Le 24 juin 1717, à l'occasion de la Saint Jean, naît à Londres la « Grande Loge de Londres et de Westminster ». C’est l’acte fondateur de la franc-maçonnerie moderne. Il se produit dans une taverne au nom pittoresque : L’oie et le gril.

    Cette Grande Loge est la réunion de quatre « loges maçonniques » londoniennes. Comme beaucoup d'autres loges similaires apparues au XVIIe siècle en Angleterre et en Écosse, elles n’avaient d’autre objectif que de pratiquer une entraide mutuelle entre leurs membres.

    Née dans un milieu protestant très biblique, la franc-maçonnerie puise dans l’Ancien Testament les premiers rudiments de son enseignement moral. Considérant qu’elle a pour vocation de construire un temple idéal (à rapprocher de la cité idéale des utopistes), elle adopte pour modèle le Temple que le roi Salomon fit construire à Jérusalem environ mille ans avant notre ère (*).

     

    Tablier sur sole, dit vase aux serpents (XVIIIe siècle), Musée de la franc-maçonnerie (Paris), DR

    L’architecture sacrée joue un rôle prépondérant dans la vie maçonnique : Dieu est appelé par les francs-maçons « Le Grand Architecte de l’Univers ».

    C’est au demeurant à partir de cette allégorie que certains courants maçonniques revendiquent une filiation avec les constructeurs médiévaux des grands édifices religieux. De cette filiation quelque peu mythique découlent les grades de l’Ordre maçonnique : apprenticompagnonmaître, et les symboles : tablier de peau, truelle, équerre, compas.

     

    Voilà mes plaisirs, peinture sur trumeau (musée de la franc-maçonnerie, Paris), DR

     

    Très rapidement, la franc-maçonnerie accueille en son sein des membres éminents de la Royal Society, tel Jean-Théophile Désaguliers dont la famille rochelaise avait dû s’exiler en Angleterre après la révocation de l’Édit de Nantespar Louis XIV en 1685.

    Désaguliers devient en 1719 le Grand Maître de cette Grande Loge. La Royal Society donne à la jeune franc-maçonnerie, dont les membres fondateurs étaient d’extraction plutôt modeste, une coloration intellectuelle qui l’aspire vers le haut, ce qui a pour conséquence d’attirer vers elle l’élite du royaume – exclusivement masculine -.

    C’est encore le même Désaguliers qui, en 1723, fait rédiger par le pasteur James Anderson les « Constitutions of the Free-Masons ». Elles assurent aux francs-maçons la liberté de conscience à travers l'article premier « concernant Dieu et la Religion » :
    « Aujourd’hui il a été considéré plus naturel de les [les francs-maçons] astreindre seulement à cette religion sur laquelle tous leshommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions, c’est-à-dire d’être deshommes de bien et loyaux ou des hommes d’honneur et de probité ».

    Ces Constitutions demeurent une référence incontournable dans tous les pays où l’Ordre a essaimé. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il essaime très vite, d’abord vers la France puis vers les autres pays continentaux.

     

    Une vocation libérale

    À Paris, une première loge maçonnique anglaise aurait vu le jour en 1725, rue des Boucheries. Elle est restée dans les annales sous le nom emblématique de « Saint-Thomas au Louis d’Argent ». Elle reçoit en 1732 une patente de la Grande Loge de Londres (*).

    Ne perdons pas de vue que les encyclopédistes et les grands philosophes qui ont valu à notre XVIIIe siècle d’être surnommé plus tard le « Siècle des Lumières » avaient fréquenté assidument les membres de la Royal Society de Londres et entretenu avec eux des échanges fructueux. Pour l’anecdote, nous pouvons citer Charles de Montesquieu qui avait été reçu maçon en mai 1730 dans une loge londonienne en présence de son compatriote exilé et anglicisé Jean-Théophile Désaguliers.

    La franc-maçonnerie prend en France une coloration particulière qui l’éloigne peu à peu de la tutelle londonienne. En quelques années, les affiliés français supplantent les Anglais à l'origine de la première loge parisienne. En 1773, plusieurs loges se fédèrent au sein d'une nouvelle obédience, le Grand Orient de France, avec pour Grand Maître rien moins que le duc de Chartres, futur Philippe-Égalité.

    Paris et quelques autres grandes villes de France voient croître leurs loges à la porte desquelles se pressent dans l’espoir d’y être admis à peu près tout ce qu’on y compte de notabilités. Les aristocrates, les bourgeois de qualité, certains membres du haut clergé et tous ceux qui se piquent de « philosophie » envahissent les loges françaises qui, de ce fait, se multiplient et deviennent un lieu privilégié d’échanges intellectuels. Même engouement dans le reste de l'Europe. À Prague, le divin Mozart offre à la franc-maçonnerie un chef-d'oeuvre, La Flûte enchantée...

     

    La Flûte enchantée au théâtre du Capitole de Toulouse (2010), DR

     

    Le célèbre Voltaire mérite une mention particulière : il fut reçu franc-maçon dans une loge parisienne dite des « Neuf Sœurs » (loge d’écrivains et d’artistes fondée par Helvetius) le 7 avril 1778, soit deux mois avant sa mort. Eu égard à son grand âge, les épreuves d’admission furent allégées pour lui et on imagine bien que, en recevant cet illustre vieillard de quatre-vingt-quatre ans, la loge pensait surtout à donner davantage de lustre à sa matricule.

    À ce propos, notons que les dictionnaires maçonniques ont la fâcheuse habitude d’enrôler sans vergogne des personnalités célèbres en leur temps mais qui n’ont entretenu avec la franc-maçonnerie que des relations distantes et même parfois inexistantes…

     

    Le marquis de Lafayette en 1792, par Joseph Court (musée de Versailles)

    Mais on ne saurait faire l’impasse sur une personnalité maçonnique hors du commun : le marquis de La Fayette, né en 1757, reçu en maçonnerie en 1774 (à l’âge de dix-sept ans) dans le sein d’une loge militaire stationnée à Metz et général à moins de vingt ans.

    En 1777, il s’embarque pour l’Amérique où, sur la recommandation de son ami et « frère » Benjamin Franklin, il est nommé « major » par George Washington (également franc-maçon) et prend le commandement des insurgents désireux d’échapper à la tutelle britannique et de prendre leur indépendance.

    Il ne serait pas excessif d’affirmer, sans réduire le mérite des politiques, que l’indépendance américaine et la Constitution des premiers États-Unis de Philadelphie furent en grande partie une création maçonnique.

    Chef de la garde nationale en 1789, député et bardé de tous les honneurs, La Fayette joua un rôle de premier plan dans les périodes révolutionnaire et postrévolutionnaire, professant des idées libérales et sans jamais renier son appartenance à la franc-maçonnerie jusqu’à sa mort en 1834 au soir d’une existence d’une exceptionnelle richesse.

     

    L’Église et la franc-maçonnerie
     

    La hiérarchie catholique a tenté très tôt de discréditer la franc-maçonnerie. En 1738, peu d’années après son implantation en Europe continentale, le pape Clément XII publie une bulle In Enimenti par laquelle il excommunie les francs-maçons sous des motifs au demeurant plus politiques que religieux.

    Treize ans plus tard, le pape Benoît XIV prend la relève et les bulles et encycliques se succédèrent à rythme soutenu jusqu’en 1884.

    Les principales accusations dont les maçons font l’objet résident dans leur affirmation de leur tolérance envers toutes les religions, dans le secret entourant leurs activités et leurs rituels et dans l’accusation de comploter contre le pouvoir. Cette dernière accusation est dénuée de sens si l’on sait que la loyauté envers le pouvoir est inscrite dans les « Constitutions » de l’Ordre. Ces bulles n’eurent toutefois qu’un effet très limité et la franc-maçonnerie ne fut sérieusement inquiétée qu’après la Première Guerre mondiale.

     

    Vers la démocratie

    La Révolution divise les maçons français, partagés entre monarchistes et libéraux. Le Grand Maître Philippe-Égalité, qui est le cousin du défunt roi Louis XVI et n'a pas craint de voter en faveur de son exécution, est à son tour conduit à l’échafaud.

    Napoléon réconcilie tout le monde. Au demeurant, les maçons se montrent successivement bonapartistes et napoléoniens et l’on voit même des loges prendre pour nom distinctif : Saint-Napoléon (!). Ce qui n’empêche pas le « saint » de les faire étroitement surveiller par sa police. Et, pour encore mieux les tenir en laisse, il nomme en 1804 son frère Joseph Grand Maître du Grand Orient de France.

    À partir de la Restauration monarchique, beaucoup de loges s'ouvrent aux idées libérales et même républicaines. Des militaires francs-maçons comme les « Quatre Sergents de la Rochelle » soutiennent les tentatives insurrectionnelles de la Charbonnerie. En 1830, de très nombreux maçons sont impliqués dans la révolution des « Trois Glorieuses ».

    À Paris comme en province, les Frères débattent des premières théories socialistes, saint-simonisme et fouriérisme. Charles Fourier donne la franc-maçonnerie comme exemple d’une société juste. Son principal disciple, Victor Considerant, est initié en 1832.

    Les citoyens des classes nobiliaire et bourgeoise, qui, jusque-là, avaient occupé une place prépondérante dans les loges, se serrent pour accueillir – fait nouveau – des petits fonctionnaires, des artisans et des commerçants, comme Joseph Proudhon et Agricole Perdigier (*).

    En 1845, sous le règne de Louis-Philippe, la franc-maçonnerie se déclare « libérale et progressive », certains exégètes ayant voulu lire plutôt « libérale et progressiste ». Quatre ans plus tard, et dans la continuité de ce qui précède, la Constitution du Grand Orient de France proclame que « la franc-maçonnerie est une institution essentiellement philosophique, philanthropique et progressive qui a pour base l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme ».

     

    Les francs-maçons français vers la république et la laïcité

    L'opposition au roi Louis-Philippe 1er et la révolution de Février 1848 voient l’émergence de la première génération de loges engagées. Le gouvernement de la Seconde République compte de nombreux maçons dont Victor Schoelcher qui fait aboutir son combat pour l’abolition de l’esclavage.

     

    René Viviani (Sidi-bel-Abbès, 8 décembre 1863 - Le Plessis-Robinson, 7 septembre 1925)

     

    À la fin du XIXe siècle, l’Ordre recrute principalement dans le microcosme politique, dans les classes moyennes d’enseignants, de médecins, de juristes, de fonctionnaires, de commerçants et d’entrepreneurs. Gambetta, Jules Simon, Jules Ferry… La plupart des grandes figures qui fondent la IIIe République appartiennent à la franc-maçonnerie.

    L'heure est alors à la lutte contre le cléricalisme. En 1877, au début de la IIIe République, le Grand Orient de France abolit l'obligation pour ses membres de croire Dieu et à l'immortalité de l'âme. Il s'ensuit une division entre la franc-maçonnerie « régulière » et la franc-maçonnerie « libérale »« humaniste » ou « adogmatique » qui accueille croyants et non-croyants et laisse aux maçons une absolue liberté de conscience et de recherche.

    L'Ordre s’interdit de faire référence au « Grand Architecte de l’Univers » et accueille d’éminents représentants de la libre pensée laïque, tels Émile Littré ou les présidents du Conseil Jules Ferry et René Viviani. Il joue un rôle non négligeable dans des initiatives d’abord controversées puis entrées dans la normalité : l’institution d’une école laïque, gratuite et obligatoire, la séparation des Églises et de l’État etc.

     

    La franc-maçonnerie et l’Anti-France

    Quand éclate l’affaire Dreyfus, le Grand Orient de France (alors la plus importante des obédiences maçonniques françaises en effectifs comme en influence) prend position en faveur du capitaine et demande une révision du procès. C’est à l’occasion de cette affaire qu’est créée la « Ligue des Droits de l’Homme », laquelle compte de nombreux maçons.

    Par ailleurs, l’affaire des fiches éclate en 1901 quand le général André, ministre de la Guerre, prend l’initiative de mettre en fiches les officiers en raison de leurs convictions catholiques. Il se trouve que ce ministre-général est franc-maçon…

    Ces deux affaires et quelques autres rumeurs (*) conduisent les nationalistes à prendre pour cibles les francs-maçons ainsi que la République, les juifs et les communistes. Les uns et les autres sont assimilés à l’« anti-France » (une expression polémique de l’Entre-deux-guerres) et accusés de tous les malheurs réels ou supposés du pays.

    Pendant l’occupation allemande (1940-1944), les sièges des obédiences maçonniques sont investis par les hommes de Vichy qui s’emparent des archives et des fichiers nominatifs des membres. L’Ordre est interdit, tout comme dans l’Allemagne hitlérienne, avant tout en raison de son internationalisme.

     

    Forces Occultes, film de la Collaboration (1943)

     

    De nombreux fonctionnaires francs-maçons sont révoqués. Une commission spéciale est chargée de discréditer l’Ordre de plusieurs façons : la publication d’une revue calomniatrice : Les documents maçonniques, et l’ouverture d’une exposition antimaçonnique itinérante, dans le but de montrer un visage répugnant de la franc-maçonnerie.

    En 1943, le film : Forces occultes est réalisé et projeté à Paris toujours dans le projet de dévoiler des prétendus secrets et de présenter la maçonnerie comme une société de politicards arrivistes et affairistes.

    Nombreux sont les maçons qui s’impliquent dans la Résistance. Fin 1943, c’est à Alger que le général de Gaulle abroge les lois antimaçonniques de Vichy et affirme « que la franc-maçonnerie n’avait jamais cessé d’exister ».

    Blessée, humiliée, pillée, la franc-maçonnerie française renaissant de ses cendres au lendemain de la Libération, se reconstitue non sans mal. À côté des anciens ma-çons qui ont échappé à la vindicte vichyste, une nouvelle génération constituée d’hommes jeunes et talentueux redonne, en quelques années, ses lettres de noblesse d’esprit à la franc-maçonnerie, sans toutefois lui rendre l’influence qu’elle avait sous la IIIe République.

     

    Loges et obédiences

    Une loge est une assemblée de francs-maçons ; une obédience est une fédération de loges. Il en existe, dans chaque pays, un certain nombre qui se distinguent par leur philosophie. En France, on en compte un peu plus d’une dizaine pour 4500 loges et 150 000 maçons.

    Les obédiences les plus importantes sont le Grand Orient de France (50 000 membres), la Grande Loge de France (33 000 membres) et la Loge nationale française (26 000 membres). Environ 150 députés et sénateurs sont membres de la Fraternelle parlementaire. Notons que l'on peut découvrir l'histoire de la franc-maçonnerie en son musée, au siège du Grand Orient de France, 16, rue Cadet 75009 PARIS.  

     

    Temple Johannis Corneloup, aménagé en 1924, au siège du Grand Orient, photo Ronan Loaëc, musée de la Franc-maçonnerie, BnF, Paris.

    La franc-maçonnerie aujourd’hui

    L’influence des philosophes et des intellectuels sur les premiers pas de la franc-maçonnerie française a profondément gravé son empreinte sur le mode de fonctionnement des loges françaises.

    Dans ces loges, à quelques exceptions près, on respecte le caractère sacré des cérémonies d’ouverture et de fermeture des travaux comme celui des réceptions aux différents grades qui balisent le cursus maçonnique.

    Mais on donne la primauté aux planches, c'est-à-dire à des conférences présentées par un membre de la loge ou par un visiteur compétent et aux échanges de vue qui les suivent. On s’y instruit mutuellement sans qu’il s’agisse de distribuer des cours magistraux. On rencontre ce même mode d’emploi dans les pays sous influence latine.

    En revanche, les loges sous influence anglo-saxonne partagent généralement leurs réunions entre l’exercice rigoureux des rituels et les agapes qui sont dites frugales et fraternelles mais sont souvent de véritables banquets joyeusement arrosés. Dans ce contexte, la recherche spéculative est réservée à des loges d’études qui rassemblent les maçons érudits.

     

    « Jardins du George Washington Masonic National Memorial », États-Unis, DR.

     

    La franc-maçonnerie allemande cultive son passé chevaleresque, ce qui lui donne un caractère un peu vieillot mais non sans charme ; la franc-maçonnerie scandinave est essentiellement religieuse ; la franc-maçonnerie étasunienne privilégie la philanthropie et, dans un pays où les pouvoirs publics se préoccupent assez peu du sort des plus défavorisés, elle a, comme d’autres œuvres caritatives, un intérêt incontestable. Notons que sur les huit visages qui illustrent les billets de banque américains, quatre représentent des franc-maçons : Franklin, Washington, Jackson et Grant.

    Aux États-Unis, les loges subventionnent des hôpitaux, maisons de retraite, établissements scolaires, orphelinats etc. La franc-maçonnerie latino-américaine, bien que très influencée (voire télécommandée) par le grand frère du Nord, se préoccupe beaucoup de politique, ce qui peut se concevoir dans des États instables.

    Il n’est pas excessif de reconnaître qu’il y a une « exception maçonnique française »comme il y a une « exception culturelle française », n’en déplaise aux planificateurs de la mondialisation. Précisons-le bien : si la franc-maçonnerie est universelle, elle n’est pas internationale…

    Dans les royaumes du nord de l’Europe, le roi est traditionnellement le Grand-Maître de la maçonnerie, fonction honorifique qu’il délègue généralement à un maçon reconnu pour ses grandes qualités et sa fidélité au royaume ; en revanche, dans les républiques européennes, le Président ne peut prétendre en aucune manière diriger, même par délégation, la maçonnerie de son pays, jalouse de son indépendance.

     

    Sceau utilisé par la « Première Grande Loge d’Angleterre » sur leurs premiers certificats maçonniques, J. Ramsden Riley, « Quatuor Coronatorum Antigrapha », Vol VIII, 1891.

     

    De plus, on observe que les maçonneries du nord de l’Europe sont, pour la grande majorité d’entre elles, inféodées à la Grande Loge Unie d’Angleterre, héritière présumée de la Grande Loge de Londres et considérée à ce titre comme étant la mère de toutes les maçonneries auxquelles elle impose volontiers et souvent abusivement, des règles intangibles propres à engendrer parfois un certain malaise et même de la… grogne.

    A contrario, les maçonneries libérales de sud de l’Europe refusent dans leur ensemble toute soumission à la Grande Loge Unie d’Angleterre, mises à part quelques obédiences qui, ce faisant, se retrouvent isolées.

     

    Les femmes et la franc-maçonnerie

    Phénomène à peu près nouveau, après la Libération, les femmes se présentent en grand nombre aux portes de l’Ordre, portes qui leur avaient été à peine entrouvertes par le passé.

    Dès le XVIIIe siècle et en France, des loges dites « d’Adoption » avaient vu le jour, sous le contrôle étroit de loges masculines, mais leurs adhérentes demeuraient en position de vassalité. En vérité, il s’agissait davantage de salons littéraires dont l’époque était friande, voire d’ouvroirs.

     

    Réception d'une femme dans une loge d'adoption française sous le Premier Empire (gouache, vers 1810, musée de la franc-maçonnerie, Paris)

     

     

    Dès les années cinquante, des loges d’Adoption entreprennent de se libérer de la tutelle masculine et y réussissent jusqu’à fonder leurs propres obédiences, professant un féminisme éclairé. En 1952, l'Union Maçonnique Féminine de France devient la Grande Loge Féminine de France. Plus tôt, en 1893, à l’initiative de Georges Martin et de Maria Deraismes, une obédience maçonnique mixte et internationale avait déjà vu le jour sous le titre distinctif de « Droit Humain ».

    Faut-il préciser que ce phénomène reste bien français et que les maçons anglais comme ceux qui, par le monde, leur sont soumis, n’imaginent pas voir une femme porter les ornements maçonniques et siéger en loge ? Pour la petite histoire, des maçonneries féminines existent bel et bien en Grande-Bretagne mais elles sont presque clandestines et considérées comme marginales.

     

    Histoire Moderne 2:  Franc-maçonnerie - Petite histoire d'un Ordre méconnu

     

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    États-Nations : une exception historique

     

     

    Au cours du dernier millénaire, les empires se sont imposés dans toutes les régions du monde qui ont dépassé le stade de la tribu ou de la cité-État !... Toutes ? Non, une ou deux régions ont échappé à la fatalité impériale.

    Ces régions sont en premier lieu l’Europe occidentale et ses ramifications du Nouveau Monde, en second lieu le Japon.

    Certes, ce dernier a toujours eu à sa tête un souverain qualifié d’empereur en français (Tenno en japonais) mais, comme les États-Nations occidentaux, il n'a rien à voir avec notre définition d’un empire : un État multiculturel ou multinational reposant sur la force militaire.

    André Larané
     

    Rome : mort et résurrection

    Gabriel Martinez-Gros a emprunté à l'historien Ibn Khaldoun une interprétation très éclairante de la façon dont naissent et meurent les empires. Elle s'applique à l'empire romain comme à la Chine impériale.

    L'empire romain a sombré quand, ayant confié sa défense à des recrues venues des périphéries barbares, il n'a plus été en mesure de résister à leurs exigences. Dès le Ve siècle, sa partie occidentale a été envahie par les Germains et divisée entre plusieurs royaumes barbares, Wisigoths et Suèves en Ibérie, Ostrogoths puis Lombards en Italie, Francs en Gaule et Rhénanie.

     

    Une vision très contemporaine et allemande des Migrations de peuples germains (DR)

    Contrairement à ce dont voudraient aujourd’hui nous persuader des historiens bien intentionnés, ces « Grandes Invasions » ou « Migration des peuples » (Völkerwanderung) n’ont eu rien de paisible ! L’archéologue Bryan Ward-Perkins souligne en effet la profonde dégradation des conditions de vie au tournant du Ve siècle, après l’Antiquité tardive des IIIe et IVe siècles, aux couleurs de l’automne.

    Selon le schéma khaldounien : un empire meurt, un autre naît !, les Francs tentent de réunifier sous leur autorité l'ancien empire d'Occident. Leur chef Clovis fonde sa capitale dans une bourgade installée autour d’une île de la Seine, Paris ! Il établit son pouvoir sur un vaste territoire qui inclut une bonne partie de l'Allemagne et de la France actuelles, le Regnum francorum ou « Royaume des Francs ».

    Mais à vrai dire, ni lui ni ses descendants, les rois mérovingiens, ne vont réussir à enrayer la ruine de l’Occident.

    Il faut attendre près de trois siècles avant qu'une nouvelle famille franque essaie de relever l'empire. Ce sont les Pippinides, issus d’un certain Pépin de Herstal. Ils émergent avec Charles Martel et atteignent leur apogée avec le petit-fils de ce dernier, qui reçoit du pape le titre d’empereur d’Occident en 800. On le connaît aujourd’hui sous le nom de Charlemagne.

     

    La chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle, résidence de Charlemagne

    Son empire amorce une timide « renaissance » de l’administration et de la vie intellectuelle. Mais il survit à peine plus d’un siècle à la mort de son fondateur, victime des guerres intestines, de la pression des nouveaux barbares : Vikings, Sarrasins et Hongrois, et de la pauvreté générale.

    Cet empire carolingien est constitué, il est vrai, de la partie la plus déshéritée de l’ancien empire romain, lequel a laissé place à deux autres empires autrement plus riches, l’empire byzantin, centré sur Constantinople, et l’empire arabo-persan centré sur Bagdad. Qui plus est, les musulmans, en s’installant sur les rivages méditerranéens, ont pratiquement ruiné le commerce maritime entre l'Occident et l'Orient, selon la thèse développée par l’historien Henri Pirenne (Mahomet et Charlemagne, 1922).

     

    Deuxième restauration impériale

    L'empereur Otton II le Roux avec son épouse Theophano et leur fils, futur Otton III, au pied du Christ (ivoire, vers 980)

    Les barons allemands s’étant débarrassés des piètres descendants de Charlemagne, le Saxon Otton se fait couronner roi de Germanie à Aix-la-Chapelle, la capitale du grand empereur. Ayant ensuite vaincu les Hongrois, il met en 955 un terme définitif aux invasions barbares.

    Le prestige acquis par cette victoire lui vaut d’être couronné « empereur et Auguste » par le pape en 962. Ainsi naît ce qui deviendra le Saint Empire romain germanique.

    La chrétienté occidentale connaît un bel épanouissement dans les trois siècles suivants que les historiens conviennent d’appeler « beau Moyen Âge » : triplement de la population, essor de l’artisanat, du commerce et des villes, émergence du style gothique…

    L'élan ralentit dans la deuxième moitié du XIIIe siècle. Puis, la guerre de Cent Ans, à partir de 1337, et surtout la Grande Peste, dix ans plus tard, ravagent l’Europe… Celle-ci se remet de ses épreuves et en sort transformée.  

     

    Rome et la Chine : même combat !

    De façon a priori surprenante, la Chine suit un parcours très similaire à celui de l’empire romain.

    L'empire Han, né deux siècles av. J.-C., s’effondre deux siècles après J.-C., victime comme Rome de dissensions civiles et d’agressions barbares. Ce n'est pas tout à fait une coïncidence : au début de notre ère, semble-t-il, un refroidissement climatique a contraint les Huns qui nomadisaient au coeur de l'Asie à chercher d'autres paturages pour leurs troupeaux. Ce faisant, ils ont poussé à l'Ouest les Germains à chercher refuge dans l'empire romain, à l'Est les Turcs, Ouigours et autres nomades à attaquer la Chine. 

    Après une longue période de ténèbres, voilà qu’en Chine, un jeune notable ambitieux accède au pouvoir avec le concours des Turcs. Sous le nom de règne de Taizong, le « Charlemagne chinois » fonde en 626 la dynastie des Tang.

    Un siècle plus tard, en 755, la Chine est frappée par l'insurrection la plus meurtrière qu’elle ait jamais connue : c’est la révolte d’An Lushan, fomentée par un général d’origine turque. Elle cause sans doute plus d’une dizaine de millions de morts sur une cinquantaine de millions d'habitants. La dynastie Tang ne s’en remettra pas.

     

    L'empereur Song Taizu  (21 mars 927 - 14 novembre 976), musée national de Taipeh (Taiwan)

    À l’issue d’une nouvelle période d’anarchie, en 960 (deux ans avant le sacre d'Otton !), les chefs militaires portent sur le trône impérial l’un des leurs sous le nom de Taizu. Il fonde la dynastie des Song. La Chine va alors connaître pendant près de trois siècles une insolente prospérité et une civilisation florissante : forte croissance démographique, apparition de l’imprimerie, de la poudre, du papier-monnaie etc.

    Les meilleures choses ont une fin : de la steppe surgissent cette fois les Mongols de Gengis Khan. Ils ravagent l'empire et s'emparent pour finir de Canton en 1278.

    Selon la sempiternelle « loi des empires », ils fondent à leur tour une dynastie, les Yuan. Très vite sinisée et très vite affadie, elle est renversée en 1368 par une bande de rebelles bouddhistes venus du sud. Leur chef devient empereur sous le nom de Hongwu et fonde la dynastie des Ming.

    On observe la même « loi des empires » en Orient : l'empire byzantin se réduit comme peau de chagrin sous la pression des Ottomans ; les Mongols de la Horde d'Or soumettent et pressurent le monde russe ; d'autres Mongols et Turco-Mongols anéantissent ce qui reste de l'empire de Bagdad et lui substituent leur propre violence ; en Inde du Nord, enfin, se succèdent les envahisseurs venus du nord-ouest.

      Empire romain Chine
    -203
    -146
     
    Rome devient un « empire »
    Gaozu fonde l'empire Han
     
    221
    476
     
    fin de l'empire d'Occident
    fin de l'empire Han
     
    618
    800
     
    couronnement de Charlemagne
    avènement de Tang Taizong
     
    960
    962
     
    Otton fonde le Saint Empire
    Hongwu fonde l'empire Song
     
    1252
    1268
     
    mort de Frédéric II
    conquête mongole
     

     

    Les nations contre l’Empire

    En Europe occidentale toutefois, l'Histoire prend un tournant qui échappe à l’historien Ibn Khaldoun, contemporain de cette époque.

    Les successeurs d'Otton à la tête du Saint Empire n'arrivent pas à s'imposer face aux forces montantes : féodaux, Église et papauté, républiques urbaines, royaumes nationaux. La mort misérable de Frédéric II en 1252 inaugure un Grand Interrègne à l’issue duquel Rodolphe de Habsbourg est élu en 1273 à la tête de l'Empire. Une élection sans grande conséquence : lui-même et ses successeurs n’auront plus qu’un titre honorifique.

    L'empire est évanescent mais l'on ne voit poindre à l'horizon aucun chef barbare, aucun sang neuf susceptible de le renouveler !

    Les territoires de l'ancien empire carolingien, entre l’Èbre (Barcelone), l’Elbe (Hambourg) et le Tibre (Rome), auquel il faudrait ajouter l’Angleterre, commencent à se distinguer du reste du monde. De là va surgir la civilisation européenne dont nous sommes les héritiers, avec l’État de droit, la démocratie et la révolution industrielle...

     

    Histoire Moderne 2:  États-Nations : une exception historique

     

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    États-Nations : la divergence européenne

     

     

    Au milieu du XIIIe siècle, le monde civilisé se partage entre de grands empires, les uns en pleine croissance comme les empires mongols, les autres en déliquescence comme l'empire byzantin.

     

     

    Le château-fort de Cautrenon, en Auvergne, dessin de Guillaume Revel dans l'Armorial du duc de Bourbon (XV° siècle), BNF

    Tous suivent une « loi » entrevue par l'historien Ibn Khaldoun, selon laquelle les empires sont voués à périr sous les coups des barbares de leurs frontières et renaître à l'initiative de ces mêmes barbares.

    L'Europe occidentale constitue l'exception la plus notable avec l'émergence d'États-Nations appelés à durer jusqu'à nos jours. Que s’est-il passé pour qu’après l’An Mil, elle diverge et s’écarte de la loi commune ? La naissance improbable des États-Nations invaliderait-elle la thèse d’Ibn Khaldoun ?

     

    Le bréviaire d'Alaric, code de lois wisigoth publié en 506 : on  voit ici le roi, un évêque, un duc et un comte (miniature d'une copie du IXe siècle, BNF)

    L’État de droit, enfant de la ruralité

    Avec la quasi-disparition du commerce en Occident, au temps des Carolingiens, on a vu que les puissants n’avaient plus d’autres richesses que les réserves de leurs domaines ruraux. Comtes et ducs, évêques et abbés étaient donc attachés à ceux-ci.

     

    Calendrier des travaux agricoles (1306, extrait du Rustican, Pietro de' Crescenzi, Musée Condé, Chantilly)

    Leurs liens avec la terre se renforcent quand, pour s’assurer de la fidélité de ses compagnons de combat, un petit-fils de Charlemagne leur concède un droit héréditaire sur leurs fiefs. Ainsi va se développer un solide maillage de seigneuries et autant de villages qui assurent leur entretien.

    Après les bouleversements démographiques des siècles précédents, la population se stabilise et s'enracine. Bénéficiant d'une paix relative et aussi d'un radoucissement du climat, les campagnes dégagent des surplus qui alimentent les échanges et génèrent des villes industrieuses et commerçantes.

    Chaque région cultive son parler, ses usages et ses coutumes. Celles-ci, avec le temps, acquièrent force de loi. Les Anglais les désignent sous le nom de « common law », par opposition à la loi édictée par le pouvoir. Elles vont s'imposer aux puissants comme aux humbles et devenir le socle des États en gestation.

    Cette conception du droit est inédite et propre à l'Occident médiéval. Privilégiant l'attachement à la terre et à la communauté villageoise, elle exclut naturellement l'esclavage, lequel se retrouve partout ailleurs et en particulier dans les empires. Le roi de France Louis X le Hutin publie le 3 juillet 1315 un édit qui affirme que « selon le droit de nature, chacun doit naître franc ». Officiellement, depuis cette date, « le sol de France affranchit l'esclave qui le touche ».

     

    Calendrier des travaux agricoles (1306, extrait du Rustican, Pietro de' Crescenzi, Musée Condé, Chantilly)

    L'attachement des Occidentaux aux règles juridiques surprend les Arabes en contact avec les Francs ainsi que le note l'écrivain Amin Maalouf dans son essai sur Les croisades vues par les Arabes (J'ai Lu, 1988) : «  Oussama a remarqué, lors d'une visite au royaume de Jérusalem, que "lorsque les chevaliers rendent une sentence, celle-ci ne peut être modifiée ni cassée par le roi". Encore plus significatif est ce témoignage d'Ibn Jobair : "Nous avons traversé une suite ininterrompue de fermes et de villages aux terres efficacement exploitées. Leurs habitants sont tous musulmans, mais ils vivent dans le bien-être avec les Franj [Francs ou croisés]. Leurs habitations leur appartiennent et tous leurs biens leur sont laissés. Or le doute pénètre dans le coeur d'un grand nombre de ces hommes quand ils comparent leur sort à celui de leurs frères qui vivent en territoire musulman. Ces derniers souffrent, en effet, de l'injustice de leurs coreligionnaires alors que les Franj agissent avec équité  ».

    Le lien avec la terre natale fait qu'au XIIe siècle, on commence à employer le mot « nation » (du latin nascere, « naître »), mais c'est pour qualifier les étudiants de même origine dans les universités de Bologne et Paris. Il y a ainsi la nation picarde, la nation normande...

    Le sentiment d'appartenance nationale se révèle à la fameuse bataille de Bouvines, en 1214, quand les milices bourgeoises prêtent main forte à l'armée féodale pour repousser une coalition en guerre contre le roi de France.

    Dans ce contexte, que devient l'empire d'Otton ? Il dépérit.

    Le titulaire du Saint Empire a les plus grandes difficultés à prélever l'impôt et manque d'autorité sur les seigneuries laïques et ecclésiastiques ainsi que sur les républiques urbaines. Pour imposer sa volonté, il n'a d'autre moyen que de faire appel au bon vouloir de ses vassaux, les barons d'Allemagne, lesquels ont d'autres priorités en tête.

     

    Combattants mongols en Chine

    Les barbares, chance et malédiction des empires

    Voilà ce qui fait la différence - capitale - entre l'empereur d'Occident et son homologue chinois. Celui-ci, conformément au schéma d'Ibn Khaldoun, peut recruter des mercenaires et des alliés parmi les barbares qui nomadisent aux confins de l'empire, Turcs, Ouigours, Mongols, Tibétains...

    Ces combattants étrangers sans attache locale n'ont aucun scrupule à réprimer les Chinois qui s'opposent à l'empereur. Ils empêchent aussi la formation d'une féodalité chinoise qui ferait obstacle à son autorité. Tout va pour le mieux jusqu'au moment où des barbares se lassent d'obéir à l'empereur ou envahissent le pays : s'ouvre alors un nouveau cycle avec période de troubles et nouvelle dynastie.

    Ce qui est bon pour l'empereur et pour l'intégrité de la Chine ne l'est pas pour la justice et l'équité. L'arbitraire est le lot commun. Si les habitants de la capitale, l'entourage de l'empereur et ses troupes vivent dans l'opulence grâce aux impôts dont sont accablés les paysans, il n'en va pas de même de ces derniers qui, dans l'incertitude du lendemain, n'osent épargner et investir.

    On peut voir dans cet arbitraire la raison qui va conduire les empires du IIe millénaire, la Chine, mais aussi Byzance, la Russie et les différents empires musulmans, à stagner tandis que s'épanouiront les États-Nations occidentaux.

    Amin Maalouf, cité plus haut, a entrevu le phénomène en auscultant les chroniques arabes des Croisades : «  Les Franj, dès leur arrivée en Orient, ont réussi à créer de véritables États. À Jérusalem, la succession se passait généralement sans heurts ; un conseil du royaume exerçait un contrôle effectif sur la politique du monarque et le clergé avait un rôle reconnu dans le jeu du pouvoir. Dans les États musulmans, rien de tel. Toute monarchie était menacée à la mort du monarque, toute transmission du pouvoir provoquait une guerre civile. Faut-il rejeter l'entière responsabilité de ce phénomène sur les invasions successives, qui remettaient constamment en cause l'existence même des États ? Faut-il incriminer les origines nomades des peuples qui ont dominé cette région, qu'il s'agisse des Arabes eux-mêmes, des Turcs ou des Mongols ?  ».

     

    Bienfaits de l'isolement

    De fait, ce qui distingue fondamentalement l'Europe occidentale des autres aires de civilisation, c'est qu'elle n'a connu aucune invasion à partir de 955 et de la victoire d'Otton sur les Hongrois. Les Mongols eux-mêmes se sont arrêtés en Hongrie sans émouvoir d'aucune façon les Occidentaux. Faute de barbares en périphérie, l'empereur d'Occident, à la différence de ses homologue chinois, arabe ou moghol, n'a jamais pu recruter des barbares qui auraient pu désarmer ses sujets et les pressurer à loisir.

    Ainsi, à l'abri de toute immixtion étrangère, des États de droit ont pu s'épanouir et durer dans l'ancien empire carolingien (entre Èbre, Elbe et Tibre) ainsi qu'en Angleterre. Ces États de droit ont inventé la démocratie et la liberté d'entreprendre, avec au bout du chemin la révolution industrielle.

    Une seule autre région du monde peut se féliciter de n'avoir connu aucune invasion ni vague migratoire au cours du dernier millénaire : l'archipel nippon. Est-ce un hasard si le Japon est aussi, en-dehors de la chrétienté médiévale, la seule autre région du monde à avoir connu une forme de féodalité ? Et le premier pays non-occidental à avoir adopté les recettes de la modernité : État de droit, éducation de masse, liberté d'entreprendre... ?

    La démonstration est belle. Soyons-en reconnaissants au vieil Ibn Khaldoun et à l'historien Gabriel Martinez-Gros qui a compris et mis en lumière sa pensée.

    André Larané

     

    Histoire Moderne 2:  États-Nations : la divergence européenne

     

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