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    Les Khazars

    La chute de l'empire

     

     

    Ce qui a fait la force des Khazars va cependant causer leur perte. S’ils réussissent à garder leur identité de peuple de la steppe, jusqu'à se convertir au judaïsme, ils conservent aussi un pouvoir essentiellement clanique, sans État. Au moindre signe de faiblesse, les clans et tribus qui leurs sont soumis sont tentés de se révolter. Après une période de troubles dans les années 830, le rapport de force se renverse dans la seconde moitié du IXe siècle et conduit à la chute de l’empire khazar.

    Thomas Tanase
     

    Combats autour de la steppe

    Un nouveau peuple, les Magyars, commence à prendre de l’importance. Ils ne sont pas turcophones ; leur langue est ougrienne et ils apparaissent dans les régions de l’Oural et de la Volga. Après s’être structurés sous l’autorité des Khazars, ils se répandent progressivement dans « l’Etelköz », la région entre le Dniepr et l’embouchure du Danube. Ils y ont sans doute été poussés par les Petchenègues, un peuple turcophone ennemi des Khazars, qui a lui-même franchi la Volga sous la pression des guerriers turcs Oghouz, établis du côté de la mer d’Aral.

    Les Magyars vont s’allier aux Khazars contre les Petchenègues, mais au IXe siècle, les Khazars peinent désormais à bloquer l’expansion arabe musulmane. C’est également au cours de ces années, de la fin du IXe siècle au début du Xe, que se rassemblent les populations slaves du Dniepr à la Volga autour d’un pouvoir d’origine viking, symbolisé par la figure du légendaire Rurik, puis du prince Oleg qui va notamment unir les « Ros » autour de Kiev.

     

    Solidus de Léon VI et Constantin VII Porphyrogennetos, 908-912

     

     

    Pendant ce temps, dans les Balkans, l’empire bulgare est à son apogée. Pour les contenir, l’empereur byzantin Léon VI (886-912) demande l’aide des Khazars ainsi que de leurs alliés magyars dirigés par Arpad. En retour, les Bulgares encouragent les Petchenègues à attaquer les Magyars et les Khazars sur leurs arrières. Une stratégie payante puisque les Magyars sont obligés de fuir en Pannonie vers 895. Ils sont accompagnés d’un groupe de rebelles khazars, les Kabars : ils formeront plus tard la Hongrie.

    Au Xe siècle, les Petchenègues contrôlent les rives de la mer Noire et les Byzantins entament une reconquête de la Crimée : le territoire khazar se réduit donc comme peau de chagrin. Cessant de soutenir ses alliés d’hier, Constantinople entre en relations avec les Petchenègues ou les Russes. Les Byzantins estiment les Khazars incapables de maîtriser la situation et les jugent d’autant moins utiles qu’ils se sont convertis au judaïsme.

    Mais c’est la principauté de Kiev qui va porter le coup de grâce aux Khazars. En 964, le prince Sviatoslav entame une longue guerre contre eux avec l’aide des Oghouz. Allié aux Byzantins, il descend vers le Danube pour combattre les Bulgares. Il reprend ensuite la guerre contre les Khazars en 968 et ravage leur capitale Atil.

    Puis les troupes du prince de Kiev se retirent, remplacées par les Oghouz. Le khanat des Khazars survit mais il ne peut plus peser sur les événements. Ce sont désormais les Ros, les Petchenègues et d’autres peuples issus du monde des Oghouz qui jouent les premiers rôles.

     

    Poursuite des guerriers de Sviatoslav par l'armée petchénègue, chronique de Jean Skylitzes, XIe-XIIe siècle, manuscrit de Madrid, Bibliothèque national d'Espagne.

     

     

    Vassalisés, les Khazars sont devenus tellement insignifiants que personne ne note plus leur présence, encore moins leur disparition. Peut-être des groupes se sont-ils maintenus jusqu’au passage des Mongols qui, vers 1240, détruisent tous les pouvoirs de la région. Mais la disparition des Khazars n’est mystérieuse qu’en apparence. Ils ont suivi la trajectoire de ces grandes confédérations de la steppe, capables un temps de réunir clans et tribus avant de se décomposer et d’être remplacées.

    Cela ne signifie pas pour autant que les Khazars n’aient laissé aucun héritage. Arthur Koestler a popularisé l’idée d’une « treizième tribu » d’Israël, postulant que les Khazars auraient été la véritable origine des populations ashkénazes, ces communautés juives d’Europe centrale et orientale.

    Les historiens ont plus que nuancé cette idée, qui repose sur une exagération manifeste. Ils ont parfois nié en bloc toute forme de lien, surtout si l’on estime que la conversion des Khazars n’a jamais concerné qu’une élite restreinte. Mais ce point de vue est lui-même aujourd’hui de plus en plus souvent nuancé.

    De fait, une part du peuple khazar s’est bien convertie au judaïsme. Il n’est donc pas impossible, même si cela fait toujours l’objet d’un débat, que des groupes d’origine khazare aient été intégrés dans les populations juives est-européennes ou russes. Mais il ne s’agirait alors que d’un élément parmi bien d’autres, sans doute limité, dans une formation qui s’inscrit sur le temps long.

    Les Turcs seldjoukides, appelés à une grande destinée, à l’origine lointaine de la Turquie moderne, sont issus de ces Oghouz qui ont côtoyé les Khazars ; on s’est parfois demandé, là aussi à titre d’hypothèse, si le fait que le fondateur de la dynastie, Seldjouk, ait appelé ses fils Mikhaïl (Michel), Yunus (Jonas), Musa (Moïse) et Israël ne témoigne pas d’une influence khazare.

     

    Miniature de l'arrivée des Hongrois dans le bassin des Carpates, Chronicon Pictum (chronique du Royaume de Hongrie), XIVe siècle.

     

     

     

    Les Hongrois se sont structurés au contact des Khazars et en portent une part d’héritage. La formation de la nation russe doit elle aussi quelque chose aux Khazars, même si c’est sur un mode antagoniste. C’est parce qu’ils ont ouvert un espace plus large, vers Constantinople, que les tribus slaves ont pu commencer à se développer.

    L’empire khazar se caractérisait par une ouverture vers les routes de l’Europe orientale, la mer Noire, l’axe de la Volga et la steppe. La Russie reprendra à son compte cette perspective. Les populations khazares ont aussi participé à la genèse du peuple russe, auxquelles elles ont été progressivement intégrées. Plus globalement, c’est sans doute grâce à cet empire défunt que l’orthodoxie doit d'avoir pu se diffuser parmi les peuples slaves. L’empire khazar a donc bien joué un rôle décisif dans l’Histoire du monde.

    Bibliographie

    J. Piatigorsky et J. Sapir (dir.), L’empire khazar, VIIe-XIe siècle. L’énigme d’un peuple cavalier, Paris, 2005,
    I. Lebedynsky, Les Nomades, Paris, 2003,
    D. M. Dunlop, The History of the Jewish Khazars, Princeton, 1954,
    P. B. Golden, H. Ben-Shammai et A. Róna-Tas (dir.), The World of the Khazars, Leiden, 2007.

     

    Histoire Moderne 2:  Les Khazars - La chute de l'empire

     

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    Les Khazars

    Juifs de la steppe

     

     

    Alliés de l’empire byzantin orthodoxe et en butte aux volontés expansionnistes des Arabes musulmans, les chefs khazars vont se convertir à la religion des tribus d’Israël. Un choix pour le moins surprenant de la part de ces redoutables nomades de la steppe, mais rationnel d'un point de vue géopolitique...

    Thomas Tanase
     

    Expédition menée par Ibn Fadlan sur la Volga, illustration extraite de l'ouvrage : Les plus anciennes nouvelles arabes sur les Bulgares de la Volga, Ch. M. Fraehn, 1823.

    La conversion au judaïsme

    D’après les sources arabes, la religion des Khazars était à l’origine tout à fait représentative des pratiques religieuses des peuples de la steppe. Ils vénéraient le Tengri, la divinité supérieure assimilée à la voûte céleste, le tout sans doute accompagné d’un culte des esprits et de pratiques chamaniques.

     

    Les ruines de la forteresse de Sarkel (située sur la rive droite du Don inférieur, dans l'actuel oblast de Rostov, au sud-ouest de la Russie) fut édifiée par les Khazars vers 830. L'agrandissement montre des prisonnières travaillant sur les fouilles, dans l'expédition archéologique du professeur Artamonova dans les années 1949-1951.

    Les dignitaires étaient enterrés avec toutes leurs richesses, y compris leurs chevaux, pour les accompagner dans l’autre monde. Au Xe siècle, le voyageur arabe Ibn Fadlan note aussi des sacrifices d’esclaves lors de leurs funérailles, selon une pratique venue de la steppe.

    Il semble que l'autorité était partagée chez les Khazars entre deux personnes : le pouvoir royal supérieur était exercé par un khan dépositaire du qut, la force magique qui lui permettait de régner ; le pouvoir politique effectif était quant à lui confié à un bek.

    Le khan vivait à l’écart avec ses concubines. On ne pouvait donc entrer en contact avec lui qu’avec le respect le plus insigne. Mais en cas de catastrophes ou de défaites, il pouvait être exécuté. De même, après quarante ans de règne, il était mis à mort de manière rituelle, à savoir étranglé afin que son sang ne soit pas versé.

     

    Artefacts extraits des fouilles de Sarkel, musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg, Russie, B.R. Long, DR.

    Des marchands chrétiens et musulmans se sont rapidement installés le long des voies commerciales qui animaient l’empire khazar. Les fourrures, le miel et la cire venus des terres slaves transitaient des ports de Crimée vers Constantinople ou empruntaient la Volga pour accéder au monde musulman à travers le Caucase.

    Les esclaves capturés à la guerre nourrissaient aussi les flux commerciaux vers le Moyen-Orient et la Méditerranée. Les taxes sur ces échanges ont procuré aux Khazars tissus et produits de luxe.

    Progressivement, ils se sont sédentarisés et ont développé une économie urbaine. De petites communautés juives se sont aussi installée le long des axes commerciaux. C’est dans ce contexte qu’est intervenu la conversion du peuple khazar au judaïsme. Les sources arabes du IXe siècle la datent du califat d’Haroun al-Rachid, aux environs de l’an 800, mais elle a dû se faire progressivement à partir des années 730.

     

    Artefacts extraits des fouilles de Sarkel, musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg, Russie, B. R. Long, DR.

    En 737, une victoire momentanée des troupes musulmanes dans le Caucase aurait obligé un khan khazar à se convertir à l’islam mais cette conversion n'a pas été suivie d’effet, ledit khan ayant été rapidement mis à mort.

    Se convertir au judaïsme présentait pour les Khazars un intérêt évident : préserver leur indépendance tout en entrant dans le monde des religions monothéistes et des grands empires sédentaires ! En effet, s’ils avaient adopté la foi chrétienne, ils seraient entrés dans la sphère d’influence byzantine. Devenir musulmans était une option encore moins envisageable puisque le califat était un ennemi de toujours. 

    Dans un premier temps, seul le clan dirigeant a dû se convertir. La diffusion du judaïsme a dû s’élargir ensuite, au cours des IXe et Xe siècles, à des couches plus larges de la population, même si elle est restée globalement minoritaire. D’autres Khazars sont tout de même aussi devenus chrétiens ou musulmans, sans oublier ceux qui ont choisi de conserver leur foi traditionnelle.

    À l’instar des autres empires de la steppe, le pouvoir khazar a laissé cohabiter les différents cultes. En 860, l’empereur byzantin Michel III et le patriarche Photios ont bien tenté de rebattre les cartes en envoyant saint Cyrille, le futur apôtre des peuples slaves, en mission. Mais le judaïsme était manifestement déjà bien installé et les résultats de cet apostolat furent modestes.

     

    Un fragment de brique avec des symboles juifs, menorah (chandelier), lulav (branche de palmier) et etrog (cédrat), retrouvé sur le site funéraire de Čipska šuma, embouchure du Danube, près de Čelarevo (Bačka, Voïvodine), D.R.

     
    Des sources concordantes

    La nouvelle de la conversion des Khazars parut si inouïe qu’elle est arrivée jusqu’en Andalousie (al-Andalus), l’Espagne sous domination musulmane.

     

    Hasdaï ibn Shaprut, ministre d'Abd al-Rahman III. L'agrandissement montre un aperçu de l'intérieur de Ben Ezra, la synagogue la plus ancienne du Caire.

    C'est ainsi que vers 950, Hasdaï ibn Shaprut, ministre juif du grand Abd al-Rahman III, essaye depuis Cordoue d’en savoir plus et envoie ses émissaires auprès des Khazars. Plusieurs documents ont été retrouvés, parmi lesquels une longue lettre écrite, semble-t-il, par Hasdaï pour présenter l’émirat de Cordoue aux Khazars.

    Ses émissaires semblent cependant avoir été bloqués à Constantinople, où un informateur juif aurait rédigé un rapport pour Hasdaï : ce serait l’origine d’un texte anonyme retrouvé dans la genizah de la synagogue du Caire (la pièce où l'on déposait les textes que l’on voulait conserver).

    Cependant, un roi khazar nommé Joseph a bien écrit une lettre sous deux formes - une longue et une abrégée - destinée au ministre juif Hasdaï ibn Shaprut vivant dans l’émirat de Cordoue. Un émissaire de Hasdaï a donc probablement réussi à entrer dans le royaume khazar pour rapporter cette réponse. Selon les écrits de ce roi, ce serait un bekconverti, Boulan, qui aurait contribué vers l’an 730 à diffuser le judaïsme.

     

    Notons que la genizah du Caire a aussi conservé une lettre de recommandation pour un voyageur, sans doute écrite au Xe siècle, qui mentionne une communauté juive à Kiev, exactement au moment où cette ville commence à apparaître sur la scène historique. 

    Enfin, il existe aussi un dialogue fictif écrit par Juda Halevi, le fameux poète et philosophe juif ibérique du XIIe siècle, qui explicite les raisons de la conversion au judaïsme des Khazars.

    La conversion des Khazars est aussi le signe de l’accélération des échanges sur un espace géographique élargi, depuis la Méditerranée jusqu’à la Volga et la mer Baltique. C’est l’époque où le chef des services de la poste (et du renseignement) des califes de Bagdad, ibn Khordadhbeh, décrit un réseau de marchands juifs, les Radhanites, qui circulent de la péninsule ibérique jusqu’à la Chine en traversant l’Égypte, ou bien gagnent Constantinople, puis l’empire khazar et les régions slaves.

    Pendant ce temps, des Vikings descendent les fleuves russes depuis la Baltique jusqu’à Constantinople tandis que, dans le sens inverse, des caravanes de plusieurs milliers d’hommes partent de Bagdad pour rejoindre les Bulgares de la haute Volga. La prise de contact entre les Khazars et le ministre juif andalou d’Abd al-Rahman III n’est finalement que l’un des effets les plus surprenants de cet élargissement du monde.

    L'arrivée des Magyars va rebattre les cartes dans la steppe et conduire à la disparition des Khazars et l'oubli de leur singulière judéité...

     

    Abd-al-Rahman III reçoit des émissaires, Dionisio Baixeras Verdaguer, 1885, université de Barcelone.

     

    Histoire Moderne 2:  Les Khazars - Juifs de la steppe

     

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    Les Khazars

    Des nomades au secours de Byzance

     

     

    Étrange destin que celui des Khazars. Ce peuple turcophone issu des steppes d’Asie centrale a constitué un puissant empire autour de l’actuelle mer Caspienne.

     

    Buste d'un guerrier khazar, illustration extraite d'une encyclopédie ukrainienne, Institut des études ukrainiennes, Université de Toronto, Canada.

    C’est lui qui a préservé le Caucase de la conquête arabe musulmane et soutenu la lutte de l’empire byzantin contre son puissant voisin perse. Aux VIIe-IXe siècles, il jouait donc un rôle déterminant sur la scène du monde.

    Plus étonnant encore : ce peuple turcophone s’est en partie converti au judaïsme, cas unique en son genre. « On trouve des musulmans, des chrétiens, des juifs, des païens. Le roi, sa suite et sa parentèle sont juifs. Le roi des Khazars est devenu juif à l’époque du califat d’Haroun al-Rashid », témoigne vers 950 le géographe et voyageur de Bagdad al-Masudi. Malgré son importance stratégique, dont le monde actuel porte encore la marque, l’empire khazar a pourtant disparu sans guère laisser de traces... 

    Pouchkine évoquera néanmoins ces « Khazars insensés » dans La chanson d’Oleg le Très Sage. Bien peu de choses au fond.

    Thomas Tanase
     

    Objet issu des fouilles où se trouvait Atil, capitale khazare (région d'Astrakhan en Russie), VIIIe-IXe siècle,  musée historique d'État de Moscou.

    Les Khazars, un peuple de la steppe

    Dès leur origine, les empires chinois mais aussi perse et romain sont en interaction avec les peuples nomades dits « barbares », échangeant tributs, marchandises, mercenaires… et parfois épouses.

     

    Plaque de bronze d'un homme du plateau d'Ordos occupé par les Xiongnu, IIIe-Ier siècle av. J.-C., British Museum, Londres.

    La fondation de l’empire chinois en 221 av. J.-C. est contemporaine de celle du premier empire de la steppe fondé par les Xiongnu, l’un des peuples turcophones qui nomadisent en Asie centrale. Érigée à cette époque-là, la Muraille de Chine témoigne du souci des sédentaires de se protéger des incursions nomades.

    Au VIe siècle de notre ère émergent les Turcs célestes (Gök Türk), dont l'immense empire s’étend de la mer d’Aral jusqu’aux portes de la Chine. Le nom « turc » est alors employé pour la première fois sur des stèles rappelant le pouvoir céleste de leur souverain, le grand-khan. Il sera conservé jusqu’à l’arrivée du Mongol Gengis Khan.

    Preuve de leur importance, les Byzantins ont envoyé dès 568 un ambassadeur auprès du grand-khan qui résidait dans les monts Altaï.

     

    Le buste de Bumin Kagan, fondateur du khanat Göktürk.

    Les Khazars sont nés aux marges occidentales de ce premier empire turc et ils en tirent leurs caractéristiques fondamentales. Ensemble composite de populations turques et nomades, ce peuple s’est uni autour d’un clan dirigeant, les Ashina, fondateurs de l’empire turc céleste.

    C'est en 589 qu'ils apparaissent pour la première fois comme un ensemble constitué, lorsqu’ils sont intégrés à l’armée turque pour attaquer les Perses. À cette date, il s’agit encore d’une tribu sans grande importance, basée dans le Daghestan actuel, situé dans le Caucase.

     

    Détail d'une gravure représentant un guerrier bulgare ou avar victorieux à cheval avec un captif, aiguière en or, VIIe-IXe siècle. L'agrandissement présente l'un des objets du trésor de Nagyszentmiklós, trouvé en 1799 à Sânnicolau Mare (anciennement la Hongrie - actuellement la Roumanie), Kunsthistorisches Museum, Vienne, Autriche.

    Leur destin bascule à la génération suivante... En 626, l’empire byzantin semble perdu. Alors que les armées du basileus Héraclius sont occupées en Asie mineure à lutter contre les Perses, les Avars, un peuple turcophone allié à des Slaves venus des Balkans, assiègent Constantinople.

    En désespoir de cause, Héraclius renverse la situation en nouant une alliance avec les Khazars. L'année suivante, il fait sa jonction avec les troupes du grand-khan khazar Ziebil devant Tiflis (Tbilissi), actuelle capitale de la Géorgie.

    Pris en tenaille, les Perses sont enfin vaincus. La catastrophe annoncée s’est transformée en victoire miraculeuse, propulsant les Khazars sur les devants de la scène de l’Histoire. Comme l’empire des Turcs célestes, de plus en plus divisé, n’est plus en mesure de contrôler ses confins, les Khazars et un autre peuple turcophone, les Bulgares, se livrent une guerre féroce.

    L’éphémère empire bulgare est défait vers 670. Une partie de ses habitants fuit vers les Balkans et s’assimile aux populations slaves tout en leur offrant un encadrement militaire : ils vont former le creuset de la future nation bulgare. 

    Les Khazars en profitent pour occuper l’espace ainsi libéré de sorte que, vers 670, ils dominent un immense territoire, allant de l’embouchure du Danube jusqu’à la mer Caspienne, avec un centre de gravité situé sur la basse-Volga, dont Atil est la capitale. La Crimée, colonisée par les Grecs depuis l’Antiquité et restée jusqu’au VIIe siècle sous domination byzantine, passe alors progressivement sous leur domination, à l’exception de l’important port grec de Chersonèse (la Sébastopol actuelle).

    Ce vaste empire Khazar va jouer un rôle fondamental aux VIIIe et IXe siècles...

     

    Histoire Moderne 2:  Les Khazars - Des nomades au secours de Byzance

    Le verrou de la mer Noire

    À partir des années 630, les Arabes musulmans réussissent à conquérir un immense espace. Après s’être emparés de la Perse, ils sont en mesure d’investir le Caucase dès 654. Ils se heurtent alors pour la première fois aux Khazars. C’est le début d’un long conflit, émaillé de trêves périodiques.

    Entre temps, la situation s’est de nouveau dégradée à Constantinople et le pouvoir impérial implose. En 695, l’empereur destitué Justinien II se réfugie à Chersonèse (Crimée), pour se placer sous la protection des Khazars. 

     

    Les Arabes attaquent Constantinople sous le règne de l'empereur Léon III, Le second siège arabe de Constantinople, Chronique de Constantine Manasses, XIVe siècle.

    En 704, les Khazars lui retirent leur protection et se disposent à le livrer à Constantinople. Manque de chance, Justinien s’évade et parvient à reprendre les rênes du pouvoir !

    Cinq ans plus tard, en 711, les Byzantins sont de nouveau en difficulté. Chersonèse, soutenu par les Khazars, se révolte. Justinien II envoie une flotte pour réduire les insurgés mais l’armée se rebelle à son tour et marche sur Constantinople pour le destituer. Dans le tumulte qui s’ensuit, l’empereur est assassiné et c’est un chef militaire, Léon, qui lui succède.

    À cette même période, Byzance doit également subir l’assaut des Arabes qui assiègent la ville. Une fois encore, l’empire byzantin sera sauvé par les Khazars. Pour se prémunir de leurs attaques, le calife de Bagdad a détourné contre eux une partie de ses troupes. Il a donc entamé le siège de Byzance avec une armée amoindrie et, de ce fait, ne parvient pas à obtenir la reddition de la ville.

    Parfaitement conscient des enjeux stratégiques, Léon III scelle une alliance avec ses nouveaux alliés en mariant son fils et héritier, Constantin, à une princesse khazare nommée Çicek (Fleur). Baptisée sous le nom d’Irène, elle donnera le jour à l’empereur Léon IV « le Khazar ». On lui attribue un célèbre vêtement byzantin de cette époque, une riche tunique brodée nommée tzitzakion.

     

    Solidus (monnaie romaine) sur lequel figure Léon III. L'agrandissement montre son fils, Constantin V.

    Léon III et son fils Constantin V s'attireront une mauvaise réputation dans l’histoire byzantine en raison de leur iconoclasme. Il n'empêche que leur alliance avec les Khazars a contribué à préserver l'empire des menaces venues des conquérants arabes. Cette alliance s'est prolongée jusqu'à l'orée de l'An Mil et il n’est d’ailleurs pas impossible que le père du patriarche Photios, la grande figure de l’Église orthodoxe du Xe siècle, ait été d’origine khazare. Dans un moment de colère, l’empereur Michel III n’a-t-il pas traité Photios de « mufle khazar » ?

    Dans le Caucase, cependant, les escarmouches avec les troupes de l'empire abbasside de Bagdad sont incessantes et ne font que s’intensifier. Par leur résistance obstinée, les Khazars font obstacle à l’expansion musulmane qui va se détourner vers l'Asie centrale, préservant du même coup le monde russe. À la même époque, d'autres populations turcophones commencent leur migration de la steppe vers le Moyen-Orient où elles vont constituer une élite guerrière au service de Bagdad.

    Si ces rapports conflictuels avec le monde arabo-musulman laissait difficilement augurer une conversion à l’Islam, conduisaient-ils pour autant à l’adoption de la religion juive ? C’est pourtant cette voie qu’ont décidé d’emprunter les dirigeants khazars au VIIIe siècle.

     

     

    Histoire Moderne 2:  Les Khazars - Des nomades au secours de Byzance

     

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    3 juillet 1608

    Samuel de Champlain fonde Québec

     

    herodote.net



     

    Le 3 juillet 1608, sous le règne d'Henri IV, Samuel de Champlain fonde la ville de Québec. Elle va devenir le point de départ de la colonisation de la Nouvelle-France et, au XIXe siècle, donner son nom à la province canadienne dont elle est aujourd'hui la capitale administrative. 

    Ses débuts vont toutefois être lents et difficiles, les Français manifestant peu d'intérêt pour cette Nouvelle-France qu'ils réduisent comme Voltaire à « quelques arpents de neige vers le Canada » (Candide)...

    Alban Dignat
     

     

    Explorateur passionné
     

    Né 38 ans plus tôt dans une famille de marins de Brouage, près de La Rochelle, d'un naturel hardi et passionné, Samuel de Champlain fait un premier voyage en Amérique du Sud et suggère (déjà) le creusement d'un canal dans l'isthme centre-américain. Puis il explore en 1603 la côte nord-américaine aux côtés d'Aymar de Chaste, premier gouverneur de la « Nouvelle-France », une colonie encore à l'état de projet.

     

    En 1604, de retour dans le Nouveau Monde avec de Monts, le successeur de De Chaste, il tente sans succès de créer un établissement permanent dans la vallée d'Annapolis, en Acadie. Il regagne brièvement la France et publie Des Sauvages.

     

    Lorsqu'il revient en Nouvelle-France quatre ans plus tard, Champlain jette cette fois son dévolu sur la vallée du fleuve Saint-Laurent. Il repère un promontoire boisé auquel les Indiens du cru donnent le nom de Québec, en un lieu où le fleuve se rétrécit. Là, il fonde un comptoir, l'« Abitation de Québec », à l'origine de l'actuelle capitale administrative de la Belle Province. Samuel de Champlain veut y attirer les Indiens Montagnais, Hurons et Algonquins et en faire un établissement permanent pour la traite des fourrures.

     

    Modestes débuts
     

    Située à l'emplacement de l'actuelle église Notre-Dame-des Victoires, dans la Basse-Ville, l'Abitation comporte trois maisons en bois à deux étages disposées en U autour d'une cour fermée, et un magasin d'un étage sur une cave.

     

    Un colombier a pu faire fonction de tour de guet (mais il n'est pas sûr qu'il ait existé ailleurs que dans une gravure de propagande).

     

    L'ensemble est ceinturé par un fossé et des remparts de terre, avec un pont-levis et deux plates-formes à canon.

     

    L'établissement compte à ses débuts 28 hommes. Dès le début, des frictions surgissent entre ceux-ci. Un certain Jean Duval, serrurier de son état, projette avec quatre complices d'assassiner Samuel de Champlain pendant son sommeil et de vendre la colonie aux Espagnols. Démasqué, il est pendu et sa tête plantée au bout d'une pique en guise d'avertissement.

     

    Là-dessus arrive l'hiver et avec lui le scorbut et la dysenterie. La maladie fauche 16 des 24 Français restés à Québec. Les survivants, dont Champlain, sont ravitaillés le 5 juin 1609 par une équipe de secours envoyée par Pierre Dugua de Mons, lieutenant général en Nouvelle-France.

     

    Commme si cela ne suffisait pas, Champlain est obligé de s'impliquer dans les guerres indiennes. Il s'allie aux Hurons et aux Algonkins contre les Iroquois. C'est ainsi qu'il se retrouve à un moment avec 60 Hurons face à 200 Iroquois. Il braque son arquebuse et fait feu sur un ennemi. C'est la débandade. La technologie de l'homme blanc l'a emporté sur le nombre.

     

     

    Champlain poursuit l'exploration du pays et accomplit plusieurs voyages en France (il aura traversé au total 21 fois l'Atlantique, un record pour l'époque). Mais il n'oublie jamais sa colonie de Québec, dont il est nommé lieutenant-gouverneur par le duc de Montmorency en 1619. Il entreprend en 1623 la construction des premiers bâtiments en pierre.

     

    Les Anglais s'emparent de la petite ville le 19 juillet 1629 mais la restituent à la France trois ans plus tard, par le traité de Saint-Germain-en-Laye. Samuel de Champlain, qui a été capturé, revient au Canada.

     

    Il meurt à Québec le 25 décembre 1635, à l'âge de 65 ans, tandis que gouvernent en France Louis XIII et son ministre Richelieu. Sa ténacité et sa réussite lui valent d'être surnommé le « Père de la Nouvelle-France ».

     

    Histoire Moderne 2:  Samuel de Champlain fonde Québec - 3 juillet 1608

     

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    1963-1975

    La guerre du Vietnam

     

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    En bordure de la mer de Chine, le Vietnam est une nation de deux mille ans d'âge. Colonisée par la France à la fin du XIXe siècle, elle a recouvré son indépendance en 1954 au terme de la guerre d'Indochine tout en se divisant en deux États rivaux : le Nord-Vietnam pro-soviétique (20 millions d'habitants, capitale : Hanoï) et le Sud-Vietnam pro-occidental (15 millions d'habitants, capitale : Saigon). 

    Mais au Sud-Vietnam se développe une rébellion communiste activement soutenue par le Nord-Vietnam. Elle va déboucher sur une nouvelle guerre de plus de dix ans dans laquelle vont s'impliquer les États-Unis et leurs alliés d'une part, l'URSS et dans une moindre mesure la Chine populaire d'autre part.

    Bien plus qu'une nouvelle péripétie de la guerre froide entre le camp occidental et le camp soviétique, cette guerre ultra-médiatisée apparaît a posteriori comme le révélateur d'un monde nouveau. Elle met aux prises des Occidentaux las des aventures impériales et un tiers monde qui prend conscience de sa force.

    André  Larané
     

     

    D'une guerre à l'autre

    Tout commence avec les accords de Genève du 21 juillet 1954 qui mettent fin à la présence française au Viêt-nam (on écrit aussi Vietnam). Ils ne débouchent pas comme prévu sur la réunification des deux Viêt-nam mais sur une exacerbation des rivalités. Une zone démilitarisée sépare les deux Viêt-nam au niveau du 17e parallèle.

     

    Ngô Dinh Diêm, président de la République du Vietnam (Huế, 3 janvier 1901 ; Saïgon, 2 novembre 1963), devant son frère l'évêque Ngo, sa belle-soeur et son frère Nhu

    Au sud, l'ex-empereur Bao Dai est éliminé par le chef du gouvernement, le catholique Ngô Dinh Diêm. Celui-ci proclame la République le 26 octobre 1955, suite à un référendum truqué, et instaure un régime dictatorial et népotique (*).

    Il obtient l'évacuation des troupes françaises, mène à bien l'installation de 800 000 réfugiés nord-vietnamiens, dont beaucoup de catholiques, réduit les sectes au silence et combat la pègre saïgonnaise.

    Mais Diêm lui-même, étroitement associé à son frère Nhu et à sa belle-soeur, s'engage dans une voie de plus en plus autoritaire et répressive.

     

    Ho Chi Minh et Le Duan, secrétaire général du PC vietnamien (7 avril 1907 - 10 juillet 1986)

    Le 19 décembre 1960 est créé un mouvement insurrectionnel d'opposition, le Front national de libération du Viêt-nam du sud (FNL). Ses combattants sont qualifiés péjorativement par leurs adversaires de Viêt-công  ou Vietcongs (« communistes vietnamiens »). Ils bénéficient du soutien actif des soldats de l'Armée Populaire Vietnamienne(APV). 

    Ces « Bô dôi » viennent du Nord-Vietnam selon un plan de conquête échafaudé par le gouvernement de Hanoi, en l'occurrence le secrétaire général du parti communiste Lê Duan et Lê Duc Tho. Trop vieux, Hô Chi Minh, le père de l'indépendance, se tient en retrait.

    Diêm regroupe les paysans les plus exposés dans des « hameaux stratégiques » pour les soustraire à l'influence des guerilleros. Un millier de villages fortifiés sont au total aménagés. Mais cette politique coercitive n'a d'autre effet que d'amplifier l'opposition populaire au régime.

    À partir de 1961, le président américain John Fitzgerald Kennedy envoie sur place quelques troupes déguisées en conseillers militaires.

    Il veut à tout prix empêcher l'arrivée au pouvoir des communistes à Saigon pour éviter une chute en cascade des derniers régimes pro-occidentaux d'Asie (selon la « théorie des dominos » formulée par l'ancien président Eisenhower).

     

    Hélicoptère américain abattu à Ap Bac, dans le delta du Mékong (2 janvier 1963)

    Dans un premier temps, l'armée sud-vietnamienne, épaulée par les conseillers américains, se flatte de quelques beaux succès et les Vietcongs se tiennent coi, apeurés par les moyens impressionnants mis en oeuvre par les Américains, en particulier les hélicoptères de combat.

    Mais tout bascule le 2 janvier 1963 à Ap Bac, dans le delta du Mékong. Ce jour-là, dans une embuscade, les Vietcongs abattent cinq hélicoptères américains et font de nombreuses victimes avant de se retirer, libérés de la peur que leur inspirait la puissance américaine. La guerre du Vietnam commence pour de bon.

    L'opposition au régime de Diêm et Nhu, de plus en plus répressif, gagne les villes.

     

    Le 11 juin 1963, le moine bouddhiste Thich Quang Duc s'immole par le feu au centre de Saigon (DR)

    Le 11 juin 1963, le moine bouddhiste Thich Quang Duc (73 ans) s'immole par le feu au centre de Saigon pour protester contre la dictature et les « persécutions »à l'égard de sa communauté. D'autres moines suivent son exemple. L'opinion publique occidentale s'émeut.

    Le gouvernement Kennedy demande à Diêm d'écarter au moins son frère mais Diêm fait la sourde oreille car il sait que Washington n'a pas de solution de rechange. 

    S'y croyant autorisés par l'ambassadeur américain Henry Cabot-Lodge, des généraux sud-vietnamiens s'emparent le 2 novembre 1963 des bâtiments gouvernementaux. Diêm se réfugie avec son frère dans une église et réclame et obtient un sauf-conduit. Mais sitôt sortis de l'église, les deux hommes sont sommairement exécutés.  

    Quelques jours plus tard, à Dallas, le président Kennedy est lui-même assassiné. Lyndon Baines Johnson lui succède à la Maison Blanche.

    On recense à ce moment-là plus de quinze mille militaires américains aux côtés des soldats sud-vietnamiens. Il s'agit dans les faits de forces spéciales (« bérets verts ») qui n'hésitent pas à intervenir en appui de leurs alliés et dont une cinquantaine ont déjà été tués.

     

    Forces spéciales américaines au Vietnam (années 1960)

    Fatale escalade

    Entre le 2 août et le 4 août 1964, deux destroyers américains, le Maddox et le Turner Joy, qui se sont aventurés dans les eaux territoriales du Nord-Vietnam, essuient des tirs de la part des Nord-Vietnamiens. C'est du moins ce qu'affirment les services secrets de Washington (les équipages des navires concernés nieront plus tard la réalité de cette agression).

    Cet incident du golfe du Tonkin vient à point pour le successeur de Kennedy, Lyndon Baines Johnson, qui est entré en campagne électorale.

    Il décide de montrer ses muscles pour faire taire son rival républicain Barrry Goldwater qui agite à tout va la menace de subversion communiste. 

     

    Défense civile à Hanoi pendant les bombardements

    Prenant prétexte de l'« agression » du Tonkin, le président lance dès le 4 août les premiers raids américains sur les positions communistes au Sud-Vietnam et, le 7 août 1964, il obtient du Congrès les pleins pouvoirs militaires pour un engagement contre le Nord-Vietnam.

    Cette détermination lui vaut une réélection triomphale le 4 novembre suivant.

    Les Américains commencent à bombarder le Nord-Vietnam le 7 février 1965. Ils espèrent par ces bombardements priver les maquisards communistes du Sud-Vietnam et les troupes d'invasion nord-vietnamiennes de leurs approvisionnements en armes et en carburant. Ils n'arrivent cependant pas à couper les fameuses « pistes Hô Chi Minh » et les navettes maritimes par lesquelles transitent, du nord au sud, hommes et matériels.

    L'escalade atteint son maximum d'intensité avec le bombardement des villes du Nord-Vietnam, à partir du 29 juin 1966. Mais elle est obérée par l'ineptie de l'armée sud-vietnamienne, nombreuse et surarmée mais corrompue et prédatrice. Ses généraux ont tout juste fait élire à la présidence l'un des leurs, Thieu. Comme son Premier ministre Ky, ce militaire n'a d'autre souci que de s'enrichir au plus vite... 

     

    Raid de B52 sur le Nord-Vietnam (années 1960)

    Engagement au sol

     

    Robert S. McNamara (9 juin 1916, San Francisco ; 6 juillet 2009, Washington)

    S'opposant à la prudence du Secrétaire à la Défense Robert McNamara, le général William Westmoreland, commandant du corps expéditionnaire, obtient dès 1965 l'envoi de marines combattants et non plus seulement de conseillers. De plus en plus de soldats traversent l'océan Pacifique pour combattre dans la jungle et les rizières un ennemi insaisissable.

    En 1968, on en arrive à compter plus de 500 000 Américains en uniforme au Sud-Vietnam. Ces soldats et leurs alliés (50 000 Sud-Coréens, 7500 Australiens, 500 Néo-Zélandais, 2000 Philippins, 8000 Thaïlandais) sont néanmoins en minorité à côté du million de soldats et miliciens engagés dans l'armée sud-vietnamienne.

     

    William Westmoreland (26 mars 1914, Spartanburg, Caroline du Sud ; 18 juillet 2005, Charleston, Caroline du Sud)

    Qui plus est, la plupart des soldats américains se tiennent loin des combats, affectés à des tâches logistiques dans des bases géantes et plutôt confortables (Long Binh compte ainsi 12 piscines, trois bibliothèques, une salle de spectacles, trois terrains de foot...). Moins d'un quart combat réellement. Ce sont les « grunts » ou « grognards »(fusiliers, marines...), sollicités à outrance, et dont les exploits ont été largement mis en scène par les plus grands cinéastes d'Hollywood, avec en fond sonore le vrombrissement des hélicoptères, l'engin à tout faire de cette guerre.

    Ils affrontent plus de 300 000 Vietcongs, mobiles et soutenus par une grande partie des paysans, sans compter les unités nord-vietnamiennes qui ont envahi le Sud.

    Le général Westmoreland fait bombarder et brûler les villages avant qu'ils ne soient investis par les marines. Il s'ensuit trois millions de paysans déplacés.

    Malgré ou à cause des pertes humaines, familles décimées, villages détruits, la détermination des Nord-Vietnamiens et des paysans ne faiblit pas et les recrutements tant dans l'armée que chez les rebelles compense régulièrement les pertes.

     

    Attaque d'un village sud-vietnamien (1966), DR

    Laos et Cambodge voisins sont bientôt entraînés dans la guerre malgré eux. Le 30 janvier 1970, l'intervention des Américains et de leurs alliés au Cambodge, pays officiellement neutre mais par lequel transite la « piste Hô Chi Minh », suscite la protestation des parlementaires américains. Ils retirent au président ses pouvoirs spéciaux pour éviter tout nouveau dérapage.

    Au total, sur les trois pays indochinois seront lâchées au cours de la guerre plusieurs millions de tonnes de bombes, trois fois plus que pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Le napalm et l'« agent orange » sont aussi utilisés à très grande échelle. L'US Air Force se sert de ces défoliants chimiques, précédemment employés par les Français, pour brûler le couvert végéral, les habitations en bois et les récoltes, avec des effets ravageurs à très long terme sur la santé des populations et sur l'environnement.

     

    Bombardement d'un village vietnamien (années 1960)

    Mi Lay, un massacre impuni

    Dans le village sud-vietnamien de Mi Lay, le 16 mars 1968, la compagnie C a tué entre 300 et 500 civils, dont beaucoup de femmes et d’enfants, au cours d’une opération planifiée sous les ordres du lieutenant William Calley (26 ans). Le drame ayant été ébruité, le lieutenant prétendit avoir obéi aux ordres de son capitaine Ernest Medina.

    Mais la cour martiale ne retint que la responsabilité personnelle. Le 29 mars 1969, elle le condamne à la prison à vie pour le crime de 22 civils. Le président Nixon intervient trois jours plus tard pour commuer sa peine. Il est gracié en 1974 après trois années de prison. Le scandale est grand dans l'opinion publique américaine.

    La désescalade

    Marine américain au Vietnam

    En février 1968, cette deuxième guerre d'Indochine (après celle qui opposa les communistes vietnamiens aux Français) arrive à un tournant avec une contre-offensive massive du Vietcong, l'« offensive du Têt » (du nom de la grande fête du Nouvel An vietnamien). Elle se solde par d'énormes pertes du côté communiste mais a des répercussions décisives sur l'opinion occidentale.

    À Washington, Robert McNamara, qui n'a jamais apprécié l'intervention au Vietnam et ne croit plus en un possible succès, quitte le Secrétariat à la Défense le 29 février 1968 pour la Banque Mondiale. À la tête du corps expéditionnaire américain, le général Creighton Abrams remplace le bouillonnant William Westmoreland.

    Sur les campus de Californie, la contestation monte en flèche.

     

    Manifestation contre la guerre du Vietnam

    Elle témoigne d'une première scission entre la jeunesse éduquée, généralement issue des classes moyennes supérieures et habile à se faire exempter du service militaire, et la jeunesse pauvre issue des milieux ouvriers blancs et noirs, dans laquelle se recrute les soldats du corps expéditionnaire.

    En lien avec la montée du mouvement hippie, qu'illustrent le festival de Woostock et le slogan Make love, not war (« Faites l'amour, pas la guerre »), la jeunesse étudiante et les artistes, telle Jane Fonda, se mobilisent activement contre l'intervention de leur pays de l'autre côté du Pacifique.

    Les désertions se font plus nombreuses... 

    La contestation ne tarde pas à gagner tous les campus du monde occidental.

     

    Manifestation pacifiste devant le Pentagone en 1967 (DR)

    Une Amérique effondrée

    En novembre 1968, le candidat républicain Richard Milhous Nixon est élu par surprise face au vice-président sortant Hubert Humphrey. Celui-ci avait promis d'engager des négociations avec Hanoi mais quelques jours avant le scrutin, le président sud-vietnamien Thieu avait refroidi ses partisans en annonçant son refus d'y participer (peut-être à l'instigation de Nixon !). 

    Élu et réélu quatre ans plus tard, Nixon entame malgré tout en 1970 le retrait des troupes américaines. En 1972, il se rend à Pékin, amorçant une détente avec le camp adverse, et, en janvier 1973, conclut les accords de paix de Paris par lesquels les États-Unis s'engagent à retirer toutes leurs troupes dans les 60 jours et le Nord-Vietnam à libérer tous ses prisonniers américains.

    Entre-temps, du 18 au 29 décembre 1972, il ordonne un bombardement massif de Hanoi et des grandes villes du nord par l'US Air Force pour tenter de rendre ses interlocuteurs à la table des négociations plus accommodants.

     

    Combattants vietcongs (DR)

    La guerre va se poursuivre entre Vietnamiens jusqu'à la chute de Saigon, deux ans plus tard, en laissant un bilan accablant du côté vietnamien. Les Américains déplorent 58 000 morts (environ deux fois moins que pendant les quelques mois de leur intervention dans la Première Guerre mondiale). Les Vietnamiens, quant à eux, auraient perdu un total de 3,8 millions de civils et militaires selon Robert McNamara, soit près de 8 % de leur population. À quoi s'ajoutent les blessés, les mutilés et les victimes du napalm et de l'« agent orange ».

    La guerre du Vietnam a surpris les États-Unis au sommet de leur puissance et de leur prestige. Elle va ternir irrémédiablement leur image. Les Américains ne se remettront de leur humiliation que dans les années 1980, grâce au verbe du président Ronald Reagan.

    De Cimino (Voyage au bout de l'enfer, 1978) et Coppola (Apocalypse Now, 1979) à Stone (Platoon, 1987) et Levinson (Good Morning Vietnam, 1987), les cinéastes d'Hollywood vont puiser dans le traumatisme vietnamien matière à nombre de chefs-d'oeuvre.

    Quant aux militaires, ils veilleront désormais à garder sous contrôle (embedded) les journalistes appelés à suivre leurs opérations extérieures pour ne plus avoir à affronter leur opinion publique en sus de leurs ennemis.

     

    Une image du film Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979)

     

    Histoire Moderne 2:  La guerre du Vietnam - 1963-1975

     

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