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    1963-1975

    La guerre du Vietnam

     

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    En bordure de la mer de Chine, le Vietnam est une nation de deux mille ans d'âge. Colonisée par la France à la fin du XIXe siècle, elle a recouvré son indépendance en 1954 au terme de la guerre d'Indochine tout en se divisant en deux États rivaux : le Nord-Vietnam pro-soviétique (20 millions d'habitants, capitale : Hanoï) et le Sud-Vietnam pro-occidental (15 millions d'habitants, capitale : Saigon). 

    Mais au Sud-Vietnam se développe une rébellion communiste activement soutenue par le Nord-Vietnam. Elle va déboucher sur une nouvelle guerre de plus de dix ans dans laquelle vont s'impliquer les États-Unis et leurs alliés d'une part, l'URSS et dans une moindre mesure la Chine populaire d'autre part.

    Bien plus qu'une nouvelle péripétie de la guerre froide entre le camp occidental et le camp soviétique, cette guerre ultra-médiatisée apparaît a posteriori comme le révélateur d'un monde nouveau. Elle met aux prises des Occidentaux las des aventures impériales et un tiers monde qui prend conscience de sa force.

    André  Larané
     

     

    D'une guerre à l'autre

    Tout commence avec les accords de Genève du 21 juillet 1954 qui mettent fin à la présence française au Viêt-nam (on écrit aussi Vietnam). Ils ne débouchent pas comme prévu sur la réunification des deux Viêt-nam mais sur une exacerbation des rivalités. Une zone démilitarisée sépare les deux Viêt-nam au niveau du 17e parallèle.

     

    Ngô Dinh Diêm, président de la République du Vietnam (Huế, 3 janvier 1901 ; Saïgon, 2 novembre 1963), devant son frère l'évêque Ngo, sa belle-soeur et son frère Nhu

    Au sud, l'ex-empereur Bao Dai est éliminé par le chef du gouvernement, le catholique Ngô Dinh Diêm. Celui-ci proclame la République le 26 octobre 1955, suite à un référendum truqué, et instaure un régime dictatorial et népotique (*).

    Il obtient l'évacuation des troupes françaises, mène à bien l'installation de 800 000 réfugiés nord-vietnamiens, dont beaucoup de catholiques, réduit les sectes au silence et combat la pègre saïgonnaise.

    Mais Diêm lui-même, étroitement associé à son frère Nhu et à sa belle-soeur, s'engage dans une voie de plus en plus autoritaire et répressive.

     

    Ho Chi Minh et Le Duan, secrétaire général du PC vietnamien (7 avril 1907 - 10 juillet 1986)

    Le 19 décembre 1960 est créé un mouvement insurrectionnel d'opposition, le Front national de libération du Viêt-nam du sud (FNL). Ses combattants sont qualifiés péjorativement par leurs adversaires de Viêt-công  ou Vietcongs (« communistes vietnamiens »). Ils bénéficient du soutien actif des soldats de l'Armée Populaire Vietnamienne(APV). 

    Ces « Bô dôi » viennent du Nord-Vietnam selon un plan de conquête échafaudé par le gouvernement de Hanoi, en l'occurrence le secrétaire général du parti communiste Lê Duan et Lê Duc Tho. Trop vieux, Hô Chi Minh, le père de l'indépendance, se tient en retrait.

    Diêm regroupe les paysans les plus exposés dans des « hameaux stratégiques » pour les soustraire à l'influence des guerilleros. Un millier de villages fortifiés sont au total aménagés. Mais cette politique coercitive n'a d'autre effet que d'amplifier l'opposition populaire au régime.

    À partir de 1961, le président américain John Fitzgerald Kennedy envoie sur place quelques troupes déguisées en conseillers militaires.

    Il veut à tout prix empêcher l'arrivée au pouvoir des communistes à Saigon pour éviter une chute en cascade des derniers régimes pro-occidentaux d'Asie (selon la « théorie des dominos » formulée par l'ancien président Eisenhower).

     

    Hélicoptère américain abattu à Ap Bac, dans le delta du Mékong (2 janvier 1963)

    Dans un premier temps, l'armée sud-vietnamienne, épaulée par les conseillers américains, se flatte de quelques beaux succès et les Vietcongs se tiennent coi, apeurés par les moyens impressionnants mis en oeuvre par les Américains, en particulier les hélicoptères de combat.

    Mais tout bascule le 2 janvier 1963 à Ap Bac, dans le delta du Mékong. Ce jour-là, dans une embuscade, les Vietcongs abattent cinq hélicoptères américains et font de nombreuses victimes avant de se retirer, libérés de la peur que leur inspirait la puissance américaine. La guerre du Vietnam commence pour de bon.

    L'opposition au régime de Diêm et Nhu, de plus en plus répressif, gagne les villes.

     

    Le 11 juin 1963, le moine bouddhiste Thich Quang Duc s'immole par le feu au centre de Saigon (DR)

    Le 11 juin 1963, le moine bouddhiste Thich Quang Duc (73 ans) s'immole par le feu au centre de Saigon pour protester contre la dictature et les « persécutions »à l'égard de sa communauté. D'autres moines suivent son exemple. L'opinion publique occidentale s'émeut.

    Le gouvernement Kennedy demande à Diêm d'écarter au moins son frère mais Diêm fait la sourde oreille car il sait que Washington n'a pas de solution de rechange. 

    S'y croyant autorisés par l'ambassadeur américain Henry Cabot-Lodge, des généraux sud-vietnamiens s'emparent le 2 novembre 1963 des bâtiments gouvernementaux. Diêm se réfugie avec son frère dans une église et réclame et obtient un sauf-conduit. Mais sitôt sortis de l'église, les deux hommes sont sommairement exécutés.  

    Quelques jours plus tard, à Dallas, le président Kennedy est lui-même assassiné. Lyndon Baines Johnson lui succède à la Maison Blanche.

    On recense à ce moment-là plus de quinze mille militaires américains aux côtés des soldats sud-vietnamiens. Il s'agit dans les faits de forces spéciales (« bérets verts ») qui n'hésitent pas à intervenir en appui de leurs alliés et dont une cinquantaine ont déjà été tués.

     

    Forces spéciales américaines au Vietnam (années 1960)

    Fatale escalade

    Entre le 2 août et le 4 août 1964, deux destroyers américains, le Maddox et le Turner Joy, qui se sont aventurés dans les eaux territoriales du Nord-Vietnam, essuient des tirs de la part des Nord-Vietnamiens. C'est du moins ce qu'affirment les services secrets de Washington (les équipages des navires concernés nieront plus tard la réalité de cette agression).

    Cet incident du golfe du Tonkin vient à point pour le successeur de Kennedy, Lyndon Baines Johnson, qui est entré en campagne électorale.

    Il décide de montrer ses muscles pour faire taire son rival républicain Barrry Goldwater qui agite à tout va la menace de subversion communiste. 

     

    Défense civile à Hanoi pendant les bombardements

    Prenant prétexte de l'« agression » du Tonkin, le président lance dès le 4 août les premiers raids américains sur les positions communistes au Sud-Vietnam et, le 7 août 1964, il obtient du Congrès les pleins pouvoirs militaires pour un engagement contre le Nord-Vietnam.

    Cette détermination lui vaut une réélection triomphale le 4 novembre suivant.

    Les Américains commencent à bombarder le Nord-Vietnam le 7 février 1965. Ils espèrent par ces bombardements priver les maquisards communistes du Sud-Vietnam et les troupes d'invasion nord-vietnamiennes de leurs approvisionnements en armes et en carburant. Ils n'arrivent cependant pas à couper les fameuses « pistes Hô Chi Minh » et les navettes maritimes par lesquelles transitent, du nord au sud, hommes et matériels.

    L'escalade atteint son maximum d'intensité avec le bombardement des villes du Nord-Vietnam, à partir du 29 juin 1966. Mais elle est obérée par l'ineptie de l'armée sud-vietnamienne, nombreuse et surarmée mais corrompue et prédatrice. Ses généraux ont tout juste fait élire à la présidence l'un des leurs, Thieu. Comme son Premier ministre Ky, ce militaire n'a d'autre souci que de s'enrichir au plus vite... 

     

    Raid de B52 sur le Nord-Vietnam (années 1960)

    Engagement au sol

     

    Robert S. McNamara (9 juin 1916, San Francisco ; 6 juillet 2009, Washington)

    S'opposant à la prudence du Secrétaire à la Défense Robert McNamara, le général William Westmoreland, commandant du corps expéditionnaire, obtient dès 1965 l'envoi de marines combattants et non plus seulement de conseillers. De plus en plus de soldats traversent l'océan Pacifique pour combattre dans la jungle et les rizières un ennemi insaisissable.

    En 1968, on en arrive à compter plus de 500 000 Américains en uniforme au Sud-Vietnam. Ces soldats et leurs alliés (50 000 Sud-Coréens, 7500 Australiens, 500 Néo-Zélandais, 2000 Philippins, 8000 Thaïlandais) sont néanmoins en minorité à côté du million de soldats et miliciens engagés dans l'armée sud-vietnamienne.

     

    William Westmoreland (26 mars 1914, Spartanburg, Caroline du Sud ; 18 juillet 2005, Charleston, Caroline du Sud)

    Qui plus est, la plupart des soldats américains se tiennent loin des combats, affectés à des tâches logistiques dans des bases géantes et plutôt confortables (Long Binh compte ainsi 12 piscines, trois bibliothèques, une salle de spectacles, trois terrains de foot...). Moins d'un quart combat réellement. Ce sont les « grunts » ou « grognards »(fusiliers, marines...), sollicités à outrance, et dont les exploits ont été largement mis en scène par les plus grands cinéastes d'Hollywood, avec en fond sonore le vrombrissement des hélicoptères, l'engin à tout faire de cette guerre.

    Ils affrontent plus de 300 000 Vietcongs, mobiles et soutenus par une grande partie des paysans, sans compter les unités nord-vietnamiennes qui ont envahi le Sud.

    Le général Westmoreland fait bombarder et brûler les villages avant qu'ils ne soient investis par les marines. Il s'ensuit trois millions de paysans déplacés.

    Malgré ou à cause des pertes humaines, familles décimées, villages détruits, la détermination des Nord-Vietnamiens et des paysans ne faiblit pas et les recrutements tant dans l'armée que chez les rebelles compense régulièrement les pertes.

     

    Attaque d'un village sud-vietnamien (1966), DR

    Laos et Cambodge voisins sont bientôt entraînés dans la guerre malgré eux. Le 30 janvier 1970, l'intervention des Américains et de leurs alliés au Cambodge, pays officiellement neutre mais par lequel transite la « piste Hô Chi Minh », suscite la protestation des parlementaires américains. Ils retirent au président ses pouvoirs spéciaux pour éviter tout nouveau dérapage.

    Au total, sur les trois pays indochinois seront lâchées au cours de la guerre plusieurs millions de tonnes de bombes, trois fois plus que pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Le napalm et l'« agent orange » sont aussi utilisés à très grande échelle. L'US Air Force se sert de ces défoliants chimiques, précédemment employés par les Français, pour brûler le couvert végéral, les habitations en bois et les récoltes, avec des effets ravageurs à très long terme sur la santé des populations et sur l'environnement.

     

    Bombardement d'un village vietnamien (années 1960)

    Mi Lay, un massacre impuni

    Dans le village sud-vietnamien de Mi Lay, le 16 mars 1968, la compagnie C a tué entre 300 et 500 civils, dont beaucoup de femmes et d’enfants, au cours d’une opération planifiée sous les ordres du lieutenant William Calley (26 ans). Le drame ayant été ébruité, le lieutenant prétendit avoir obéi aux ordres de son capitaine Ernest Medina.

    Mais la cour martiale ne retint que la responsabilité personnelle. Le 29 mars 1969, elle le condamne à la prison à vie pour le crime de 22 civils. Le président Nixon intervient trois jours plus tard pour commuer sa peine. Il est gracié en 1974 après trois années de prison. Le scandale est grand dans l'opinion publique américaine.

    La désescalade

    Marine américain au Vietnam

    En février 1968, cette deuxième guerre d'Indochine (après celle qui opposa les communistes vietnamiens aux Français) arrive à un tournant avec une contre-offensive massive du Vietcong, l'« offensive du Têt » (du nom de la grande fête du Nouvel An vietnamien). Elle se solde par d'énormes pertes du côté communiste mais a des répercussions décisives sur l'opinion occidentale.

    À Washington, Robert McNamara, qui n'a jamais apprécié l'intervention au Vietnam et ne croit plus en un possible succès, quitte le Secrétariat à la Défense le 29 février 1968 pour la Banque Mondiale. À la tête du corps expéditionnaire américain, le général Creighton Abrams remplace le bouillonnant William Westmoreland.

    Sur les campus de Californie, la contestation monte en flèche.

     

    Manifestation contre la guerre du Vietnam

    Elle témoigne d'une première scission entre la jeunesse éduquée, généralement issue des classes moyennes supérieures et habile à se faire exempter du service militaire, et la jeunesse pauvre issue des milieux ouvriers blancs et noirs, dans laquelle se recrute les soldats du corps expéditionnaire.

    En lien avec la montée du mouvement hippie, qu'illustrent le festival de Woostock et le slogan Make love, not war (« Faites l'amour, pas la guerre »), la jeunesse étudiante et les artistes, telle Jane Fonda, se mobilisent activement contre l'intervention de leur pays de l'autre côté du Pacifique.

    Les désertions se font plus nombreuses... 

    La contestation ne tarde pas à gagner tous les campus du monde occidental.

     

    Manifestation pacifiste devant le Pentagone en 1967 (DR)

    Une Amérique effondrée

    En novembre 1968, le candidat républicain Richard Milhous Nixon est élu par surprise face au vice-président sortant Hubert Humphrey. Celui-ci avait promis d'engager des négociations avec Hanoi mais quelques jours avant le scrutin, le président sud-vietnamien Thieu avait refroidi ses partisans en annonçant son refus d'y participer (peut-être à l'instigation de Nixon !). 

    Élu et réélu quatre ans plus tard, Nixon entame malgré tout en 1970 le retrait des troupes américaines. En 1972, il se rend à Pékin, amorçant une détente avec le camp adverse, et, en janvier 1973, conclut les accords de paix de Paris par lesquels les États-Unis s'engagent à retirer toutes leurs troupes dans les 60 jours et le Nord-Vietnam à libérer tous ses prisonniers américains.

    Entre-temps, du 18 au 29 décembre 1972, il ordonne un bombardement massif de Hanoi et des grandes villes du nord par l'US Air Force pour tenter de rendre ses interlocuteurs à la table des négociations plus accommodants.

     

    Combattants vietcongs (DR)

    La guerre va se poursuivre entre Vietnamiens jusqu'à la chute de Saigon, deux ans plus tard, en laissant un bilan accablant du côté vietnamien. Les Américains déplorent 58 000 morts (environ deux fois moins que pendant les quelques mois de leur intervention dans la Première Guerre mondiale). Les Vietnamiens, quant à eux, auraient perdu un total de 3,8 millions de civils et militaires selon Robert McNamara, soit près de 8 % de leur population. À quoi s'ajoutent les blessés, les mutilés et les victimes du napalm et de l'« agent orange ».

    La guerre du Vietnam a surpris les États-Unis au sommet de leur puissance et de leur prestige. Elle va ternir irrémédiablement leur image. Les Américains ne se remettront de leur humiliation que dans les années 1980, grâce au verbe du président Ronald Reagan.

    De Cimino (Voyage au bout de l'enfer, 1978) et Coppola (Apocalypse Now, 1979) à Stone (Platoon, 1987) et Levinson (Good Morning Vietnam, 1987), les cinéastes d'Hollywood vont puiser dans le traumatisme vietnamien matière à nombre de chefs-d'oeuvre.

    Quant aux militaires, ils veilleront désormais à garder sous contrôle (embedded) les journalistes appelés à suivre leurs opérations extérieures pour ne plus avoir à affronter leur opinion publique en sus de leurs ennemis.

     

    Une image du film Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979)

     

    Histoire Moderne 2:  La guerre du Vietnam - 1963-1975

     

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    Espagnes

     

    La Catalogne nostalgique de sa gloire passée

     

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    Le comté de Barcelone, nom sous lequel fut connue la Catalogne au Moyen Âge, domina longtemps la Méditerranée occidentale. Ses comtes-rois gouvernèrent aussi bien la Provence que Naples.

    Ses commerçants, ses marins et ses soldats étendirent l'usage du catalan sur toutes les rives du bassin méditerranéen, jusqu'à Athènes. Ses artistes portèrent à son summum le style roman et ses troubadours firent de la cour de Barcelone un haut lieu de la culture occidentale.

    Cette gloire aux multiples facettes déclina très vite après l'union personnelle entre le comte-roi de Barcelone et la reine de Castille et surtout la conquête du Nouveau Monde qui marginalisa la Méditerranée.

    André Larané
     
     
    La Catalogne, une Espagne à part
     

    drapeau catalan

     

    Grande comme la Bretagne (30 000 km2) mais presque deux fois plus peuplée (7,5 millions d'habitants), l'actuelle Généralité de Catalogne recoupe assez précisément l'ancien comté de Barcelone.

    C'est un triangle rectangle dont un côté est constitué par la côte, des Pyrénées au delta de l'Èbre, et l'autre par les Pyrénées elles-mêmes, de la côte au val d'Aran, où la Garonne prend sa source.

    La région compte quatre provinces, Barcelone, Gérone, Lerida (Lleida en catalan) et Tarragone, avec trois langues officielles, le catalan, le castillan et l'aranais, variante du gascon, une langue d'oc.

    Plus de la moitié des habitants reconnaît le castillan pour langue maternelle. Le catalan est la langue maternelle d'un tiers des habitants. Il est aussi présent aux Baléares, à Valence, dans les Pyrénées orientales (France) et même en Sardaigne. Notons enfin qu'une grande partie des 20% d'immigrés parle le tamazight, langue berbère du Maroc et d'Algérie.

    Avec un PIB de 224 milliards d'euros, la Généralité est la région la plus riche d'Espagne (1000 milliards pour 46 millions d'habitants, 2016). L'essentiel de l'activité industrielle se concentre sur la côte, autour de la capitale Barcelone (2 millions d'habitants). Le tourisme estival est la ressource dominante sur la côte nord (Costa Brava).

     

    Préhistoire de la Catalogne

    Les premiers habitants de la région furent appelés Ibères par les navigateurs grecs, d'après le nom du fleuve local, Iber (aujourd'hui l'Èbre). Ces mêmes navigateurs, sans doute des Phocéens originaires de Marseille, fondèrent près des Pyrénées un port du nom d'Emporion (le « comptoir », aujourd'hui Ampurias).

    Plus tard, au IIIe siècle av. J.-C., la région devint le terrain de jeu des Carthaginois et des Romains. Ces derniers finirent par soumettre l'ensemble de la péninsule et un fils d'Auguste fonda une cité appelée à un grand développement à l'emplacement d'une bourgade ibère dénommée Barcino (aujourd'hui Barcelone).

     

     l'amphithéâtre romain de Tarraco (Tarragone) (DR)

    Mais la véritable capitale de la province romaine est Tarraco (Tarragone), qui conserve de nombreux monuments hérités de cette période.

    Aux temps sombres de l'empire, au Ve siècle, des bandes de Vandales et de Wisigoths ravagent le pays avant de s'y installer pour de bon. Beaucoup plus tard, aux alentours de l'An Mil, des chroniqueurs nommeront la région d'après ces hôtes de passage Gothalonia. D'où, sans doute, par déformation phonétique, le nom actuel de Catalogne.

     

    En attendant, les rois wisigoths, établis à Tolède et convertis au catholicisme, ramènent une prospérité très relative dans la péninsule. Leur suprématie dure deux siècles jusqu'à l'arrivée des musulmans, Arabes et Berbères, en 711.

    Ils conquièrent en quelques années toute la péninsule ibérique à laquelle ils donnent le nom des anciens Vandales, al-Andalous (Andalousie)... Toute ? Non, quelques roitelets wisigoths résistent dans la chaîne cantabrique. Ils ne tardent pas à recevoir le soutien des Francs d'outre-Pyrénées.

    L'un d'eux, appelé à un destin exceptionnel sous le nom de Charlemagne, va intervenir en personne contre l'émir de Saragosse en 778. Il va ensuite conquérir Gérone en 785, Barcelone en 801 et constituer au nord de l'Èbre des comtés destinés à résister aux musulmans et mener la reconquête.

    Cette « marche d'Espagne » va donner naissance à l'État catalan, simultanément à la naissance des futurs États européens tels que la France, l'Allemagne, la Hongrie...

     

     

    Portail roman du monastère bénédictin Santa María de Ripoll (DR)

    La Catalogne romane

    En 878, au concile de Troyes, les carolingiens réunissent toute la Catalogne orientale entre les mains du comte de Barcelone Guifred le Velu. Les historiens y voient l'acte de naissance de la Catalogne.

     

    Les apôtres Jude et Jacques (art roman de Catalogne, fin XIe siècle)Pour asseoir son autorité et assurer son salut, Guifred fonde le monastère Notre-Dame de Ripoll, dans les moyennes Pyrénées. Il va devenir un haut lieu de la culture érudite où l'on traduit notamment des livres arabes et grecs. C'est là que Gerbert d'Aurillac, futur pape Sylvestre II, s'initiera à la science des chiffres.

    En 985, le comte de Barcelone appelle à l'aide le lointain successeur de Charlemagne suite à la mise à sac de sa ville par le vizir al-Mansour. Mais l'empereur, qui a d'autres soucis en tête, fait la sourde oreille et le comte comprend qu'il n'a plus rien à espérer des carolingiens. Dès lors, il va apprendre à se débrouiller tout seul quitte à nouer des alliances de circonstance avec les roitelets musulmans pour protéger son indépendance.

    La future Catalogne renforce aussi ses liens avec les pays de langue d'oc et la Provence, qui appartiennent à la même communauté linguistique. Ces liens prennent forme aussi dans le domaine religieux à l'initiative de l'abbé Oliba.

     

    sarcophage de l'évêque et abbé OlibaCe noble né vers 971 a renoncé à la vie profane pour entrer comme moine à Notre-Dame de Ripoll. Il en devient l'abbé en 1008.

    Il va dès lors accompagner le renouveau de l'Église en embellissant Saint-Michel de Cuxa et en fondant Saint-Martin du Canigou (Pyrénées-Orientales), en fondant aussi le monastère de Sainte-Marie de Montserrat, devenu aujourd'hui un haut lieu du nationalisme catalan.

    Oliba enrichit considérablement la bibliothèque de Ripoll. Fin connaisseur de la Lombardie et la Provence, il introduit en Catalogne l'art roman en s'inspirant des réalisations de ces régions et très vite les artistes catalans vont se hisser au premier plan, tant dans la sculpture que la peinture.

    Devenu évêque de Vic, cet homme d'exception trouve aussi moyen de faire voter la Trêve de Dieu au synode d'Elne (ou concile de Toulouges), dans la plaine de Toulouges, au sud de Perpignan, le 16 mai 1027. Cette disposition qui interdit les combats le dimanche et les jours fériés va grandement contribuer à pacifier la société féodale.

     

    L'Espagne (1086-1194), Atlas historique de la Catalogne, 2010, avec l'aimable autorisation des éditions Autrement

     

    Le comte de Barcelone se fait comte de Provence et roi d'Aragon

    Après l'An Mil, les souverains chrétiens du nord de l'Espagne poursuivent avec un certain succès la reconquête (Reconquista) face à des musulmans divisés, les reyes de taïfas. Après la perte de Tolède, en 1085, ces derniers appellent à l'aide le souverain almoravide qui règne à Marrakech (Maroc).

    Cet « État islamique », avec ses guerriers du désert, a tôt fait de s'emparer d'al-Andalous et renvoie dans leurs montagnes les souverains chrétiens du León, de Castille, d'Aragon et de Barcelone. Sans se décourager, ceux-ci reprennent l'offensive avec l'appui de tous ceux que révulse le fanatisme des Almoravides.

    Dans l'épreuve, les descendants de Guifred le Velu soudent autour d'eux les petits féodaux du nord de l'Èbre et consolident la puissance de Barcelone. Ce n'est pas tout. D'heureux mariages vont propulser le comté au premier rang des puissances de Méditerranée occidentale.

    Cela commence avec l'union du jeune comte Raymond Bérenger III (Ramon Berenguer) avec Douce, fille et héritière du comte de Provence Gilbert et devient lui-même comte de Provence en 1116. A la même époque, le roi capétien Louis VI le Gros peine à sortir de son domaine sis entre Paris et Orléans !...

    Le comte de Barcelone se voit toutefois contester ses droits par le comte de Toulouse Alphonse Jourdain. Leur guerre se conclut le 16 septembre 1125 par un traité de partage qui laisse au Toulousain les terres au nord de la Durance ainsi que les châteaux de Beaucaire et Valabrègue, à l'ouest du Rhône, sous l'appellation de marquisat de Provence.

    Raymond Bérenger IV, Pétronille d'Aragon et leur fils Alphonse II (Généalogie des rois d'Aragon de Poblet, 1400)Entretemps, Raymond Bérenger III arrondit ses domaines avec la Cerdagne et l'île de Majorque. Son fils et successeur Raymond Bérenger IV fait mieux encore.

    Le 11 août 1137, il convient avec le roi d'Aragon d'épouser sa fille et héritière Pétronille. La jeune promise a tout juste... un an et il faudra attendre quatorze ans pour que le mariage devienne officiel.

    Le comte n'a pas attendu ce délai pour asseoir son autorité sur le royaume pyrénéen et sa capitale Saragosse, au grand dépit de son rival, le roi de Castille et León.

    Poursuivant par ailleurs son offensive contre les Almoravides et les Almohades qui leur ont succédé, il reprend aux musulmans toutes les terres qu'ils tiennent encore au nord de l'Èbre. Des colons venus d'outre-Pyrénées et des moines cisterciens mettent en valeur cette « Nouvelle Catalogne ».

    À sa mort, le 6 août 1162, le comte-roi Raymond Bérenger IV, dit le Vieux, laisse ses Etats plus puissants que jamais, tant en Méditerranée occidentale que dans la péninsule ibérique. Le meilleur reste à venir.

     

    La Catalogne au XIIe siècle, Atlas historique de la Catalogne, 2010, avec l'aimable autorisation des éditions Autrement

    Le quart d'heure de gloire des Catalans

    Alphonse II, fils de Raymond-Bérenger et Pétronille, s'attire les surnoms de Chaste et Troubadour. Prince énergique et lettré, il cultive le « gai savoir », ce qui vaut à Barcelone le surnom d'« Athènes des troubadours ». Alphonse II est aussi un habile politique. Attiré par le nord des Pyrénées, il s'empare du Roussillon et du Béarn et annexe Nice à la Provence.

    Catalans, Languedociens et Provençaux communient dans une même culture et leurs parentés linguistiques conduiront beaucoup plus tard, au XIXe siècle, le poète provençal Frédéric Mistral à tenter un rapprochement avec ses homologues catalans...

    Son fils et successeur Pierre II négocie un mariage avec Marie, dame de Montpellier, ce qui lui vaut d'annexer ledit comté. Ayant fait allégeance au pape Innocent III, il prend la tête de la croisade contre les Almohades et écrase ceux-ci à Las Navas de Tolosa en 1212.

    L'année suivante, fort de son prestige de roi très catholique, il obtient l'allégeance du comte de Toulouse et se porte à son secours quand il est attaqué par l'armée de Simon de Montfort, venue du bassin parisien sous le prétexte d'éradiquer l'hérésie cathare. Mal lui en prend. Il est tué à la bataille de Muret.

    Son jeune fils et héritier Jacques 1er (5 ans) va devoir gérer la succession. À sa majorité, il met au pas la noblesse aragonaise puis entreprend la conquête des Baléares, du royaume de Valence, de la Sicile et de la Sardaigne, ce qui lui vaut le surnom de Conquérant. Dans le même temps, en 1258, le traité de Corbeil avec saint Louis lui fait renoncer à la Provence et au Languedoc (à l'exception de Montpellier). C'en est fini du rêve provençal.

    En mourant, le 27 juillet 1276, Jacques 1er le Conquérant lègue ses domaines à son fils aîné Pierre III, à l'exception du Roussillon et des Baléares qui forment le royaume de Majorque, avec Perpignan pour capitale, sous l'autorité de son fils cadet. Ce royaume ne durera que deux générations.

    En 1282, à la suite des Vêpres siciliennes, les habitants de Palerme chassent leur souverain français et offrent la couronne à Pierre III. Voilà l'Aragon installé pour plusieurs siècles en Italie du sud. La Catalogne devient ainsi le centre d'un empire ibérique et méditerranéen.

    Barcelone devient une vraie métropole et se pare de monuments qui font encore la splendeur du « quartier gothique », le barrio gotico.

    Autour de la ville se développe une activité textile importante fondée sur le tissage de la laine importée de Castille. Cette activité et ces échanges vont contribuer au rapprochement entre les deux royaumes... et à la pénétration de la langue castillane parmi les élites catalanes.

    Les armateurs catalans, qui disposent à Barcelone de chantiers navals impressionnants, les Drassanes, commencent aussi à se poser en concurrents redoutables des Italiens dans tous les ports de la Méditerranée et au-delà.

    Ils établissent des comptoirs au Levant et, au XIVe siècle, des mercenaires catalans au service de l'empereur byzantin fondent même pour leur propre compte un duché d'Athènes !

     

    Atlas catalan (1375, BnF, département des Manuscrits)

    Le ciel s'assombrit

    Au milieu du XIVe siècle, la Catalogne compte un demi-million d'habitants (dont quelques milliers de juifs). C'est alors qu'elle est frappée par la Peste noire. Après un dépeuplement brutal, la région connaît comme le reste de l'Europe une succession de crises de croissance, marquées par des révoltes sociales et un creusement des inégalités.

    En 1410, la maison de Barcelone issue de Guifred le Velu s'éteint sans descendance mâle. Il s'ensuit une guerre de succession (un peu comme en France un siècle plus tôt avec la fin des Capétiens directs).

    Par le compromis de Caspe, le 15 juillet 1412, les représentants du pape et du roi de France imposent le choix du candidat castillan, Ferdinand 1er d'Antequera, fils cadet du roi Jean 1er de Castille et neveu du roi défunt par sa mère. Il inaugure la dynastie de Trastamare.

    Son fils et successeur Alphonse le Magnanime laisse à sa femme Marie le gouvernement de la Catalogne et s'établit à Naples. La reine doit gérer tant bien que mal le conflit entre seigneurs et paysans, ces derniers réclamant la suppression de la remence, une taxe très lourde obligatoire pour quiconque désirait quitter son seigneur.

    Les Cortes catalanes réunis en présence du roi Ferdinand II le Catholique (incunable du XVe siècle)Le conflit sera réglé en 1486 par la Sentence de Guadalupe prononcée par le roi Ferdinand II. Celui-ci se montre habile à rabaisser les prétentions de la noblesse en cultivant l'alliance entre la monarchie et les assemblées d'Etats qui représentent la bourgeoisie.

    Le 14 octobre 1469, par son mariage avec l'héritière du trône de Castille, Isabelle 1ère, Ferdinand II prépare l'union des deux royaumes. Cette union personnelle va prendre corps avec l'accession au trône d'Isabelle, le 13 décembre 1474.

    En 1492, le couple royal va s'illustrer par la prise du dernier royaume musulman de la péninsule, ce qui va lui valoir de recevoir du pape le titre de « Rois catholiques ». La même année, la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb va entraîner le déclin du commerce méditerranéen et la marginalisation de la Catalogne.

    Le comté de Barcelone va dès lors perdre son indépendance au profit de Madrid tout en restant farouchement attaché à ses institutions particulières, ses assemblées d'Etats et ses coutumes.

     

    Les révoltes catalanes

    Dans les siècles suivants, les Catalans ne vont avoir de cesse d'exprimer par des révoltes leur ressentiment à l'encontre du centralisme castillan.

    En 1640, écrasés d'impôts du fait d'une guerre entre l'Espagne de Philippe IV et la France de Louis XIII et Richelieu, les paysans se soulèvent et, le 7 juin 1640, plusieurs centaines de moissonneurs saccagent Barcelone. Le chant de ces segadors deviendra à la fin du XIXe siècle l'hymne national catalan.

    Il se trouve alors des Catalans pour proposer au roi de France une annexion de leur pays.

     

    La révolte des moissonneurs ou Segadors (peinture de 1890)

     

     

    En 1703, cependant, la conjoncture internationale se retourne en défaveur des Catalans avec une guerre longue et particulièrement meurtrière : la guerre de la Succession d'Espagne, dans laquelle la France et l'Espagne sont alliées contre presque toute l'Europe.

    La guerre a été provoquée par l'Angleterre qui refusait qu'un petit-fils de Louis XIV hérite du trône d'Espagne selon la volonté du roi défunt. À tout prendre, elle lui préférait le frère de l'empereur allemand, l'archiduc Charles. Mais la mort inopinée de l'empereur en 1711 place son frère sur le trône de Vienne. Pour l'Angleterre, il n'est pas question qu'il reçoive en prime le trône d'Espagne. Le moment est venu donc d'engager des négociations de compromis avec la France. Elles aboutiront au traité d'Utrecht.

    Les assemblées catalanes rejettent quant à elles ce compromis qui aboutit à l'installation d'un Bourbon à Madrid. Elles se soulèvent au nom du Habsbourg, l'archiduc Charles.

    Barcelone, assiégée par les troupes castillanes et françaises, va être soumise à un rude siège et à une répression impitoyable, avec en prime une administration centralisée et l'obligation du castillan dans tous les documents officiels.

    L'anniversaire de sa reddition, le 11 septembre 1714, est aujourd'hui fête nationale.

     

    Le siège de Barcelone vue par La Gazette
     

    La Gazette, journal de référence des élites parisiennes, raconte dans son édition du 29 septembre 1714 le siège de Barcelone par les troupes françaises. La ville, aux dires du narrateur, souffre de la famine. « Deux cents hommes ou femmes sortirent de la Ville, criant : Miséricorde, Vive le Roy Philippe V, mais on les força de rentrer »...

     

     

    Extraits :


    « Les dernières lettres du Camp devant Barcelone, portent que tout se preparoit pour donner l'assaut général ; les mines estant chargées, & les breches augmentées é pratiquables. les rebelles avoient été battus en plusieurs rencontres. [...] Le 31 du mois dernier, la tranchée fut montée devant Barcelone.
    [...] Il [le Duc de Mortemar] a rapporté au Roy que le Maréchal de Berwik avoit fait donner le 11 à quatre heures du matin, l'assaut général de la Ville de Barcelone. Le feu fut terrible de part & d'autre, néantmoins à onze heures les assiégez furent forcez, & on se rendit maître des deux bastions de l'attaque & des retranchements. On fit un grand carnage des ennemis qui se retirèrent dans la nouvelle Ville, laquelle n'étant séparée de l'ancienne que par une vieille muraille, ne peut pas les mettre en estat de faire une longue résistance. En effet, sur le midy, ils arborèrent un drapeau blanc, & ils demanderent à envoyer des Ostages pour traiter. [...]
    Le 13 à dix heures du matin, le Marquis de Broglie envoyé par le Mareschal de Berwik, arriva à Fontainebleau avec la nouvelle de la prise de Barcelone... »

    Ainsi faisait-on la guerre au XVIIIe siècle.

    Source : BNF (Retronews).

     

    L'Europe du traité d'Utrecht, 1714, Atlas historique de la Catalogne, 2010, avec l'aimable autorisation des éditions Autrement

     

    La tentation indépendantiste

    Sous les premiers Bourbons, la Catalogne, résignée à la perte de son autonomie, prend sa revanche dans le domaine économique. Elle connaît au XVIIIe siècle une vive expansion industrielle grâce aux filatures de cotons et au commerce des indiennes (cotonnades imprimées). Beaucoup de Catalans, les Indianos, vont aussi faire fortune au Nouveau Monde.

    Au milieu du XIXe siècle, des érudits et des poètes tentent de faire revivre la culture et la langue indigènes, comme dans d'autres régions européennes (Finlande, Allemagne, Provence etc). Ce mouvement débouche sur des aspirations autonomistes qui se traduisent par la victoire électorale du parti catalan, la Lliga regionalista, en 1901.

    À la génération suivante, l'industrialisation suscite un « anarcho-syndicalisme » original avec la fondation de la puissante Confédération Nationale du Travail (CNT) à Barcelone en 1910. Il s'ensuit de violentes tensions sociales en Catalogne. Elles opposent le courant anarchiste et anticléricald'extrême-gauche aux conservateurs et aux libéraux.

    Dans le même temps, des artistes redonnent vie à la créativité catalane mais n'ont cure des revendications autonomistes. Leur horizon déborde la région. Il englobe la péninsule ibérique, la France et l'Europe. Ces créateurs de génie ont nom Antoni Gaudí, Joan Miró ou encore Salvador Dalí. Auraient-ils pu s'épanouir dans une Catalogne indépendante, séparée par la langue tant de l'Espagne que de la France ?...

     

    Amers combats

    Francesc Macià, fondateur en 1922 du fonda le parti indépendantiste Catalan (Estat Català) (Vilanova i la Geltrú, 21 octobre 1859 ; Barcelone, 25 décembre 1933De cette question, le colonel Francesc Macia n'en a cure...

    Ce militaire sexagénaire fonde en 1922 le parti indépendantiste Estat Catalàet triomphe sous la IIe République avec la proclamation d'une « République catalane » le 14 avril 1931. L'année suivante, le Parlement espagnol accorde l'autonomie à la « Generalitat de Catalunya » dont le vieux Francesc Macia devient le premier président.

    L'avocat Lluis Companys lui succède à la présidence le 1er janvier 1934. Mais la guerre civile va couper court à cette renaissance catalane. À Barcelone, lors du pronunciamento militaire du 17 juillet 1936, les milices ouvrières renvoient les militaires dans leurs casernes. Les anarchistes et les trotskistes assument dès lors la légalité républicaine.

    Il s'ensuit une guerre civile à l'intérieur de la guerre civile ! Tandis que dans le reste de l'Espagne, les troupes nationalistes de Franco grignotent le terrain au détriment des républicains, en Catalogne, ces derniers se déchirent cruellement, les brigades communistes et les agents staliniens faisant la chasse aux anarcho-trotskistes. 

    La prise de Barcelone par les franquistes le 26 janvier 1939 met un terme à la Généralité de Catalogne mais pas à la répression. S'étant réfugié à La Baule, Lluis Companys est repris par la Gestapo après l'invasion de la France et livré aux Espagnols. Il est torturé et exécuté sur la colline de Montjuich, au-dessus de Barcelonne, le 15 octobre 1940. 

    Il faudra attendre le rétablissement de la démocratie espagnole pour que la Catalogne retrouve son autonomie le 11 janvier 1980, à l'égal des deux autres communautés nationales, la Galice et le Pays basque.

    Sous l'égide du charismatique Jordi Pujol, un médecin né en 1930, élu président de la Généralité en 1980, la Catalogne va cultiver avec bonheur ses nouveaux droits et imposer la reconnaissance de sa langue et de sa culture. Barcelone entre dans le cercle prestigieux des métropoles-mondes en accueillant les Jeux Olympiques en 1992.

    Jordi Pujol quitte le pouvoir en 2003. Il est relayé à la tête du parti autonomiste (Convergence démocratique catalane) et un peu plus tard à la présidence de la Généralité par Arthur Mas. En 2014, sous le coup d'une inculpation d'enrichissement illicite, il est remplacé par un inconnu, le journaliste Carles Puigdemont, suite à d'obscures manoeuvres de couloir.

    Entretemps, le 18 juin 2006, le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero a accordé aux Catalans un nouveau statut d'autonomie approuvé par référendum. Il reconnaît à la Généralité le statut de nation avec de très larges délégations de pouvoir en matière de justice et fiscalité. Contesté par la Cour constitutionnelle, ce statut est abrogé en 2010.   

     

    La tentation du repli

    Depuis l'abrogation du statut de 2006, il se trouve beaucoup de Catalans pour ne plus se satisfaire de l'autonomie, si étendue soit-elle, ni même du retour en force de la langue et de la culture catalanes. La crise économique de ce début du XXIe siècle leur a rendu insupportable la solidarité avec les régions espagnoles moins bien dotées.

    Oublieux de la « Movida » joyeuse qui a suivi la dictature franquiste, aigris par la montée du chômage, des dépenses sociales et de l'immigration maghrébine... et andalouse, ils aspirent à une complète indépendance, avec des ambassadeurs et une armée.

    Cette tentation du repli, à l'opposé de la grandeur d'antan, quand la langue catalane chantait tout autour de la Méditerranée, ne les empêche pas de vouloir demeurer sous la protection de l'Union européenne... Une contradiction à l'origine du relatif succès des indépendantistes aux élections régionales du 27 septembre 2015 (une majorité de sièges avec seulement 48% des voix).

    À la suite du référendum illégal du 1er octobre 2017, rien n'est à exclure. Et d'aucuns s'inquiétent d'un nouvel État qui rejetterait la fraction hispanophone de sa population et que refuseront de reconnaître la plupart des États européens, à commencer par la France, soucieuse de ne pas ouvrir la boîte de Pandore. De quoi déstabiliser un peu plus l'Union européenne, déjà mise à mal par le Brexit et la crise financière de la Grèce.

    Bibliographie

    Nous nous sommes très largement inspirés de l'Atlas historique de la Catalogne (Gracia Dorel-Ferré, 2010, éditions Autrement pour la version française).

     

    Histoire Moderne 2:   Espagnes - La Catalogne nostalgique de sa gloire passée

     

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    Robert Edward Lee (1807 - 1870)

     

    Un homme d'honneur à la tête des sudistes

     

    www.herodote.net

     

    Le général Robert E. Lee est la plus noble figure militaire de la guerre de Sécession, bien qu'appartenant au camp des vaincus en sa qualité de chef des armées confédérées (sudistes).

    Issu d'une vieille famille de planteurs virginiens, il se voue très tôt au métier des armes et sort second de l'Académie militaire de West Point en 1829.

    Le 30 juin 1831, il épouse une amie d'enfance, Mary Custis. C'est une descendante de George Washington, fille d'un riche planteur propriétaire du domaine d'Arlington. Six des sept enfants du couple naîtront dans cette somptueuse résidence. Mary héritera du domaine à la mort de son père en 1857 mais le gouvernement de Washington le confisquera en 1861, au début de la guerre. Il sera plus tard converti en nécropole militaire.

     

    Un officier charismatique

     

    Robert Edward Lee en 1838 (19 janvier 1807, Stratford Hall - Virginie ; 12 octobre 1870, Lexington - Virginie)

     

    Lee s'illustre dans la guerre contre le Mexique en 1848 puis dirige l'Académie militaire de West Point, où il a lui-même effectué de brillantes études. En 1859, il met fin à la rébellion du militant anti-esclavagiste John Brown.

    Quand survient la sécession du Sud, le président Lincoln lui offre le commandement de l'armée de l'Union mais l'officier est tiraillé entre sa fidélité aux États-Unis et son attachement à sa Virginie natale, sécessionniste.

    Il rejoint finalement la Virginie et la Confédération sudiste en avril 1861 et devient conseiller militaire du président Jefferson Davis.

    Le 1er juin 1862, il prend le commandement de l'armée de Virginie du Nord et connaît pendant un an une longue série de succès. Malgré leur coût humain très élevé, Lee bénéficie d'un bénéficie d'un immense prestige auprès de ses hommes, par sa droiture et sa proximité.

    Il arrête la marche de McClellan sur Richmond puis vainc John Pope à la seconde bataille de Bull Run les 29-30 août 1862. Il est toutefois mis en échec par McClellan à Antietam le 17 septembre 1862.

     

    Robert Edward Lee en 1864  (19 janvier 1807, Stratford Hall - Virginie ; 12 octobre 1870, Lexington - Virginie)

     

    Après deux grandes victoires à Fredericksburg le 13 décembre 1862 et à Chancellorsville les 2-4 mai 1863, il entame une marche téméraire sur Washington mais est battu à Gettysburgh les 1er-3 juillet 1863. Cette défaite fait basculer le sort des armes en faveur des nordistes.

    En février 1865, alors que la Confédération sudiste a perdu toute chance de victoire, Lee prend le commandement en chef de son armée. Il est définitivement battu à Appomattox le 9 avril 1865.

    La mort dans l'âme, impassible, sanglé en grand uniforme, il apporte sa reddition au général Ulysses Grant, lequel l'accueille en simple vareuse, nonchalamment vautré dans un fauteuil.

    Robert Lee prend dès lors une retraite honorable en qualité de président du Washington College de Lexington (Virginie).

     

    Lee et l'esclavage

    Bien que propriétaire d'esclaves et commandant des armées sudistes, Robert Lee est à la fois hostile par principe à l'« institution particulière » (l'esclavage) et convaincu qu'il est voué à disparaître rapidement de façon naturelle, du moins aux États-Unis.

    Dans une lettre célèbre à sa femme, le 27 décembre 1856, le futur généralissime écrit : « En cet âge éclairé, peu je crois disconviendront que l'esclavage en tant qu'institution est un mal à la fois moral et politique quel que soit le pays. Il est inutile de s'étendre sur ses inconvénients. (...) mais il ajoute aussi : Les noirs sont incommensurablement mieux ici qu’en Afrique, moralement, socialement et physiquement. L’instruction douloureuse qu’ils subissent est nécessaire pour leur éducation et leur race. (...) Leur émancipation résultera plus vite de la douce et unificatrice influence du christianisme, plutôt que des orages et des tempêtes de la controverse violente ».

    Lee est par ailleurs partisan du maintien d'une ségrégation entre blancs et noirs. Il est proche en cela de la plupart de ses concitoyens éclairés, y compris du président Lincoln, lequel rappelait en 1862, en pleine guerre de Sécession : « Mon objectif essentiel dans ce conflit est de sauver l'Union. Ce n'est pas de sauver ou de détruire l'esclavage. Si je pouvais sauver l'Union sans libérer aucun esclave, je le ferais. Si je le pouvais en libérant tous les esclaves, je le ferais. Et si je le pouvais en en libérant quelques-uns sans toucher au sort des autres, je le ferai aussi ».

     

    Robert E. Lee entre son fils et son aide de camp Taylor, le 16 avril 1865 à Richmond (Virginie)

     

    Histoire Moderne 2:  Robert Edward Lee (1807 - 1870) - Un homme d'honneur à la tête des sudistes

     

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    L'Asie du Sud-Est

     

    La nouvelle Asie

     

    du site Herodote

    Marchande de fruits et d'épices, à Jogjakarta (Java), photo : Maximilien Bruggmann (DR)

    L'Asie du Sud-Est est bordée par l'océan Indien et le golfe du Bengale à l'ouest, l'océan Pacifique et la mer de Chine à l'est, entre la Chine, l'Inde et l'Océanie.

    Ses péninsules et ses archipels, entre l'Équateur et le tropique du Cancer, ont en commun... la mousson et les épices, dont elles sont de loin le premier producteur mondial.

    Elles forment un ensemble d'environ 4 millions de km2 et 600 millions d'habitants (2008), de taille comparable à l'Europe et divisé en plusieurs États souverains : la Birmanie ou Myanmar, la Thaïlande, la Malaisie, Singapour, le Laos, le Cambodge, le Vietnam, les Philippines, Brunéi, Timor-Est et l'Indonésie.

    La comparaison avec l'Europe s'impose aussi concernant l'omniprésence de l'eau. La plupart des habitants vivent à proximité d'un grand fleuve ou du littoral océanique, d'où des échanges intenses, facteurs de commerce et de civilisation.

    Béatrice Roman-Amat et André Larané
     
    Peut mieux faire...

    Les indicateurs ci-après, publiés par le Population Reference Bureau (Washington, 2016), montrent des pays encore pauvres (à l'exception de la cité-État de Singapour) mais pleins de promesses. Les premières années du XXIe siècle témoignent d'une stabilisation politique de l'Asie du Sud-Est et d'un développement économique rapide, qui s'appuie sur une population jeune, laborieuse et bien éduquée.

      superficie
    (km2)
    population
    (millions)
    Espérance de vie
    (homme-femme)
    Mortalité
    infantile
    (pour 1000)
    Fécondité (enfants
    par femme)
    PIB/habitant
    (dollars US)
    Singapour 700 5,6 80-85 1,7 1,2 81240
    Malaisie 330 000 30,8 72-77 6 2 26190
    Thaïlande 513 000 65,3 72-79 10 1,6 15210
    Indonésie 1 910 000 259,4 69-73 30 2,5 10685
    Philippines 300 000 102,6 65-72 22 2,8 8900
    Vietnam 331 000 92,7 71-76 15 2,1 5690
    Birmanie 676 000 52,4 64-68 61 2,3 -
    France                551 700 64,6 79-85 3,3 1,9 40 470

     

    Le Merapi (2900 mètres), au nord de Jogjakarta (Java), est le volcan le plus actif et le plus dangereux d'Indonésie (DR)

     

    Au commencement...

    La découverte en 1890 de l'homme de Java (homo erectus), vieux d'environ 500 000 ans, atteste du peuplement très ancien de la région.

    Son Histoire proprement dite débute aux premiers siècles de notre ère avec la constitution de plusieurs « empires » indianisés dans la péninsule indochinoise : Champa, Tchen-La et Fou-Nan.

    Le royaume de Champa, formé autour de Huê, dans le Vietnam actuel, est hindouisé aux alentours du IIIe siècle de notre ère.

    Les royaumes de Tchen-La et Fou-Nan pratiquent également l'hindouisme. Celui de Tchen-La, peuplé de Khmers, prend forme dans le bassin du Mékong. Fou-Nan, plus éphémère (Ier-VIe siècle), se trouve à l'emplacement du Cambodge actuel, où il joue un rôle d'intermédiaire dans le commerce entre la Chine et l'Inde.

     

    L'Asie du Sud-Est (Ve au XIe siècles)

     

    Histoire Moderne 2:  L'Asie du Sud-Est  - La nouvelle Asie

     

     

    Cette série de cartes montre le bref processus (à peine plus d'un millénaire) pendant lequel l'Asie du Sud-Est s'est successivement imprégnée des cultures et religions de ses grands voisins (hindouisme, islam, christianisme, culture chinoise etc).
    Le commerce maritime est le trait d'union entre tous ces espaces de civilisation.

     

    Grandeur de Srivijaya (VIIe-XIe siècles)

    Au VIIe siècle de notre ère se constitue le royaume de Srivijaya ou Çrivijaya, autour du port de Palembang, au sud-est de l'île de Sumatra. Sa structure politique et sociale est profondément influencée par des idées et des croyances venues d'Inde, l'hindouisme et plus encore le bouddhisme. Il représente un important foyer du bouddhisme du Grand Véhicule.

    Srivijaya devient une étape incontournable sur les routes commerciales qui relient l'Arabie, l'Inde et la Chine. Son hégémonie s'étend rapidement à toute l'île de Sumatra, puis au sud de la péninsule malaise, ce qui lui permet de contrôler le détroit de Malacca et le passage entre l'océan Indien et la mer de Chine. Il va ainsi dominer le commerce maritime en Asie du sud-est pendant un demi-millénaire. 

    Voilier javanais sur un bas-relief du temple bouddhiste de Borobudur (photo : Maximilien Bruggmann), DR

    Avant l'An Mil, le royaume de Srivijaya s'élargit à Bornéo et au nord de Java.

     

    Sous mla dynastie javanaise des Sailendra ou Çailendra est érigé le fabuleux temple bouddhiste de Borobodur, au nord-ouest de Jogjakarta, au centre de Java.

    C'est une pyramide à degrés de 113 mètres, avec quatre escaliers suivant les points cardinaux et, à son sommet, de nombreux stupas (édicules en forme de cloches).

    La base est décorée de bas-reliefs sculptés qui nous renseignent sur cette lointaine civilisation (voir ci-contre).

     

    Le temple de Borobudur, près de Jogjakarta (Java), DR

    Les royaumes hindous de Majapahit et des Khmers (IXe-XIVe siècles)
     

    Aux alentours de l'An Mil, Srivijaya entre au début d'un lent déclin, parallèlement à la montée de grands royaumes hindous, à Java et sur le continent.

    En 1025, la thalassocratie est affaiblie par une attaque du roi Chola qui règne en Inde du sud. Dans le même temps, elle est progressivement chassée de Java par la montée en puissance d'une dynastie çivaïte (hindoue) locale, les Singharasi.

    À la mort du dernier roi de cette dynastie, en 1292, son gendre s'empare du pouvoir avec le concours d'un corps expéditionnaire mongol envoyé par l'empereur Koubilaï Khan ! Il fonde selon les chroniques chinoises et javanaises l'empire de Majahapit.

    Lui-même et ses successeurs étendent leur autorité sur l'ensemble de l'Indonésie actuelle et la péninsule malaise. Le Majahapit atteint son apogée sous le règne de Hayam Wuruk, au milieu du XIVe siècle.

    C'est alors qu'est détruit en 1377 ce qui reste de l'ancien royaume de Srivijaya. L'un des derniers princes de ce royaume s'enfuit de Palembang et fonde sur la péninsule malaise une ville appelée à un grand essor, Malacca.

    Au nord-est, dans le bassin du Mékong, un empire khmer s'est établi à la place du royaume indianisé du Fou-Nan. Il va prospérer entre le IXe et le XIVe siècle, autour de sa fameuse capitale, Angkor.

    Des temples dont les bas-reliefs reproduisent des scènes du Mahabharata et du Ramayana, les deux grandes épopées fondatrices de la mythologie hindoue, y sont construits, ainsi que d'autres temples dédiés au bouddhisme. Les deux religions se côtoient en bonne intelligence.

    L'empire khmer atteint son apogée sous Jayavarman VII, qui soumet le royaume rival du Champa. Mais après sa mort, il ne tarde pas à se désagréger, victime des révoltes de ses vassaux et des attaques de ses voisins... Il se voit même imposer un tribut par l'empereur sino-mongol Koubilaï Khan.

    Le grand reflux des royaumes hindous (XVe-XVIe siècles)
     

    danseuse thaïe (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)

    À partir de 1238 s'épanouit dans la haute vallée du Mékong, au nord de la Thaïlande actuelle, le royaume thaï de Sukhothaï (« aube de la félicité »). Vers 1350, il est relayé par un autre royaume thaï, dont la capitale est Ayuthaya, au nord de l'actuelle Bangkok.

    Ayuthaya devient pour quatre siècles la capitale rayonnante du Siam. Sa religion officielle est le bouddhisme du Petit Véhicule, importé de Ceylan (sri Lanka). Ses rois progressent vers l'est, jusqu'à s'emparer provisoirement d'Angkor en 1431, obligeant les Khmers à transférer leur capitale à Phnom Penh, actuelle capitale du Cambodge.

    Parallèlement, au nord de l'actuel Vietnam, les Viêts tonkinois parviennent à s'émanciper des Chinois à la fin du Xe siècle. Ils fondent un État indépendanttout en conservant cependant les traditions bouddhistes et confucéennes apportées par leurs encombrants voisins. Ils repoussent les attaques chinoises et mongoles au nord tout en commençant à empiéter sur le royaume de Champa, dans le delta du Mékong, au sud. Au XIVe siècle, il ne reste plus rien de ce royaume hindou écartelé entre les Khmers et les Viêts.

     

    L'Asie du Sud-Est (Xe au XIe siècles)

     

    Histoire Moderne 2:  L'Asie du Sud-Est  - La nouvelle Asie

     

    Au début du deuxième millénaire se mettent en place dans la péninsule indochinoise les grands royaumes à l'origine des principaux États actuels : le Siam, le Vietnam, le Cambodge, héritier des Khmers...
    L'archipel indonésien, quant à lui, se divise entre de nombreuses principautés musulmanes. Le royaume du Toungoo, à l'origine de la Birmanie, apparaît un peu plus tard, au XVIe siècle.

     

    Le commerce du poivre et des épices sur le Fleuve jaune, miniature du Livre des merveilles de Marco Polo, 1412, Paris, BnF

    La « mondialisation » dans sa version islamique
     

    Au XIIIe siècle, tandis que le monde arabo-persan pâtit des invasions turques et mongoles, le Sud-Est asiatique et le golfe du Bengale découvrent tout comme l'Occident chrétien les félicités du commerce et les promesses de la « mondialisation ».

    De la péninsule arabe à la mer de Chine, tout au long des côtes de l'océan Indien, les boutres transportent les épices, pierres, tissus... convoités par les élites de tous pays.

    C'est ainsi que le nord de Sumatra, fréquenté depuis des siècles déjà par les commerçants arabes, découvre l'islam. Certaines petites principautés voient dans cette religion un moyen d'endiguer la puissance des hindouistes de Majapahit. Plus au nord, les Philippines elles-mêmes ressentent l'influence musulmane au XIVe siècle.

    Mais d'ores et déjà, le monde change d'échelle. En 1405, l'empereur chinois place son amiral Zheng He à la tête d'une grande expédition maritime comme le monde n'en a encore jamais connue. Ses objectifs sont à la fois scientifiques, diplomatiques, commerciaux et militaires. Zheng He va effectuer plusieurs voyages jusqu'en Afrique.

    Il fait escale notamment à Java pour débrouiller une guerre civile dans le Majapahit. À Malacca, il reçoit un serment d'allégeance du souverain à l'égard de l'empereur ming... Mais les successeurs de celui-ci ne vont pas poursuivre les expéditions, au demeurant très coûteuses. Des intrus venus d'on ne sait où vont relever le défi.

     

    Fort hollandais de Nieuw Victoria, à Amboine (province de Timor), photo : Maximilien Bruggmann

    Le choc des mondialisations (XVIe-XVIIIe siècles)
     

    En 1520, après la victoire d'une coalition de princes contre le royaume de Majapahit, l'islam s'impose dans l'archipel indonésien (à l'exception de Bali, qui demeure fidèle à l'hindouiste çivaïste).

    Mais déjà le monde est en train de changer comme jamais. C'est qu'à l'autre bout de la planète, un petit roi très ordinaire a engagé ses marins dans des voyages d'exploration autour de l'Afrique.

    Les modestes naves de ces Portugais - car c'est d'eux qu'il s'agit - n'ont rien à voir avec les colossales jonques de la « flotte des Trésors » de Zheng He. Mais ces diables de marins vont réussir à contourner l'Afrique en 1488 et atteindre les Indes en 1498.

    Tout va dès lors aller très vite. Excités et rendus fous par les fabuleux profits générés par le commerce des épices, qui s'achètent pour moins que rien dans les Moluques et se revendent plus cher que l'or en Europe, ils vont mettre toute leur énergie à s'approprier ce négoce.

     

    Le port de Ternate (Moluques) et son volcan, au début du XIXe siècle

    En 1511, Albuquerque parvient ainsi à s'emparer de Malacca. Les Portugais fondent ensuite des comptoirs sur l'île d'Amboine (Moluques), en 1521, à Tumasik, près de l'actuelle Singapour, en 1526 etc. Ils ne se soucient pas de conquérir des territoires et préfèrent négocier des traités de commerce avec les sultanats locaux...

    Mais les Portugais sont de mauvais négociateurs et ils vont très vite se faire doubler par les Hollandais, auxquels ils ont eu l'imprudence de confier la distribution des épices en Europe. Dès la fin du XVIe siècle, les Hollandais s'approprient toute la filière et en chassent les Portugais. Ils regroupent en 1602 leurs compagnies de commerce au sein d'une même entité, la VOC ou Compagnie des Indes Orientales.

    Cette holding au sang froid va expulser les Portugais d'Amboine en 1605 et de Malacca en 1641. En 1619, elle fonde Batavia, à l'est de Java, à l'emplacement de Djakarta. Ce port va devenir le centre de la domination hollandaise sur les Indes orientales (Indonésie et péninsule malaise).

     

    Assiette en porcelaine chinoise avec le signe de la VOC (XVIIIe siècle)

     

    En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, la VOC va imposer des contrats léonins aux sultans locaux, avec des « livraisons forcées » à bas prix qui auront vite fait de les ruiner et de plonger leurs sujets dans la misère.

    Ces princes ne comprenant pas les bénéfices de la mondialisation promue par les Hollandais, ceux-ci vont devoir les soumettre. Et c'est ainsi que la VOC se dote d'une armée et de vaisseaux de guerre afin de les combattre. Soucieuse de préserver son monopole sur les épices, la VOC repousse aussi de toutes les manières possibles ses concurrents européens, anglais, espagnols et autres français.

    Les sultanats javanais de Mataram et Bantam font allégeance à la VOC et la compagnie administre de façon directe les Moluques, les Célèbes, l'ouest du Timor (les Portugais conservent l'est de l'île), les côtes de la presqu'île de Malacca, les rivages de Bornéo et de Sumatra.

    Uniquement soucieux de profits, les Hollandais ont toutefois le bon goût de laisser les indigènes pratiquer leur religion.

     

    Galion espagnol (Rafael Monleón, Musée naval, Madrid)

    Rien de tel avec les Espagnols, qui ont atteint le nord de l'Insulinde. Baptisé Philippines en l'honneur du roi Philippe II, l'archipel est administré par... le vice-roi espagnol de Nouvelle-Espagne (Mexique) !

    Les Espagnols ne se soucient guère de l'exploiter. Ils se contentent de faire commerce de ses richesses contre l'argent d'Amérique. Mais ils s'appliquent aussi à le christianiser, ce qui fait aujourd'hui des Philippines le principal pays catholique et chrétien d'Asie.

    Toute-puissante Europe (XIXe siècle)

    La Compagnie hollandaise des Indes orientales, réduite à la faillite par la corruption de ses agents, disparaît en 1789. Profitant du chaos occasionné en Europe par la Révolution française, les Anglais s'emparent en 1795 de Malacca.

    À la pointe de la Malaisie, sur le détroit de Malacca, le Britannique sir Thomas Stamford Raffles fonde en 1819 le port de Singapour. Avec une main-d'oeuvre importée de Chine, il va devenir le verrou de l'Asie, par où passent toutes les liaisons entre Europe et Extrême-Orient.

    Après la chute de Napoléon, à l'exception de la péninsule malaise, devenue britannique, le royaume des Pays-Bas récupère les Indes orientales. En 1830, il reprend les pratiques brutales de la VOC et astreint les indigènes à deux mois de corvées par an sur les plantations (café, canne à sucre, indigo, thé, tabac, coton, poivre). Il s'ensuit des famines et l'opinion publique, en métropole, en vient à dénoncer ce « système de culture » inique. Il est aboli en 1877 et le gouvernement hollandais tentent dès lors de se racheter par une « politique morale » qui vise à élever le bien-être de la population...

    Dans la péninsule indochinoise, les Viêts continuent à progresser vers le sud et atteignent le delta du Mékong. Toute la Cochinchine passe sous leur domination. En 1802, le Vietnam, du Tonkin à la Cochinchine, est unifié pour la première fois. Mais à la même époque, la présence de missionnaires français et l'évangélisation se renforcent dans la péninsule indochinoise. Au milieu du XIXe siècle, soucieux de prendre sa part dans le partage de la région, l'empereur Napoléon III vient au secours du roi du Cambodge, menacé par le Vietnam et le Siam. Après un protectorat sur le Cambodge et le Laos voisin, la France colonise le Vietnam lui-même.

     

    L'Asie du Sud-Est (XVIIIe-XXIe siècles)

     

    Histoire Moderne 2:  L'Asie du Sud-Est  - La nouvelle Asie

    L'irruption des navigateurs et des marchands européens va bouleverser les fragiles équilibres régionaux. Exclusivement soucieux de tirer profit des épices, les Hollandais mettent en coupe réglée les petits sultanats de l'Insulinde. Les Anglais, Français et Espagnols s'approprient les restes, beaucoup moins avantageux. Le Siam (Thaïlande) conserve vaille que vaille son indépendance.

     

    Paysage lacustre près du site d'Angkor (Cambodge, photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)

     

    Douloureuse renaissance

    À la veille de la Première Guerre mondiale, l'Asie du Sud-Est est presque toute entière sous tutelle européenne. Seul le Siam, État tampon entre le Raj britannique à l'ouest et l'Indochine française à l'est, échappe à la colonisation (c'est aujourd'hui la Thaïlande). 

    Les Britanniques sont présents en Malaisie, en Birmanie, aux Indes et à Hong-Kong, les Hollandais en Indonésie, les Portugais au Timor oriental et à Macao, les Français en Indochine. L'Indochine française, terme utilisé à partir de 1888, inclut la Cochinchine, l'Annam, le Tonkin, le Cambodge et le Laos, régions colonisées de 1862 à 1893.

    Les Philippines se trouvent sous domination américaine. Le XIXe siècle y a été marqué par des nombreuses révoltes des Philippins contre la fiscalité imposée par les Espagnole et la toute-puissance de l'Eglise. La guerre hispano-américaine de 1898 aboutit à une défaite de l'Espagne, qui doit céder les Philippines aux États-Unis.

     

    Le Pont de la Rivière Kwai

     

    Tous ces États accèdent à l'indépendance après la Seconde Guerre mondiale.

    D'abord les Philippines le 4 juillet 1946, une fois libérées de l'occupation japonaise. Ensuite l'Indonésie : également occupée par le Japon, celle-ci a proclamé une indépendance unilatérale le 17 août 1945 mais n'obtiendra sa reconnaissance par les Pays-Bas et le reste du monde qu'en décembre 1949, au terme d'une épreuve de force.

    La Birmanie, anciennement rattachée aux Indes britanniques, devient indépendante quelques mois après celles-ci, le 4 janvier 1948. 

    La France met fin à son protectorat sur le Cambodge le 9 novembre 1953. Le royaume du Laos s'est vu concéder un embryon d'indépendance dans le cadre de l'Union française mais devra attendre les accords de Genève du 21 juillet 1954 pour obtenir une indépendance pleine et entière. Quant au Vietnam, il proclame son indépendance unilatérale par la voix d'un inconnu, le communiste Hô Chi Minh, le 2 septembre 1945.

     

    Les chars vietminh et nord-vietnamiens entrent dans Saigon le 25 avril 1975 (DR)

    En définitive, les accords de Genève entérineront l'indépendance de deux pays, le Nord-Vietnam communiste et le Sud-Vietnam pro-occidental.

    Les deux États ne seront réunis qu'après la chute de Saigon, le 30 avril 1975, au terme de trois décennies de guerre.

    Sans heurts, le 31 mai 1957, la Malaisie britannique forme une fédération indépendante. Le 16 septembre 1963, elle forme une Fédération de Grande Malaisie en incluant aussi le port britannique de Singapour ainsi que les colonies de Sarawak et Sabah, sur la partie occidentale de l'île de Bornéo.

    Également sous protectorat britannique, le sultanat de Brunéi, riche de son pétrole, préfère devenir indépendant le 1er janvier 1984.

    La partie orientale de Bornéo, Kalimantan, demeure indonésienne.

     

    Lee Kuan Yew (16 septembre 1923 ; 23 mars 2015, Singapour)

    Mais deux ans plus tard, le 2 août 1965, Singapour fait sécession.

    Ses 1,7 millions d'habitants, à 80% d'origine chinoise, ne supportent pas la prédominance politique de la majorité malaise et musulmane de la Fédération. Le gouvernement de Kuala-Lumpur ne fait pas obstacle à la sécession car elle réduit très sensiblement la part des Chinois dans la Fédération (40% des onze millions d'habitants).

    Le Premier ministre de la cité-État, Lee Kuan Yew, va faire de celle-ci l'un des États les plus prospères de la planète.

    Dernier avatar de la colonisation, le Timor oriental, colonie portugaise occupée par l'Indonésie en 1976, accède à l'indépendance en 2002 après une brève guerre d'indépendance.

    Aujourd'hui, tous ces États (à l'exception de Timor-Est) sont réunis au sein d'une communauté économique régionale fondée en 1967 à l'époque de la guerre froide : l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN selon l'acronyme anglais)... Voilà encore un parallèle avec l'Europe !

     

    Histoire Moderne 2:  L'Asie du Sud-Est  - La nouvelle Asie

     

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    Où en sommes-nous 

     

    Une esquisse de l'Histoire humaine

     

    du site Herodote

     

    En librairie le 31 août 2017, cet essai très dense de 500 pages d'Emmanuel Todd aurait aussi bien pu s'intituler Où en suis-je ?.

    L'historien tire en effet le bilan de quatre décennies de recherches et montre de façon magistrale tout ce qui nous rattache à notre très lointain passé.

    Pour comprendre le néolibéralisme, l'islamisme, Trump et le Brexit, cherchez le chasseur-cueilleur ou le paysan du Néolithique qui sommeille en nous !

     

    Où en sommes-nous ? (Emmanuel Todd, Seuil, août 2017, 510 pages, 25 euros)

    Dans cette course de fond à laquelle nous invite Emmanuel Todd, l'historien démarre très fort avec une centaine de pages sur le coeur de ses recherches : les structures familiales.

    Après cette excursion himalayenne, il nous ramène vers des paysages plus familiers et nous parle de la religion, du mariage et des femmes, du village, de l'école et même de l'Amérique de Trump.

    Qu'il nous soit donc permis d'exposer en premier lieu un résumé très sommaire de ses recherches sur les structures familiales.

    Nous présenterons ensuite quelques aspects de son analyse du monde actuel, par exemple sur le sort fait aux femmes selon la structure familiale dont elles ressortent et sur les conséquences heureuses et malheureuses de l'éducation.

    Pour ne pas gâcher votre plaisir, nous vous laisserons découvrir par vous-mêmes d'autres paradoxes et contre-intuitions d'Emmanuel Todd, par exemple sur les rapports entre la démocratie américaine et la question noire ou encore entre le triomphe du libéralisme et la violence carcérale aux États-Unis.

    André Larané
     

    Offrande de récoltes par un prêtre ou un roi (sceau-cylindre de Mésopotamie, vers 3500 av. J.-C.)

    Affaires de familles...

    Au commencement, Adam chassait et Ève cousait. Du moins le suppose-t-on. Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs se partageaient les tâches dans une relative équité. Ils se devaient d'être très mobiles et, pour assurer la survie de l'espèce, s'en tenaient à une monogamie et une hétérosexualité modérées et non exclusives. Ils pratiquaient l'exogamie et se mariaient si possible hors de leur clan. Les enfants, sitôt qu'ils le pouvaient, quittaient leurs parents et allaient s'établir sur un territoire libre avec leur moitié. 

    Cette famille nucléaire primitive a survécu à l'apparition de l'agriculture aussi longtemps que l'a permis l'environnement écologique. Puis, au IIIe millénaire avant notre ère, l'agriculture et la sédentarisation entraînant une rapide poussée démographique, certaines régions ont été saturées d'hommes et il a fallu apprendre à gérer la pénurie. Alors, de la Mésopotamie à la Chine, se sont mis en place des systèmes familiaux plus complexes.

    On vit d'abord émerger la famille-souche : l'aîné des garçons reste au foyer avec son épouse, entretient ses vieux parents et reçoit leur domaine en héritage (primogéniture). Les autres enfants reçoivent une maigre compensation et vont chercher fortune ailleurs.

    Dans le Sud-Ouest de la France, la prime à l'aîné - caractéristique de la famille-souche - déboucha au XVIIe siècle sur le phénomène bien connu des  « cadets de Gascogne », illustré par d'Artagnan et les Trois Mousquetaires.

    Enfin, sous l'effet notamment d'invasions par des peuples nomades, on arriva à la famille communautaire : tous les garçons demeurent au foyer et se partagent à égalité l'héritage. Certains systèmes communautaires sont parfaitement exogames. D'autres sont farouchement endogames, les filles épousant dans la mesure du possible un cousin du premier degré.

    Loin de ces simplismes, Emmanuel Todd montre derrière ces trois catégories une multitude de sous-catégories et de cas d'espèce... La patrilinéarité, qui place les garçons au-dessus des filles et l'aîné au-dessus des cadets, retient tout particulièrement son attention car elle est associée au mépris des femmes. On la retrouve dans certaines sociétés de famille-souche et surtout dans les sociétés de type communautaire.

    Ayant étudié à Cambridge les systèmes familiaux paysans à travers les compte-rendus des anthropologues et des voyageurs, le chercheur a découvert fortuitement une « coïncidence entre la carte du communisme et la carte de la famille communautaire exogame - incluant la Russie, la Serbie, l'Albanie, la Chine, le Vietnam, l'Italie centrale et la Finlande intérieure. » Il en a déduit en 1983 « l'hypothèse d'une relation générale entre les systèmes familiaux paysans et les idéologies apparues durant le processus d'alphabétisation de masse des sociétés » (p. 444).

    C'est comme cela qu'au fil de ses publications, il a pu associer le communisme à la famille communautaire exogame et les idéologies autoritaires non-égalitaires (fascisme, nazisme) à la famille-souche (Allemagne, Italie, Japon...).

    Quant à la famille nucléaire, elle s'est maintenue aux extrémités de l'Eurasie, dans les régions les plus tardivement atteintes par l'agriculture et l'écriture, aux Philippines comme dans le Bassin parisien, l'Angleterre et l'Amérique du nord.

    - L'anglosphère (Angleterre, Amérique du Nord, Australasie) se caractérise par la famille nucléaire absolue et non-égalitaire (les parents distribuent leur héritage selon leur bon vouloir) : Emmanuel Todd lui  associe la démocratie libérale.
    - La famille nucléaire du Bassin parisien est quant à elle égalitaire (chaque enfant a la même part de l'héritage). Emmanuel Tood lui associe la « croyance en la liberté et l'égalité, culminant dans la notion d'homme universel », une croyance donc pas si universelle que cela, spécifique au Bassin parisien (p. 207).

    « La famille nucléaire absolue, libérale mais non-égalitaire, est commune à toutes les nations de l'anglosphère. (...) Elle n'est pas, comme la famille nucléaire égalitaire française, ou la famille communautaire russe ou chinoise, obsédée par un idéal d'égalité a priori et l'on comprend donc qu'une certaine montée des inégalités économiques [à partir des années 1980] n'ait pas affolé l'Amérique. Mais la famille nucléaire absolue ne définit pas non plus les hommes comme inégaux, à la manière de la famille-souche allemande ou japonaise » (p. 309).

     

    « Sarcophage des époux de Cerveteri », VIe siècle av. J.-C, musée du Louvre, Paris.

    ... mais pas seulement

    Emmanuel Todd montre que ces structures familiales, héritées pour la plupart d'un très lointain passé, continuent de marquer les comportements sociaux-culturels dominants.

    Dans le monde musulman, fortement marqué par un modèle communautaire endogame, on observe encore la prévalence du mariage entre cousins (jusqu'à 50% de mariages entre cousins du premier degré au Pakistan) (*).

    On peut être légitimement surpris par la résilience de ces comportements alors que les structures familiales correspondantes ont depuis longtemps disparu (il n'y a pas de famille communautaire à Moscou, Pékin ou au Caire) et que les populations ont beaucoup changé du fait des migrations, au cours des derniers millénaires. Mais Emmanuel Todd s'en explique en opposant les « valeurs individuelles faibles » aux « valeurs collectives fortes » : chacun de nous peut en privé émettre une opinion dissidente mais rares sont ceux qui la maintiendront en public au risque de s'exclure de la communauté.

    Difficile de résister à la pression du groupe. Par conformisme et nécessité, la plupart des gens s'ajustent à leur environnement...

    L'historien convient aussi que les systèmes familiaux hérités du Néolithique ancien peuvent évoluer lentement, en s'approfondissant ou en s'atténuant sous l'effet de différents facteurs. À côté de la famille, il distingue deux autres déterminants historiques majeurs : la religion et l'éducation.

    - la religion :

    Les religions actuelles, apparues pour les plus anciennes au premier millénaire av. J.-C., ont beaucoup contribué à formater les sociétés, avec une vocation commune : relier les hommes du groupe auquel elles s'adressent, les sortir de leur solitude, les réconforter par la mise en commun des épreuves.

    Provocateur et peu avare de paradoxes, Emmanuel Todd suggère en se référant à l'historien Rodney Stark que « la loyauté interne du groupe est la vraie récompense de l'individu croyant. Cette gratification est immédiate, plus sûre et tangible que la promesse de l'au-delà. » Ainsi comprend-on que le peuple juif « n'a pas persisté dans l'histoire malgré la persécution mais par la persécution » (p. 133).

    En bousculant les pratiques gréco-romaines en matière sexuelle et familiale, judaïsme et christianisme vont affecter les structures familiales, que celles-ci soient nucléaires, souches ou communautaires :

    « Le judaïsme s'était opposé à des pratiques sexuelles et familiales gréco-romaines relatives laxistes (...). La moralité juive condamne l'adultère, l'homosexualité et l'infanticide. (...) Le christianisme a repris cet héritage. Il a converti le monde gréco-romain à une morale familiale de type juif, protectrice des enfants. (...) Mais l'Église va plus loin que les rabbins, ou plutôt, ailleurs : la sexualité elle-même est définie comme mauvaise. (...) Ici, nous pouvons parler d'une religion radicalement innovatrice : la définition de l'homme et de la femme chastes comme supérieurs, en essence, aux couples mariés qui assurent la reproduction de l'espèce, est une mutation d'une très grande violence » (p. 129).

    Plus important encore : « la culture juive semble avoir pratiqué, comme celle de Rome et de bien d'autres populations, une exogamie de fait, qui, sans interdire les mariages entre cousins, les évitait en général » (p. 121). La prohibition de l'endogamie et du mariage entre cousins va être reprise et accentuée par l'Église. Saint Augustin lui-même définit l'exogamie « comme un indispensable agent d'extension des liens sociaux entre les hommes » (p. 127).

    Cette exogamie, associée à un statut élevé de la femme, va générer une rupture profonde et décisive entre l'Europe chrétienne et ses voisins, encore dominés par la patrilinéarité : on privilégie l'aîné dans les familles, au détriment des cadets et surtout des filles.

    « L'une des thèses centrales de ce livre est que les civilisations nées au Moyen-Orient, en Chine, en Afrique de l'Ouest, ont toutes, après l'invention de l'agriculture, conçu, appliqué et renforcé une patrilinéarité qui, le temps passant, a abaissé le statut de la femme et paralysé la société.
    Marginaliser ou enfermer les femmes dans leur maison, c'est freiner leur éducation, puis celle de leurs fils, destinés à l'enfermement dans un réseau patrilinéaire. Les hommes aussi cessent alors d'être des individus à part entière. Ils dominent en tant que groupe les sociétés patrilinéaires, mais y restent souvent, en tant qu'individus, des enfants.
    C'est la raison d'un paradoxe fréquent dans le monde de la patrilinéarité : l'homme y domine sur la place publique mais est chez lui considéré par un gamin par son épouse. Une société ainsi constituée ne peut indéfiniment rester créative »
     (p. 469).

    Les lignes ci-dessus désignent assez clairement les sociétés islamiques qui poussent très loin l'endogamie et la patrilinéarité (primauté des garçons sur les filles en matière de statut et d'héritage). Mais Emmanuel Todd n'épargne pas non plus les sociétés chrétiennes, en particulier les sociétés d'Europe centrale de la fin du XVIe siècle dans lesquelles il identifie un début d'émergence du principe patrilinéaire à l'origine de la « grande chasse aux sorcières ». Cette frénésie de violence antiféminine est concomitante d'un nouveau modèle matrimonial, avec âge au mariage tardif (au-delà de 25 ans) et célibat définitif de près d'un quart des femmes, « dans une ambiance de négation du plaisir et de la chair » (p. 167).

    - l'éducation :

    Autant que l'agriculture il y a 8000 à dix mille ans, l'apparition de l'écriture il y a 5000 ans est un facteur majeur d'évolution. Pour Emmanuel Todd, il est normal qu'elle soit apparue dans une région de famille-souche et de primogéniture, la Mésopotamie : « Pour les sociétés humaines qui progressent, l'un des premiers problèmes à résoudre est la conservation de l'acquis. Or l'écriture est, par essence, une technique de fixation des connaissances, qui permet à la société humaine d'échapper à l'incertitude de la transmission orale de la mémoire. La primogéniture est elle aussi une technique de transmission : de l'État monarchique, du fief, de l'exploitation paysanne. (...) La famille-souche est faite pour transmettre... » (p. 146).

    Beaucoup plus près de nous, l'imprimerie et l'alphabétisation de masse vont naître dans la principale région européenne de famille-souche, en Allemagne, en lien avec la Réforme luthérienne et la recommandation faite aux fidèles de lire la Bible dans le texte. La religion, l'éducation et la structure familiale se confortent ici mutuellement pour aboutir à une révolution éducative dont l'Allemagne sera la pionnière.

    Et Emmanuel Todd d'en rajouter en associant le dogme luthérien de la prédestination à la famille-souche, par essence inégalitaire ! Les fidèles doivent accepter que leur sort post-mortem soit prédéterminé par Dieu indépendamment de leurs actes... tout comme dans la famille-souche, les frères doivent s'accommoder de leur sort : l'héritage pour l'aîné, l'aventure pour les cadets, de même.

    Mais le protestantisme va laisser la prédestination de côté en traversant la Manche puis l'Atlantique et en s'établissant dans des régions de famille nucléaire où les enfants sont libres de leur destin. En témoigne le préambule de la Déclaration d'Indépendance américaine : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »

    L'Allemagne a donc lancé le mouvement vers l'alphabétisation universelle mais c'est l'Angleterre qui en va en tirer le meilleur parti grâce à l'extrême flexibilité de son corps social fondé sur la famille nucléaire absolue : les enfants une fois éduqués n'ont plus rien à espérer de leurs parents et doivent s'éloigner de leur clocher pour gagner les sordides villes ouvrières en voie de constitution...

    Paradoxe pour paradoxe, cet individualisme forcené conduit aussi à la naissance de l'État-Providence, bien avant Bismarck et Lord Beveridge. Dès 1598 et 1601, sous le règne d'Élisabeth 1ère Tudor, sont promulguées les premières lois sur les pauvres. Elles « exigent des paroisses  la levée d'un impôt, géré localement par un Overseer of the poor, pris en pratique dans la partie supérieure de la paysannerie locale » (p. 218). Considérant que les pauvres, essentiellement des orphelins et des vieux, n'ont rien à espérer de leur famille, la collectivité accepte de les prendre à sa charge.

    « L'important est de réaliser que l'image d'une culture anglaise ultralibérale par nature est une fiction » (p. 224). C'est seulement dans les années 1830 que s'ouvre la phase libérale dure de l'histoire anglaise avec la mise au rancart du paternalisme des Tudor.

    Plus près de nous, aux États-Unis, en 2016, ce n'est pas sans raison que les jeunes Blancs en précarité professionnelle ont milité pour le démocrate socialiste Bernie Sanders. Mieux que les économistes patentés, ils savaient que le libéralisme authentique va de pair avec un État social, indispensable quand la solidarité familiale fait défaut.    

    Les différents systèmes familiaux, si différents qu'ils paraissent, se rapprochent de façon parfois inattendue : « Sur le territoire des États-Unis, de l'Angleterre, du Canada ou de l'Australie, la famille nucléaire absolue continue de reproduire un idéal de liberté, indifférent à la notion d'égalité. En Russie, la famille communautaire a disparu, mais ses valeurs d'autorité et d'égalité continuent de se perpétuer par mimétisme des comportements familiaux et sociaux. Exogamie et statut élevé des femmes sont, toutefois, communs aux deux systèmes » (p. 454).

     

    Notre avenir se lit dans notre héritage

    Emmanuel Todd tend à voir aujourd'hui dans l'éducation le principal facteur de changement.

    Dans tous les pays, l'alphabétisation de masse précède et accompagne le décollage économique. Mais elle se solde aussi par un bouleversement de l'ordre social. Quand plus de la moitié des hommes adultes sait lire et écrire, la société franchit un seuil décisif qui débouche sur une crise d'autorité (les enfants en savent plus que leurs parents), une crise religieuse et la maîtrise de la fécondité par les couples.

    Ce seuil d'alphabétisation a été franchi dans l'Allemagne protestante vers 1670. Mais c'est seulement dans les années 1870-1890 qu'il a débouché sur une baisse de la fécondité et simultanément un effondrement de la croyance religieuse et une crise des vocations pastorales. L'auteur de Où en sommes-nous ? rapproche ce phénomène du drame collectif de la génération suivante, avec deux guerres mondiales et le nazisme.

    « En France, le mouvement aura été plus rapide : le seuil d'alphabétisation fut franchi dans le Bassin parisien au début du XVIIIe siècle, la plongée religieuse suivit entre 1730 et 1780, la révolution en 1789. (...) En Chine, le franchissement du seuil d'alphabétisation intervient vers 1940, le communisme l'emporte vers 1949 ; en Iran, le franchissement du seuil d'alphabétisation intervient en 1964, la révolution en 1979. » L'indicateur de fécondité, tel un sismographe, permet de suivre ces évolutions mentales : « Lorsqu'il passe au-dessous de deux enfants par femme, nous pouvons être certains que, dans sa masse, la population est sortie du système religieux ancien... » (p. 203).

    Mais la sortie de la religion n'est pas inéluctable, admet l'observateur et « aujourd'hui, nous voyons l'intégrisme islamique ou l'hindouisme politique se développer avec le franchissement du seuil de 50% d'hommes alphabétisés » (p. 208).

    - de l'alphabétisation de masse à la suréducation :

    Depuis la fin du XXe siècle, la démocratie et l'égalité sont mises à mal par une nouvelle stratification éducative qui oppose la moitié de la population qui a fait des études supérieures à celle qui n'y a pas accédé. Au sein même du premier groupe émerge aussi un clivage entre les surdiplômés qui ont poussé leurs études le plus loin et ceux qui sont sortis de l'Université sans diplôme valorisant.

    On pourrait se féliciter de ce que l'humanité accomplisse encore des bonds éducatifs. Mais rien n'est simple et le développement de l'éducation supérieure, bénéfique à l'économie, a aussi des conséquences néfastes sur la cohésion politique ! « Les préoccupations des surdiplômés ne sont pas fondamentalement économiques puisque leur statut les met à l'abri du marché. Fondamentalement, ils sont pénétrés d'un sentiment de supériorité intellectuelle et peuvent à ce titre mépriser le bas-peuple, fermé aux valeurs de tolérance internationale ou sexuelle » (p. 340).

    En France, la classe suréduquée « représente aussi sans doute l'un des pôles les plus conformistes de la société. Sans le savoir ou sans l'admettre, elle rejette les notions d'égalité et de démocratie : par son attachement à l'Europe autoritaire et à sa monnaie faillie, par son acceptation d'un libre-échange qui détruit les ouvriers, par sa tendresse pour une immigration sauvage qui nie, au fond, la nécessité d'un territoire stable pour que la démocratie fonctionne » (p. 341).

    On conçoit en effet que les adultes surdiplômés, lorsqu'ils représentent un quart ou même un tiers du corps social, n'ont plus besoin des pauvres pour se faire valoir. Ils peuvent pratiquer l'entre-soi sans problème. Rien à voir avec le XIXe siècle, par exemple, quand Hugo ou Flaubert devaient se mettre à la portée des plus humbles s'ils voulaient vendre leurs livres à des tirages conséquents !

    Mais pour Emmanuel Todd, nous sommes au bord d'un nouveau seuil, imprévisible, car les surdiplômés prennent conscience que leurs études les préservent de la déchéance sociale mais ne leur permettent plus - sauf exception - d'accéder au sommet de la société, celui-ci étant occupé par une ultra-minorité qui cumule tous les super-profits tirés du libre-échange et du néolibéralisme.

    - tromperie sur la marchandise libre-échangiste :

    Emmanuel Todd ne cache pas son hostilité au néolibéralisme financier et au libre-échange inconditionnel apparus aux États-Unis dès la fin des années 1970. Il se demande pourquoi les classes populaires qui en ont fait les frais l'ont si bien accepté. En effet, « si ce sont bien les élites qui ont vanté les premières les mérites du libre-échange intégral, le corps électoral américain tout entier en a accepté l'augure » (p. 306). La classe ouvrière blanche a attendu la présidentielle de 2016 pour se révolter enfin... de la pire des façons, en élisant l'imprévisible Donald Trump.

    Ce consensus tiendrait selon lui à la nature non-égalitaire de la démocratie américaine et à ce que sa cohésion a été jusqu'ici seulement assurée par le rejet de l'Autre, en l'occurrence les descendants d'esclaves africains.

    C'est l'occasion de rappeler que la démocratie est un concept aussi ancien que la famille nucléaire. Elle est caractéristique des communautés primitives et des villages, avec un conseil des anciens et un chef élu. Mais depuis Athènes, qui a cultivé l'opposition entre les citoyens et les autres (métèques, esclaves, étrangers, femmes), on sait qu'elle se décline sur le mode de l'affrontement. Cela est d'autant plus vrai dans les grands États. « À l'intérieur de chaque nation, l'État a défini une équivalence des individus, tandis qu'il a désigné et placé à l'extérieur l'Autre, nécessaire à l'autodéfinition du groupe : l'Anglais, l'Allemand, le Français, le Russe... [ou le Noir] » (p. 255).

    En France même, notons-le, la démocratie a émergé en 1789 mais ne s'est imposée qu'un siècle plus tard, quand la gauche républicaine a soudé les citoyens autour de l'enjeu colonial et de la « mission civilisatrice des races supérieures ».

    Et maintenant ? Concernant l'Union européenne, Emmanuel Todd se plaît à prophétiser un recentrage autour de l'Allemagne autoritaire : « De sa fondation à 1990, l'Union européenne a pu être décrite comme un système de nationas libres et égales. (...) Le centre de gravité idéologique du système était la France, au nom des valeurs de la famille égalitaire nucléaire. Cette perception est périmée... » (p. 437). Ainsi que le montre l'anthropologue, l'Union européenne débarrassée du Royaume-Uni est aujourd'hui dominée par les valeurs de la famille-souche autoritaire, qui caractérise l'Allemagne, l'Europe centrale mais aussi la France du Sud-Ouest et quelques autres régions. La suprématie politique de l'Allemagne va donc de soi.

    Et l'historien d'assurer que « l'Europe continentale, libérée par l'émergence allemande de la tutelle européenne, retrouve aujourd'hui le cours normal de son histoire, qui n'a jamais été libérales et démocratique, hors des Pays-Bas, de la Belgique, de la France et du Danemark. Contemplons l'Europe de 1935 : partout des régimes autoritaires, après l'effondrement des démocraties implantées à partir de 1918, sous influence anglo-américaine et française. L'Europe continentale a inventé le communisme, le fascisme et le nazisme. Sa représentation en lieu de naissance de la démocratie libérale est une pure escroquerie intellectuelle » (p. 439). Pessimiste, Emmanuel Todd en vient à douter de la survie de la démocratie en Europe continentale, sauf miracle.

    Ajoutons une gâterie irrésistible à propos de la Chine. « La bienveillance dont la Chine a bénéficié de la part des médias nord-américains et européens contraste avec la sévérité appliquée à la Russie », assure Todd (p. 458). À cela une raison cachée : la main-d'oeuvre chinoise permet aux grands patrons occidentaux de réaliser des super-profits dans le cadre d'un libre-échange inconditionnel. Mais l'Empire du Milieu a du souci à se faire, faute d'avoir eu le temps de se préparer au vieillissement de sa population. Il « n'a pas eu le temps de mettre en place un système de sécurité sociale et d'assurance-vieillesse ; elle s'est pour l'essentiel contentée de réinscrire dans la loi le devoir des enfants de s'occuper de leurs parents. Principe de précaution individuel oblige : le taux d'épargne chinois est aussi anormal que le taux d'investissement » (p. 462).

    La fragilité de la Chine transparaît dans la médiocrité de son enseignement supérieur. De 1960 à 2000, le pourcentage d'éduqués supérieurs n'a progressé que de 2% à 4%. D'où le ridicule du classement de Shanghai des universités : « Comment les pays les plus avancés peuvent-ils accorder à un pays qui l'est aussi peu sur le plan éducatif le droit de leur distribuer notes, prix et accessits ? Ce privilège inouï, qui n'est pas sans évoquer le jour des fous, une invention carnavalesque des statuts, n'est que l'une des composantes du système idéologique qui a fait de la Chine l'horizon du monde, ou plutôt du profit » (p. 461).

    Autre signe de fragilité de la Chine : le statut très bas de la femme. Il transparaît dans le ratio exceptionnellement élevé de 120 garçons pour 100 filles à la naissance (loin du ratio naturel : 105), dû à la pratique massive des avortements sélectifs. Un record mondial concurrencé seulement par l'Inde du nord... Emmanuel Todd voit cela comme la conséquence d'une patrilinéarité exacerbée : en matière de succession et de perpétuation du nom, seuls comptent les garçons. Les couples recourent donc à l'avortement sélectif pour être sûr d'en avoir un quand ils n'ont la possibilité que d'engendrer un ou deux enfants...

    Ces observations - et bien d'autres encore - témoignent de la sagacité de l'historien. Ses recherches se limitent pour l'heure à l'Eurasie et à l'Amérique du nord, ce qui n'est déjà pas si mal. Mais en dépit de ce que suggère le sous-titre de son livre, celui-ci traite principalement de l'anglosphère (monde anglo-saxon), de l'Europe continentale ainsi que du Japon et de son appendice coréen. Il aborde avec fulgurance le cas chinois, survole le monde indien et le monde musulman, n'évoque que de très loin ou pas du tout l'Afrique noire et l'Amérique latine.

    Emmanuel Todd justifie ces restrictions par le fait que l'Histoire est toujours faite par les pays les plus avancés. Ils se trouvent être aujourd'hui représentés par l'anglosphère et dans une moindre mesure le Japon. Espérons un nouveau livre qui traite enfin de l'Afrique noire, une exception démographique au coeur des enjeux futurs.

     

    Histoire Moderne 2:  Où en sommes-nous ?  Une esquisse de l'Histoire humaine

     

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