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    Caroline St-Hilaire: ouvrir la voie

     


    Des barrières, Caroline St-Hilaire en a fait tomber plusieurs. Plus jeune femme à avoir été élue députée au Parlement canadien, première mairesse de Longueuil, elle a contribué à ouvrir une voie encore peu fréquentée par la gent féminine: celle du pouvoir. Elle espère aujourd’hui que son parcours, raconté dans sa biographie Se faire entendre, pourra inspirer d’autres femmes à se lancer dans ce monde encore très masculin.


    Andréanne Moreau du magazine Châtelaine

     

    Livres à Lire 2:  Caroline St-Hilaire: ouvrir la voie


    «Si j’ai pu le faire, tout le monde le peut», lance-t-elle humblement.


    Caroline St-Hilaire est pour ainsi dire «tombée dans la politique quand elle était petite», accompagnant son père, conseiller municipal, dans son porte-à-porte. Elle n’avait pourtant jamais envisagé de devenir elle-même candidate.


    «Ça a pris d’autres personnes qui y croyaient plus que moi pour me convaincre de faire le saut», confie-t-elle, évoquant l’ancien candidat à la chefferie du Bloc québécois, Rodrigue Biron, qui le lui avait suggéré.


    Le premier réflexe de la jeune femme alors âgée de 27 ans a été de douter. «Comme la grande majorité des femmes à qui on propose de se présenter aux élections, j’ai tout de suite vu ce qui devait m’en empêcher: mon manque d’expérience, de réseau, de connaissances. Mais, après réflexion, j’ai décidé de me lancer. Je n’avais rien à perdre.»


    Bien sûr, elle a vite dû faire face à un lot de préjugés. Contrairement à ses collègues masculins, elle a parfois été jugée davantage sur son apparence que sur ses idées. Loin d’être un frein, les remarques et les attaques sont devenues pour elle des catalyseurs. «Ça m’a seulement poussée à performer encore plus», assure-t-elle.


    De la même façon, Caroline St-Hilaire n’a jamais considéré sa surdité comme un handicap. Elle en parle publiquement pour la première fois dans son livre. Malgré tous les inconvénients de vivre avec des appareils auditifs, elle refuse que cela l’empêche d’avancer.


    Concilier les rôles


    Souvent, les femmes qui se lancent en politique le font plus tard que les hommes, quand leurs enfants sont grands. L’horaire exigeant des députés a de quoi en décourager plus d’une. Mais pas Caroline St-Hilaire. Pour elle, il était essentiel que les jeunes femmes aient aussi une voix au Parlement.


    Ses deux fils, maintenant adolescents, elle les a portés et élevés pendant son mandat. Elle a posé des questions en chambre alors qu’elle était «enceinte jusqu’aux oreilles», a allaité dans son bureau et a même dû faire installer une table à langer au parlement.


    Grâce à son conjoint et à sa famille élargie, elle a pu se consacrer à la politique du lundi au jeudi, à Ottawa, et retrouver ses enfants les trois autres jours de la semaine.


    «Je mentirais si je disais que ça ne m’a pas déchirée. Mais c’est pour mon cœur de mère que ça a été difficile. Mes fils, eux, étaient bien entourés. Aujourd’hui, ils me disent qu’ils sont fiers de moi, et mon aîné songe à une carrière en politique, alors je sais que j’ai bien fait.»


    Y croire encore


    Caroline St-Hilaire avoue comprendre le cynisme ambiant envers la politique. La mesquinerie, les lignes de parti, les médias qui ne parlent que des scandales et rarement des bons coups, tout ça l’a souvent découragée.


    Mais ni son expérience, ni les scandales qui ont marqué la scène municipale québécoise dans les dernières années n’ont pu entacher l’impression que la politicienne se fait de son milieu.


    «Pour moi, la politique, c’est très noble, c’est vouloir se mettre au service des gens. C’est ce que je voyais à la maison, quand mon père était conseiller municipal. Je l’ai vu se désâmer pour son monde», soutient-elle.


    Même si elle quitte ses fonctions de mairesse de Longueuil sans avoir encore d’idée précise sur ce qui occupera son avenir, elle conservera toujours un lien avec la politique. «Ça fait partie de moi. C’est pour ça que j’ai accepté de participer à l’émission La Joute, à LCN. Et puis, ça va aussi me permettre de retrouver une liberté de parole que j’avais en quelque sorte perdue», fait-elle valoir.


    Savoir quitter


    En février, Caroline St-Hilaire a annoncé qu’elle ne briguerait pas un troisième mandat à la mairie de Longueuil. Devant une salle remplie de gens d’affaires de sa municipalité, elle a prononcé son discours sans céder aux larmes.


    «Un homme qui pleure en annonçant son départ, c’est touchant. Une femme, c’est un burnout, un signe que quelque chose ne va pas», affirme-t-elle.


    Elle ne voulait pas non plus qu’on dise, encore une fois, que la politique est dure pour les femmes. «C’est difficile pour tout le monde. Peut-être qu’on prend ça plus à cœur ou plus personnel, simplement.»


    Depuis, elle a pleuré quelques fois, en faisant ses boîtes ou quand des membres de son équipe quittaient. Mais elle ne regrette aucunement sa décision.


    «Le confort piège les esprits légers», comme lui répète souvent son mari, Maka Koto, député du Parti québécois.


    Elle en était à ce point. Non pas que Longueuil ne présente pas de nouveaux défis. Le développement immobilier, industriel, les relations avec l’agglomération sauront mettre à l’épreuve le ou la maire qui lui succédera. Mais Caroline St-Hilaire ne sera pas celle qui livrera ces batailles.


    Elle a mené sa ville où elle voulait la conduire. Maintenant, elle prend une nouvelle voie.


    Se faire entendre, biographie de Caroline St-Hilaire, par Geneviève Lefebvre, Libre Expression, 208 pages.

     

     

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    L’Eugénie pratique: mourir d’aimer

     

     

    L’auteur canadien Trevor Cole signe une satire décoiffante à l’humour noir, très noir.

     

    Monique Roy de la revue Châtelaine

     

    Livres à Lire 2:  L’Eugénie pratique: mourir d’aimer avec extrait


    L’histoire

    Eugénie a six ans quand elle est témoin d’un incident qui la marquera à jamais. Plus tard, mariée et sans enfant par choix, elle devra accompagner sa mère durant les trois interminables mois d’agonie de celle-ci. C’est à Eugénie qu’est revenue cette responsabilité car, contrairement à ses deux frères, « elle ne travaillait pas », son métier de céramiste étant considéré comme un « passe-temps ». Bouleversée par les souffrances de sa mère, Eugénie refuse que l’existence se termine ainsi. Elle mijote donc un plan…


    Les personnages

    Eugénie, céramiste avant-gardiste, dédaignant les fleurs et ne créant que leurs feuilles, objets très fragiles, facilement cassables. Marjorie, sa mère, vétérinaire efficace, « indifférente à la sensibilité de sa petite fille ». Milt, son mari, prof à mi-temps, gentil et falot. Dorothy, Adele, Natalie, ses meilleures amies pour le meilleur et pour le pire.


    On aime

    Cette tragicomédie hilarante explore les traumatismes de l’enfance, la relation mère-fille trouée de non-dits, l’importance de l’amitié, la place infime accordée à l’art, la frontière entre délire et réalité. Avec comme toile de fond le climat des petites villes, à la fois rassurant et étouffant, où les yeux et les oreilles sont partout.


    Lire un extrait de L’Eugénie pratique.

     

     

    Livres à Lire 2:  L’Eugénie pratique: mourir d’aimer avec extrait

     

    L’auteur

    Né à Toronto en 1960. Journaliste renommé, Trevor Cole publie en 2004 un roman qui sera en nomination pour le Prix du Gouverneur général. L’Eugénie pratique, son troisième (prix Stephen-Leacock, meilleur roman humoristique, 2011), est le premier à paraître en français grâce à une traductrice enthousiaste qui a relevé le défi d’en rendre l’essence et le rythme.


    Traduction de Rachel Martinez, Flammarion Québec, 366 pages.
    En librairie le 24 août.

     

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    Livre du mois: La tête légère

     

    D’une plume caustique, Olga Slavnikova dépeint la vie à Moscou à l’ère postsoviétique dans son dernier ouvrage La tête légère. Qu’en ont pensé les membres du Club de lecture?


    Par Monique Roy du magazine Châtelaine

     

    Livres à Lire 2:  La tête légère d'Olga Slavnikova avec extrait


    L’histoire

    Enfant, Maxime ressent sous sa casquette « un vide étrange et venteux », ce qui ne l’empêchera pas de réussir ses études, puis de quitter sa région pour s’installer à Moscou. Acceptant son « destin ordinaire », il est relativement heureux jusqu’à cette matinée de janvier où deux agents des services secrets se présentent à son bureau, lui ordonnant de se « tirer une balle dans la tête ». Selon l’État, cette « tête légère » nuit au « champ gravitationnel » de l’Univers. Sous surveillance constante, le jeune homme résistera à ce décret absurde avec la dernière énergie…


    Les personnages

    Maxime T. Ermakov, chef de marque pour un fabricant de chocolat. Partisan des « Droits de l’Individu Commun », il a choisi la liberté, ce qui fait de lui un « Objet Alpha », soit un indésirable. Marinka, jeune femme très belle, en quête d’une vie dorée à Moscou. Petite Lucie, discrète secrétaire, amoureuse de Maxime. Choutov, dissimulé sous une fausse identité de souteneur alcoolique, voisin prévenant. Pépé Valera, fantôme surgi de l’au-delà pour épauler son petit-fils.

     

    On découvre…

    Un roman complexe où, sous la satire grinçante, apparaît le fragile équilibre de la « nouvelle Russie ». Un recours au réalisme magique qui ajoute à l’invraisemblance de la situation de Maxime et au désarroi des générations coincées entre présent et relents du passé.

     

     

    Livres à Lire 2:  La tête légère d'Olga Slavnikova avec extrait


    L’auteure Olga Slavnikova est née en 1957 à Sverdlovsk, en ex-URSS. D’abord journaliste, elle opte pour la fiction, « seul moyen de dire vraiment ce que je pense », confiera-t-elle en entrevue. Auteure de huit ouvrages (traduits en français et en anglais), lauréate de plusieurs prix, dont le Booker russe pour son roman 2017 (2006). Très impliquée dans la vie littéraire en Russie, elle coordonne le Prix Début, destiné aux auteurs de moins de 35 ans. Depuis 2003, elle habite Moscou avec son mari. A trois enfants et deux petits-enfants. La tête légère a remporté le Prix du Livre de l’année (2011) à la Foire internationale du livre de Moscou.


    Mirobole Éditions, traduit du russe par Raphaëlle Pache, 480 pages


    POUR LIRE UN EXTRAIT DU ROMAN LA TÊTE LÉGÈRE

     

    Livres à Lire 2:  La tête légère d'Olga Slavnikova avec extrait

     

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    Lire, c’est mon sport!


    On est à la mi-août: c’est encore l’été et pourtant déjà la rentrée. À la radio, les équipes régulières ont retrouvé leur micro; chez moi, la cadette a pris le chemin du cégep. Et fraîchement revenue de courtes vacances, je trouve sur mon bureau tout plein de petits paquets. Chouette, c’est aussi la rentrée littéraire!


    Josée Boileau du magazine Châtelaine

     


    Il y en a, j’en connais, qui ne peuvent vivre sans leur programme d’entraînement. Physique, évidemment.


    Impossible pour eux de concevoir leur journée sans des moments bien dégagés pour courir, s’étirer, pédaler, se muscler et se secouer le cœur. Ils en ont be-soin. Il ne manque d’ailleurs pas de reportages pour nous raconter comment ces gens, tous bien occupés, arrivent, eux, à consacrer du temps à leur bien-être. Ni de chroniques pour nous inciter à en faire autant.


    Moi, c’est ma tête que j’entraîne. Je ne peux concevoir une journée sans un espace, pas nécessairement bien dégagé, pour lire, lire, lire. J’en ai be-soin. Mais je ne vois jamais de reportages qui racontent comment quelqu’un de très occupé trouve malgré tout du temps pour s’occuper de sa santé intellectuelle.

     

    Livres à Lire 2:  Lire, c’est mon sport!

     

    Il est vrai que, chroniques littéraires obligent, la lecture fait partie depuis quelques mois de ma vie professionnelle – d’où l’avalanche de romans arrivés à la maison pendant mes vacances, avalanche qui perdurera pendant toute la haute saison des nouvelles parutions. J’ai d’ailleurs aussitôt plongé: j’en ai ouvert cinq de front. Eh quoi, il me fallait bien déterminer dans quel ordre j’en parlerai au cours de l’automne…


    Tss-tss, Josée, sois franche! Tu as toujours lu ainsi, non seulement tout ce qui te tombe sous la main, mais aussi tout en même temps!


    De fait, chaque jour de ma vie s’accompagne d’au minimum quatre ouvrages entamés – ça peut monter jusqu’à dix. Logique, car à chacun son moment! Les lectures du matin ne sont pas celles du soir; il faut distinguer les livres pour paresser de ceux pour salles d’attente. Il y a des bouquins qui se savourent au soleil, d’autres qui se révèlent sous la pluie. Des livres à dévorer en une soirée, d’autres (miam!) à étirer pendant des mois. Et encore des livres pour l’autobus, pour le café du coin, pour la cafétéria le midi, pour le coiffeur, pour la cour arrière, pour le salon… Le bain? Tout bien considéré (un livre échappé est long à sécher), préférence aux magazines!


    En véritable athlète, je suis d’ailleurs bien équipée. Au premier chef, le sac à main. Son critère d’achat est précis: je dois pouvoir y glisser sans peine un livre de grosseur acceptable (pas de brique, mais quand même plus qu’un format poche) et au moins deux magazines bien roulés. Fi ainsi de l’excuse du manque de temps: deux minutes se libèrent? Lisons!


    Bon, j’admets, je suis humaine. Deux minutes libérées signifient d’abord un coup d’œil à mon cellulaire! Mais glisser sur les manchettes, Twitter, Facebook et mes courriels n’est qu’un apéritif. Alors je ne m’y attarde pas. Le vrai plaisir, c’est de passer à la vitesse supérieure: un texte consistant.


    Ce qui implique au préalable un choix. Non, je ne magasine pas mes bouquins sur Internet, ni ne me soucie du livre électronique. L’horreur. Il faut palper, sentir, feuilleter pour maximiser l’entraînement! Ça signifie se rendre en librairie, incitée par une critique professionnelle ou une recommandation d’ami. Et une fois sur place, fureter, tous les sens en éveil, pour découvrir ce que je ne connais pas encore.


    Qu’est-ce qui m’accrochera l’œil? La couverture d’abord (au risque même de rater des bijoux pour cause de dessin criard). Ensuite le titre, le nom de l’auteur.


    Me voilà qui m’arrête. C’est que je suis prête pour le quatrième de couverture. Si je me rends jusqu’au bout, alors je soupèse l’objet lui-même: son format, son épaisseur, sa mise en page, ses caractères. Puis je parcours le premier paragraphe, à la rigueur quelques pages – mais jamais au grand jamais, je ne lis la fin (mais j’en connais, aussi maniaques que moi, qui commencent par là).


    La tête n’a pas décroché, le désir a grandi? Plus de doute, j’achète. Ou je prends note pour une prochaine fois (un emprunt à la bibliothèque fait évidemment aussi l’affaire).


    Après, suffit de disperser bouquins, journaux et magazines partout dans la maison, histoire de cultiver l’envie. Même les ouvrages qui resteront non lus (vu le lot, c’est inévitable) ont leur utilité: ils sauront distiller leurs ondes salutaires jusqu’au cerveau le plus proche, inconsciemment absorbés.


    Les plus sportifs, ceux de ma catégorie, auront en réserve de gros sacs bien solides, d’une capacité surprenante, histoire de traîner plus de lectures qu’il n’en faut quand on doit s’éloigner.


    J’ai en tête deux souvenirs de vacances. Un chalet loué en Mauricie, un lac où plonger et des piles de livres où en faire autant. J’avais réussi, super performance pour une mère de famille, à en lire un par jour: romans policiers (forcément, c’est les vacances!), sociologiques, comiques et poétiques, essais, biographies… Deux semaines, 15 livres. Un marathon qui vous remet une fille en forme!


    Et il y eut cet autre chalet, à l’Île-du-Prince-Édouard cette fois. Arrivés plus tôt dans la journée, sous un temps un peu gris, nous étions tous au salon, à lire: deux parents, quatre enfants, car même la petite dernière, qui n’avait pas cinq ans, feuilletait un bouquin richement illustré.


    C’était bien joli tout ça, mais le temps passait et nous étions en terre à découvrir. Alors, rompant le silence, j’ai lancé: «Bon, il faudrait bien sortir!». J’ai vu cinq têtes se lever, avec ce regard agacé de gens qu’on dérange profondément. Non, personne n’allait bouger. J’ai alors pensé que j’étais sûrement la seule mère du Québec à vivre cette situation incongrue: devoir pousser sur sa gang pour qu’elle arrête de lire.


    Aujourd’hui, je dirais plutôt que nous avions signé là toute une performance.

     

    Livres à Lire 2:  Lire, c’est mon sport!


    Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir, où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres!

     

     

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    Éloge des Grecs, de Bernard Nuss, par l’écrivain

    Christopher Gérard

     

     
    Eloge des Grecs

    Éloge des Grecs

     

    Une recension du livre Éloge des Grecs, de Bernard Nuss, par l’écrivain Christopher Gérard.

    Homines maxime homines ! Surhumains. Tels étaient les Grecs de jadis, aux dires du Romain Pline, que cite fort à propos Bernard Nuss dans son sympathique Eloge des Grecs. Sympathique et surtout impertinent, au sens précis du terme, tant les Grecs d’aujourd’hui se sont vus, il y a à peine deux ans, traîner dans la fange par tout ce que la presse mainstream compte de mercenaires, ceux-là mêmes qui, depuis, nous vendent le malheur des migrants et l’invasion du continent. Alors, l’Europe (allemande) pouvait bien exclure Athènes, mais elle devait, elle est encore sommée d’inclure des millions de miséreux, afghans ou nigériens, pakistanais ou libyens pour expier je ne sais quel crime – celui d’exister, sans doute.

    Revenons aux Hellènes d’autrefois, « superficiels par profondeur », comme disait Nietzsche, qui furent le zénith de notre monde, et que Florence, Oxford et Versailles ont tenté d’égaler. Ancien diplomate, B. Nuss a voulu, par le biais d’un essai sur la Grèce éternelle, nous livrer quelques réflexions souvent toniques sur notre civilisation fatiguée, taraudée par le doute et la mauvaise conscience.

    Le propre des Grecs, le fondement de la vision hellénique du monde étant de refuser avec passion toutes les tutelles, spirituelles (le Livre unique et son infaillible clergé) ou politiques (le monarque devant qui l’on se prosterne – une abomination absolue que les Grecs nommaient proskynésis), ils ont très tôt, dès Homère, dès les Physiciens d’Ionie, tenu à prendre leur destin en mains, en personnes autonomes – qui forgent elles-mêmes leurs lois, et qui remettent en question toute opinion (la doxa, jamais confondue avec la vérité, l’alètheia). La liberté du citoyen, le savoir désintéressé, la lucidité qui libère des illusions, l’ironie dévastatrice, la divine harmonie : autant de conquêtes grecques. Et le théâtre ! Malheur aux civilisations sans théâtre, condamnées à la barbarie !

    Parfois péremptoire (mais pour la bonne cause), vif de ton et vigoureux dans sa dénonciation de notre présente décadence, le hoplite Nuss exalte nos Pères à nous. Idéalisés, ces hommes plus qu’humains dont parlait Pline ? Sans doute. Par exemple quand il passe un peu vite sur le procès de Socrate. Injuste, Bernard Nuss ? Peut-être dans sa vision, tronquée, d’Ulysse, et dans son jugement, discutable, sur l’Odyssée – décrite comme inférieure à l’Iliade. Un peu rapide sur le polythéisme et sur les mythes, qui entretiennent et sauvegardent pourtant ce climat mental, cette altitude qui vaccinent contre les miasmes du Dogme et du Péché.

    Qu’importe, absolvons-le au nom d’Apollon et de Dionysos. Lisons son bréviaire hellénique : « La Grèce a toujours été un modèle incomparable et le contact des Grecs a rendu intelligents et moins vulgaires de nombreuses générations d’Européens. »

    Christopher Gérard. Source : archaion.hautetfort.com

    Bernard Nuss, Eloge des Grecs, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 20 tétradrachmes.

     

    Livre à Lire 2:  Éloge des Grecs, de Bernard Nuss, par l’écrivain Christopher Gérard

     

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