• Livres à Lire: La crèche: conte de Noël de Michel Tremblay

     

    La crèche: un conte de Noël signé Michel Tremblay


    On a demandé à Michel Tremblay de signer un conte de Noël exclusif pour Châtelaine. Un récit qui, a-t-il dit, lui a littéralement «sauvé la vie» en lui donnant l’idée d’écrire un nouveau livre.

     

    Par Michel Tremblay

     

    Livres à Lire:  La crèche:  conte de Noël de Michel Tremblay

    Photo: Masterfile

     

    « Momaaan…

    — Toi, quand tu me
    parles comme ça, c’est parce que tu veux avoir quequ’chose…

    — C’est juste une question que je veux te poser…

    — La réponse a besoin d’être courte, parce
    qu’y faut que je prépare
    la pâte pour les pâtés
    à’ viande.

    — C’est au sujet de la crèche.

    — Qu’est-ce qu’elle a, la crèche, tu la trouves pas belle, ma crèche ?

    — Ah, oui, est ben belle ! Tout le monde le dit… C’est pas ça…

    — C’est quoi, d’abord ?

    — C’est quoi une crèche ?

    — T’as juste à regarder en dessous de l’arbre de Noël, tu vas en voir une, fais-moi pas pardre mon temps, tu viens de me dire que tu trouves la mienne belle !

    — Oui, je le sais, c’est pas ça…

    — Michel, tu sais comment j’haïs ça quand tu tournes autour du pot comme ça…

    — À l’école, y disent que l’Enfant Jésus est venu au monde dans une étable, pis des fois dans une crèche…

    — L’étable, c’est la place qui contient les animaux, pis la crèche… ben la crèche, c’est la mangeoire des animaux.

    — L’Enfant Jésus est venu au monde dans une mangeoire d’animaux !

     

    — Y’a pas dû venir au monde dedans, là, directement dedans. Mais la Sainte Vierge a dû l’installer dedans parce qu’a’ trouvait pas d’autre place. Personne voulait d’eux autres, tu t’en rappelles, pis y’ont abouti dans une étable.

    — Pis elle l’a couché dans le manger pour les animaux ?

    — Saint Joseph a dû la nettoyer avant, je le sais-tu, moi ! Tu poses des questions, toi, des fois…

    — C’t’assez gros pour contenir un p’tit bébé, une crèche ?

    — Des fois, c’est pas mal gros, oui. Quand y a ben des animaux dans l’étable, y a des grosses crèches. Pour que les animaux se battent pas. Bon, laisse-moi travailler, à c’t’heure.

    — Comment ça se fait que cette année y a pas de crèche dans ta crèche ? Que l’­Enfant Jésus est juste posé sur la paille ?

    — C’est là que tu voulais en venir, hein ? J’ai rien qu’une chose à te dire : si l’Enfant Jésus est pas couché dans une crèche c’t’année, c’est parce que c’est un nouvel Enfant Jésus, pis qu’y’est trop gros !

    — Y’est trop gros pour la crèche ?

    — Y’est trop gros pour celle que j’avais. Notre Enfant Jésus si cute, que j’avais depuis des années, était tellement rendu sale que j’arrivais pus à le nettoyer. Y’était en cire, pis j’avais peur qu’y fonde…

    — C’est vrai, l’année passée y’était tout gris… Quasiment de la même couleur que la crèche…

    — Ça fait que j’ai demandé à ta grand-mère d’aller en acheter un neuf. J’en avais vu des beaux chez Larivière et Leblanc. Pis est revenue avec un Enfant Jésus plus gros que ses parents ! Y’est beau, y’est en cire lui aussi, y’est rose, y sourit, y’a l’air en santé, mais y’est trop gros pour le reste de mes personnages ! Même les Rois mages ont l’air des nains à côté de lui !

    — C’est pour ça que vous vous êtes chicanées…

    — C’est vrai que t’entends toute, toi… On s’est pas chicanées… J’ai juste parlé un peu fort.

    — Elle aussi.

     


    — Mettons. Mettons qu’on a parlé un peu fort toutes les deux.

    — A’ pouvait pas aller le changer ?

    — A’ voulait pas aller le changer ! A’ disait que c’tait pas important, d’abord que l’Enfant Jésus était beau ! Aucun sens des proportions ! C’te femme-là, r’marque que je l’aime ben, c’est la mère de ton père, a’l’a aucun sens des proportions ! As-tu vu ça ? Hein ? As-tu ben regardé ? Y’est aussi gros que le bœuf ! Si les anges descendent trop proche de lui, y va leur faire peur ! J’fais c’te crèche-là depuis des années, tout le monde dit que c’est la plus belle de la paroisse, le curé est déjà venu la voir parce qu’y’en avait entendu parler, pis v’là rendu que j’ai un Enfant Jésus géant ! J’ai essayé d’éloigner ses parents, les bergers, les moutons, mais ça change rien, y’est toujours trop gros ! C’t’année, la Sainte Vierge a mis au monde un monstre !

    — C’est pas un monstre, moman, y’est juste un peu gros…

    — Mais y défait toute ma belle crèche ! On a passé des heures à construire le village, à mettre des lumières de couleur dans les maisons, à jeter de la neige partout même si y’a jamais neigé oùsque l’Enfant Jésus est venu au monde, pour faire plus beau, pis le gros Enfant Jésus est là qu’y me regarde en écartillant les bras pis en souriant, comme si y savait pas qu’y’est trop gros ! Ou ben qu’y riait de moi !

    — J’peux aller te le changer, moi, ton Enfant Jésus…

    — Non ! C’t’à elle à y aller ! Y a toujours ben des “émites” à avoir la tête dure ! Pis sais-tu quoi ? J’ai décidé qu’à partir de l’année prochaine, j’vas faire une crèche neuve autour de lui ! J’vas acheter des nouvelles maisons, des personnages plus gros, des moutons géants, une crèche grandeur nature, pis des anges qui pèsent une tonne ! Ça va coûter une fortune, mais c’t’Enfant Jésus-là pourra pas se vanter d’avoir ri de moi plus qu’une année ! Bon, tu vois, tu me fais sacrer, là… Comme si l’Enfant Jésus avait déjà ri de quelqu’un ! Va donc poser des questions à quelqu’un d’autre, tu vois pas que tu me déranges ? Va donc demander à ta grand-mère pourquoi a’l’a une tête de cochon comme ça ! D’habitude a’ m’aide à faire les pâtés à’ viande, mais c’t’année j’ai décidé que je les faisais tu‑seule.
    “Tant pire” pour elle. »

    J’ai traversé la salle à manger sur le bout des pieds, j’ai ramassé l’Enfant Jésus trop gros et je suis allé l’échanger sans problème chez Larivière et Leblanc. Et lorsque ma mère est sortie de la cuisine, vers la fin de l’après-midi, un nouveau petit Jésus était installé dans la vieille crèche. Elle a essuyé une larme et a jeté un regard assassin en direction de sa ­belle-mère.

    Écrit le 2 septembre 2015, jour où Nana aurait eu 113 ans.

    Michel Tremblay vient de publier La traversée du malheur (Leméac éditeur), le tome final de La Diaspora des Desrosiers.

     

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