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    Je t’aime, je te trompe… et puis après?

     

    Il faut qu’on parle d’infidélité. Réflexion autour du plus récent essai de la thérapeute Esther Perel.


    Marilyse Hamelin de la revue Châtelaine

     

    Matière à Réflexion:  Je t’aime, je te trompe… et puis après?

     


    Il était une fois, il y a fort longtemps, un couple qui avait décidé de prendre une pause. Ce couple, c’était le mien. Mon chum de l’époque et moi avions conjointement convenu d’une séparation temporaire. Sur un ton solennel empli de noblesse, en fixant l’horizon lointain tel un lonesome cowboy, mon amoureux avait alors déclaré : «Inquiète-toi pas, y a pas une femme qui va entrer ici pendant notre break.»

    Quelques semaines plus tard, de bon matin, je suis passée à l’appartement sans prévenir pour faire une brassée (il n’y avait pas de laveuse où je logeais temporairement). Quelle ne fut pas ma surprise de le trouver au lit avec une belle inconnue!

    Fait cocasse, 30 ans plus tôt, ma mère avait vécu exactement la même situation avec son conjoint de toujours, décédé depuis. Maudits hommes hein? Tous les mêmes!

    Oui, mais non… Après tout, ce n’est pas comme si j’étais moi-même sans reproches. L’historique de mes petits accros à la religion monogame ambiante est plutôt touffu. À mon sens, la fidélité demeure de l’ordre de l’idéal et la monogamie, un spectre.

    Sornettes et balivernes

    Je nous trouve bien promptes à dénoncer les contes de fées dont on a gavé notre imaginaire d’enfant — alimentant notre quête de l’amour idéal et éternel — mais peu enclines à remettre en question le dogme de la monogamie. C’est comme si on oubliait que le mariage est une construction sociale et la fidélité, un concept millénaire auquel seules les femmes étaient tenues de souscrire.

    Je ne nie pas que les choses se sont améliorées depuis. Mais peut-on aujourd’hui parler de révolution sexuelle, de liberté retrouvée et d’égalité des genres alors que, dans les faits, on se borne désormais à exiger des hommes qu’ils se plient aux mêmes règles que nous, les femmes, persistons à nous auto-infliger?

    Et, surtout, ne sommes-nous pas un peu hypocrites? Car il m’apparaît bien peu réaliste d’espérer avoir envie d’embrasser et de coucher avec la même personne durant toute sa vie… Pensez-y deux minutes! Une. Seule. Personne — aussi séduisante soit-elle — et puis crac, on meurt? Non, merci! Forcez-moi à manger du foie gras arrosé de champagne matin, midi et soir, et je vous garantis que je vais me tanner.

    Oser remettre en question l’ordre établi

    Je considère qu’on se ment collectivement et qu’on se rend malheureux avec ce culte monolithique de la monogamie. Cela m’apparaît bien irrationnel. Plus je vieillis, plus je me dis que la jalousie sexuelle et toutes les blessures narcissiques qui en découlent sont le fruit d’une grande incompréhension, d’un malentendu.

    Je m’en ouvrais d’ailleurs, en mars dernier, en entrevue avec les gens du podcast Coeur et croupe. Quand une personne va voir ailleurs si elle y est, ça n’a généralement que très peu à voir avec son ou sa partenaire.

    Or l’erreur commune de la personne «trompée» — je déteste cette expression victimaire — est de se demander «Qu’ai-je fait de mal? Pourquoi il ou elle me fait ça, à moi?», tout en se répétant qu’elle n’est sûrement pas assez, au choix: attirante, drôle, belle, intéressante, etc. Bonjour le festival de la dévalorisation personnelle!

    Or, la plupart du temps, ça n’a RIEN À VOIR.

    Une fois qu’on a compris ça, qu’on cesse de s’inclure dans l’équation, alors on souffre moins. Parce qu’on comprend que notre partenaire a simplement vécu quelque chose de nourrissant, de différent. Ce qui ne nous enlève rien, à nous. On assimile le fait qu’un geste n’est pas nécessairement posé à l’encontre de notre personne.

    C’est justement parce que je pense ainsi que j’ai lu avec un mélange de plaisir et d’irritation le dernier ouvrage de la thérapeute Esther Perel, intitulé Je t’aime, je te trompe. Je me suis d’abord sentie irritée parce qu’il me semble que je n’y ai pas appris grand-chose. Au fil de ma lecture, je marmonnais «allez Esther, dis-moi quelque chose que je ne sais pas!».

    En même temps, je me suis aussi dit, «tiens, ceci, comme c’est bien dit», ou encore «wow, ça, j’aurais aimé l’écrire!». C’est pourquoi je pense qu’il s’agit malgré tout d’une lecture intéressante et peut-être utile si vous vous intéressez à ces questions, surtout si vous souffrez en ce moment. En attendant, je vous glisse ici quelques-unes de ces petites perles, en rafale. Peut-être y trouverez-vous matière à réflexion…

    «Nous cherchons des liens forts, un quotidien prévisible et fiable pour nous ancrer fermement à notre place, mais nous avons aussi besoin de changement, d’inattendu et de transcendance […] les histoires d’amour modernes nous font la promesse alléchante qu’une relation à elle seule est capable de satisfaire cette double aspiration en nous.»

    «Parfois, lorsque nous cherchons le regard de quelqu’un, ce n’est pas de notre partenaire que nous nous détournons, mais de la personne que nous sommes devenus. Nous n’aspirons pas tant à un autre amour qu’à une autre version de nous-mêmes.»

    «L’adultère est souvent la revanche des possibilités abandonnées, des vies non vécues.»

    «En réduisant votre liaison à quelque chose de laid et honteux, vous supprimez le trait d’union entre vous et votre énergie vitale.»

    «Nous sommes tous des êtres multiples, mais au fil du temps, nous avons tendance dans nos relations intimes à réduire cette complexité à une version rétrécie de nous même.»

    «Réconcilier l’érotisme et la vie domestique n’est pas un problème à résoudre, mais un paradoxe à gérer.»

     

    Matière à Réflexion:  Je t’aime, je te trompe… et puis après?

     

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    Matière à Réflexion:  L’éclipse de la mort, de Robert Redeker

     

     

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    Les agressions sexuelles ne sont pas que

    le fait des puissants

     

    Après des jours de révélations fracassantes et salutaires, où en sommes-nous en matière de dénonciation d’agressions, de harcèlement, d’inconduites ou de malaises à caractère sexuel? Au début d’un temps nouveau? Peut-être. Mais il est encore trop tôt pour le dire.

     

    Josée Boileau du magazine Châtelaine

     

    Matière à Réflexion:  Les agressions sexuelles ne sont pas que le fait des puissants

     


    Tremblement de terre, point tournant, moment historique, révolution sociale – tous ces mots viennent d’être employés à répétition pour qualifier le courage des femmes et des hommes qui, à visage découvert ou pas, ont dénoncé ce que des vedettes d’ici leur ont fait subir. Comme je suis, hélas, rendue méfiante par expérience, aucune de ces expressions ne me plaisait vraiment.


    Puis, j’ai entendu Matthieu Dugal, animateur à la radio de Radio-Canada, parler tout simplement d’un nouveau chapitre. Voilà qui sonnait juste. Nous avançons, certes, mais nous ne sommes pas à la fin de l’histoire. C’est plutôt un continuum qu’on voit à l’œuvre.


    De tout temps, dans toutes les sociétés, les femmes ont été agressées. Mais de tout temps, on l’oublie, des femmes en ont parlé. Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont amplifié leur parole, mais il est faux de dire: «Enfin, les victimes s’expriment.»


    Autrefois, bien avant que la justice ne reconnaisse le viol, l’agression, le harcèlement, il y avait déjà une prise de parole dans l’intimité. S’il est vrai qu’on ne dénonçait pas publiquement ces «choses-là», entre elles, les femmes tentaient quand même de se mettre en garde (franchement, par allusions ou par sous-entendus), de se soutenir mutuellement, de protéger la petite sœur ou la nouvelle collègue. Et des hommes aussi réagissaient: «Tu toucheras plus à ma femme, tu toucheras plus à ma fille!» Les souvenirs de famille, la littérature le font voir.


    Le grand mérite du mouvement féministe aura été, à partir des années 1960, de faire éclater sur la place publique cette violence envers les femmes et d’en souligner l’anormalité: non, ça ne fait pas partie de la job, ou de la vie de couple, ou des aléas d’une société! Que la justice s’ajuste! La prise de parole était éclatante et a amené des changements législatifs.


    Restait le reste, restait la réalité. Et celle-là, les enquêtes n’ont pas manqué de nous l’étaler depuis 30 ans. Un seul exemple: depuis 1988, à tous les cinq ans, Statistique Canada mène une vaste enquête sur la victimisation au pays, qui lui permet notamment de mesurer où nous en sommes quant à la violence faite aux femmes de 15 ans et plus. Pas de secret ici: ces enquêtes ont toujours été couvertes par les médias.


    Le dernier relevé nous indique que, si l’on s’en tient strictement aux plaintes déposées à la police, les femmes sont 11 fois plus nombreuses que les hommes à être victimes d’agressions sexuelles. De plus, 83 % des gestes de violence commis contre les femmes sont le fait d’hommes, et ceux-ci sont issus essentiellement (à 84 %) de leur entourage – amoureux, conjoint, ami, famille, connaissance.


    D’autres études nous ont aussi démontré que près de 90 % des agressions sexuelles ne sont pas rapportées à la police, ou encore que près d’une femme sur quatre au Québec a déjà été agressée avant même d’avoir 18 ans. Un tout récent sondage Léger précisait que 40 % des Québécoises affirment avoir déjà été harcelées sexuellement, réitérant ce que d’autres enquêtes ont déjà révélé.


    Depuis des décennies donc, on a très bien dénombré ce à quoi les femmes sont confrontées.


    Oui, mais ces chiffres manquent de chair, ont dit les sceptiques. Pas du tout! Depuis des années, dans plein d’études, qualitatives cette fois ou couvrant des domaines particuliers (comme l’armée), des femmes ont décrit précisément ce qu’elles ont vécu.


    Ah, mais c’est trop gros, attention aux exagérations, aux mauvaises perceptions, a-t-on dès lors entendu. En plus, c’est anonyme, faudrait des noms! C’est justement ça la nouveauté ces jours-ci, assure-t-on: enfin, on nomme les agresseurs.


    Et pourtant, on en a eu des noms, et des célèbres, au fil du temps! Juste au Québec, on pense spontanément à Gilbert Rozon en 1998, Guy Cloutier en 2004 ou Jeff Fillion, sanctionné en 2005 pour ses commentaires dégradants à l’égard de Sophie Chiasson. Chaque fois, l’indignation publique fut totale et la conclusion semblait évidente: désormais, les morons, les pervers et ceux qui les regardent aller comprendraient enfin la leçon! Il faut retourner voir ce que l’on disait à l’époque, comme l’ont fait Pascale Navarro et Nathalie Collard qui ont republié ces derniers jours sur Facebook la chronique qu’elles avaient signé dans l’hebdomadaire Voir au moment de la première affaire Rozon (hum!) en 1998. Que lit-on? Exactement ce que l’on écrit près de 20 ans plus tard, avec la deuxième affaire Rozon!


    Depuis, le même scénario s’est répété. Ainsi, des cinq dernières années avec #agressionnondéclarée, avec le cas Marcel Aubut cloué au pilori sur la place publique, avec des histoires de députés tassés à Québec comme à Ottawa, avec des gars condamnés comme l’entraîneur Bertrand Charest. (Mais on a vite mis sous le tapis des gestes commis par des étudiants au moment du Printemps érable de 2012 et dénoncés par quelques femmes, qui se le sont fait reprocher, car les milieux progressistes n’aiment guère se faire dire que chez eux aussi…)


    Chaque fois donc, on a réaffirmé que, dorénavant, les femmes ne se laissaient plus faire, donc que les temps avaient changé et que les abuseurs se le tiennent pour dit, etc. Ouais…


    Ces jours-ci, on regarde des puissants tomber et on s’attarde aux notions de pouvoir, d’autorité, de célébrité et aux abus qu’ils permettent (qui, par ailleurs, ne sont pas que sexuels). Avec un risque réel: perdre de vue l’ordinaire, celui que l’on trouve depuis 10 jours sous tant de témoignages marqués #MoiAussi sur les réseaux sociaux.


    Cet ordinaire nous renvoie aux chiffres de Statistique Canada: les femmes violentées (voies de fait, agressions sexuelles, harcèlement criminel…) le sont par leur amoureux ou leur conjoint (45 % des agresseurs recensés par la police) ou les proches (27 %). Il n’y a pas tant de célèbres ou de puissants dans le lot, et il n’y a pas nécessairement rapport d’autorité. C’est pareil quand on élargit à ce qui est vécu hors des plaintes acceptées par la police.


    Que tombent les idoles, c’est un soulagement – et on imagine sans peine la grande difficulté de témoigner pour les déboulonner. Mais le bruit des statues qui s’écroulent ne doit pas nous faire oublier toutes ces voix qui font état d’un problème généralisé. À toutes ces personnes croisées qui m’ont dit ces derniers jours: «T’as vu pour Salvail, pour Rozon? C’est épouvantable!», je répondais: «Oui, c’est effrayant. Et as-tu vu en plus les #MoiAussi sur Facebook?». Toutes ces femmes, tous ces hommes (généralement gais) qui brisaient le silence et la honte, c’était bouleversant. Pourtant, en quelques jours, on les avait déjà perdus de vue.


    Dans le tourbillon des analyses récentes, quelqu’une a dit que si nous ne vivions pas de nouvelles vagues de prises de parole, il fallait néanmoins constater que ces vagues revenaient de plus en plus vite et de plus en plus fortes.


    C’est une belle image, car elle permet de rappeler que la vague s’accompagne souvent de ressac: mises en demeure (il y en a eu contre des femmes après #agressionnondéclarée), trop-plein qui finit par semer l’indifférence envers les victimes, causes perdues devant les tribunaux. Ces impacts-là existent et font mal. De même, les organismes d’aide, eux, manquent toujours de soutien pour vraiment faire face à la houle qui enfle…


    Et guette toujours l’écueil de l’oubli qui permet aux imbéciles de continuer à sévir, car – et c’est là le cœur de l’affaire – nous sommes dans une société où l’on décide entre hommes (au sens le plus mâle de l’affaire) et où la place des femmes n’est pas acquise.


    Il y a eu de beaux combats ces derniers jours, mais gardons-nous de croire que la bataille est gagnée ou même qu’elle achève.

     

    Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

     

     

    Matière à Réflexion:  Les agressions sexuelles ne sont pas que le fait des puissants

     

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    L’affaire Weinstein, un point tournant?

     

    Vous croyez vraiment que l’affaire Weinstein va changer quelque chose?


    Josée Boileau du magazine Châtelaine

     

     

    Matière à Réflexion:  L’affaire Weinstein, un point tournant?

    Photo: Startraksphoto.com

     

    Encore une affaire qui délie les langues, provoque dégoût ou souvenirs chez la plupart des femmes, suscite l’indignation d’une bonne partie des hommes. Non, je n’ai pas écrit chez toutes et tous. Vous croyez vraiment, vous, que l’affaire Weinstein va changer quelque chose?


    Si j’inclus ma période de journalisme étudiant, j’ai presque 40 ans de prise de parole pour dénoncer sur la place publique le harcèlement sexuel et les agressions du même type. J’ai présenté les chiffres, publié des témoignages, épinglé des commentaires désobligeants, mis en lumière des comportements. J’ai même lutté contre ceux-ci puisqu’au début des années 1980, j’ai été membre du premier comité qui, au Québec, a milité contre le harcèlement sexuel (devenu organisme autonome, le Groupe d’aide et d’information contre le harcèlement sexuel au travail existe toujours).


    Pendant ce temps, les lois se sont raffinées. Le harcèlement – sexuel d’abord, général ensuite – fait maintenant partie de la panoplie de gestes interdits par la Charte des droits et libertés de la personne et les agressions sexuelles elles-mêmes sont plus sérieusement prises en compte par le système de justice. La dénonciation des agresseurs, elle, est passée du général au spécifique: on ne nommait personne publiquement il y a 30 ou 40 ans. Aujourd’hui, on a des exemples précis avec des victimes qui parlent à visage découvert (même si la justice ne suit pas toujours…): Bill Cosby, Dominique Strauss-Kahn, Jian Ghomeshi, Marcel Aubut, Harvey Weinstein…


    Et pourtant, pourtant, j’ai chaque fois l’impression de ressortir ma vieille chronique du temps de mes études à la Faculté de droit. Arrive une histoire, le premier réflexe ne change pas: «ben voyons, pas lui!», «elle exagère», «il a été mal interprété», «c’était une farce», «faudrait quand même pas généraliser», «elle a juste à porter plainte», «elle va quand même pas porter plainte!»…


    Et quand les détails se font plus précis, les victimes plus nombreuses, quand il faut bien dépasser le stade du déni, alors on s’arrête au seul «cas» sur la sellette. Ou encore – réaction qui a cours depuis peu –, on comprend que le cas n’est pas isolé, mais que cette fois, oui cette fois, la leçon est entendue. Enfin, tous les hommes comprendront dorénavant que «non, c’est non», et que même les mains baladeuses, même ces hommes qu’essetuveux qui aiment trop les femmes (oui, vous pouvez mettre ici John F. Kennedy, René Lévesque, Bill Clinton…) appartiennent à un temps en voie d’extinction.


    Se croit-on vraiment? Il me semble plutôt que pendant qu’on jase et s’emporte, et ça fait longtemps qu’on le fait, d’une génération à l’autre, les dérapages continuent. Ah, ce «p’tit rire niaiseux» dont parlait Émilie Perreault, à l’émission de Paul Arcand il y a quelques jours dans le cadre de sa chronique sur l’affaire Weinstein. Ce «p’tit rire» dont les femmes se servent pour décoller les collants, car il s’agit pour elles de ne pas perdre la face, sa job, un contrat, une relation indispensable ou même un copain de la bande…


    Ce p’tit rire qui retentit toujours n’est pas différent de ce que raconte Denise Filiatrault dans sa toute récente biographie Quand t’es née pour un p’tit pain. À ses débuts, dans les années 1950, elle fait le siège des agents qui placent les artistes dans les cabarets. Il y en a un, Roy Cooper, qui fait passer toute une épreuve quand une femme arrive dans son bureau. «Une fois passé la porte, tu te dépêches de débiter ton boniment pour ne pas te faire pincer les fesses! Cooper tente de nous attraper tandis qu’on court autour de son bureau. Durant ce manège, il rigole, alors je ris aussi, feignant de m’amuser. Je n’ai pas le courage de le remettre à sa place, il me faut du travail. De toute façon, je suis trop rapide, il n’arrive pas à me coincer. Heureusement pour moi, je ne suis pas pénalisée.» (C’est moi qui souligne.)


    Il est toujours ahurissant de voir le visage ahuri des hommes à qui l’on raconte de tels incidents, voire agressions – et ce fut encore le cas avec l’affaire Weinstein. Les entrevues données par plein d’actrices de tout l’Occident, aux États-Unis, en Grande-Bretagne (solide Emma Thompson!), en France, au Canada, au Québec (bravo Maxim Roy!), ont donné l’occasion de voir le hiatus entre la réception, pleine de bonne volonté mais candide, des hommes et celle, attentive, des femmes.


    Non, pas de surprise chez celles-ci puisque ça fait des siècles qu’elles ont cette vie parallèle – tellement intégrée qu’on n’en parle même pas – qui leur permet d’exister malgré les hommes: toute une panoplie de trucs pour arriver à placer un mot ou à faire passer son idée, pour être acceptée par la gang de gars avec qui elles travaillent en faisant la fine-la belle-la drôle, ou pour se protéger des «mononcles» de tout âge. Dénoncer? Même quand on se fout de l’emploi en jeu, il en faut du culot pour s’en prendre à un homme qui a du pouvoir, ou dont les louanges sont partout chantées, ou qui a tout un réseau de chums, ou qui fait peur à son entourage. Ou qui, tout simplement, fait rire la compagnie.


    Et ce rire-là peut nous inclure, tous et toutes. J’ai en mémoire une scène qui m’a toujours dérangée, mais que personne n’avait à l’époque, ni depuis, relevée.


    En octobre 2011, la chanteuse Fabienne Thibeault était l’invitée de l’émission Tout le monde en parle et elle avait raconté comment, dans le cadre d’une soirée, alors qu’elle lui faisait admirer la ville qui s’étalait derrière la fenêtre, un producteur lui avait mis de but en blanc son pénis dans la main, histoire qu’elle lui donne un petit plaisir vite fait. Surprise, elle s’était néanmoins exécutée sans faire de chichi, avait-elle raconté, amusée. Et tout le monde, de l’animateur à la foule, riait de bon cœur à cette facétie.


    Dans mon salon, je n’avais pas ri, pensant à tous les abus que ce producteur avait pu faire auprès de femmes qui l’avaient sans doute trouvé moins drôle que madame Thibeault. Comment se plaindre maintenant qu’une vedette venait de ramener un tel comportement au rang de la charmante blague… Après tout, les hommes, n’est-ce pas?


    Alors on peut parler, dénoncer, s’indigner. Mais tant que ces gens auront des rieurs de leur côté, et d’autres qui les excusent, les protègent, minimisent leurs gestes ou ferment les yeux, on ne sera pas sortis du bois.


    On attend encore, en fait, que la prise de conscience de tous et toutes soit à la hauteur de la prise de parole des quelques femmes qui aujourd’hui s’y osent. Je ne crois toujours pas que ce jour soit arrivé.


    Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

     

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    Marilyse Hamelin: retour vers le futur

     

    «Un vent de conservatisme social souffle sur notre belle province, et c’est une bien mauvaise nouvelle pour les femmes.» La première chronique de notre blogueuse invitée, Marilyse Hamelin.


    Marilyse Hamelin du magazine Châtelaine

     

     

    Matière à Réflexion:  Marilyse Hamelin: retour vers le futur


    Photo: Marilyse Hamelin. Crédit: Philippe Boisvert


    «Avancez en arrière!» Avez-vous déjà entendu un chauffeur d’autobus intimer cette paradoxale directive à ses usagers? Ça m’a toujours fait rigoler.


    Ces jours-ci, je vous avoue que je ris un peu moins. C’est qu’au bout du compte, la formule décrit peut-être trop bien le Québec de 2017. Je trouve qu’un vent de conservatisme social souffle sur notre belle province, et c’est une bien mauvaise nouvelle pour les femmes.


    Il y a un moment déjà que j’observe cette tendance inquiétante. À ceux qui croient que le progrès social, à l’image d’une fusée, est une affaire d’ascension ininterrompue, je rappelle que l’histoire de l’humanité est tout sauf linéaire et que, parfois, pour un pas en avant, on en fait trois vers l’arrière.


    Moi qui ai grandi dans les années 1980, je me souviens bien, par exemple, que nos mères avaient une vie sociale, qu’elles allaient souper chez des amis tandis que nous nous endormions sur place en pyjama et qu’on nous ramenait ensuite, ronflants, dans la voiture.


    Aujourd’hui, je vois beaucoup de jeunes femmes se priver de sorties parce qu’elles doivent mettre leur enfant au lit de bonne heure. On dirait bien que la pression sociale exercée sur les mères a augmenté.


    Bienvenue en 1950!

    Quand une humoriste d’ici, qui remplit des dizaines de salles dans le temps de le dire, déclare sur les ondes de la radio publique que «les gars ne sont pas vraiment intéressés à assister à une soirée où l’on parle d’enfants», que ce sont les mères qui choisissent de s’auto-infliger la charge mentale, que c’est son travail de mère de s’occuper des enfants et celui de son mari de ramener de l’argent au foyer;


    Quand un parti politique potentiellement aux portes du pouvoir remet sur la table la poussiéreuse idée d’une aide financière à la femme au foyer;


    Quand la nouvelle présidente du Conseil du statut de la femme déclare à une journaliste que l’égalité est «presque acquise», alors que tout concourt à nous démontrer le contraire (iniquité salariale, violences conjugale et sexuelle, faible représentation politique…), je ne peux tout de même pas me fermer les yeux et dire que tout va bien.


    Comme je l’ai déjà écrit, il en va chez l’humain de chaque époque de se croire parfaitement moderne et de s’autocongratuler d’avoir atteint le fin du fin en matière de progrès. Il en allait ainsi en Europe occidentale au 19e siècle comme chez les Grecs anciens.


    C’est ce même réflexe qui fait dire aujourd’hui à beaucoup d’hommes – et même de femmes – que l’égalité entre les sexes est atteinte et que le féminisme est un reliquat du passé.


    Or, tant que la parentalité sera considérée comme une responsabilité principalement féminine par défaut, il n’en sera rien.


    Faire fausse route

    Les mères ont statistiquement moins de temps libres qu’il y a 30 ans, car elles sont plus nombreuses que jamais à travailler à l’extérieur de la maison, tandis que le partage des tâches ménagères et des responsabilités parentales n’est toujours pas égalitaire.


    Pire, le retour au traditionalisme ambiant doublé de la pression populaire à la maternité parfaite (merci aux réseaux sociaux qui contribuent au phénomène) m’apparaissent comme autant de reculs inquiétants.


    Comprenez-moi bien: être parent à la maison à temps plein est un choix parfaitement valable, tout comme le fait d’opter pour un boulot à temps partiel pour mieux articuler vie professionnelle et vie familiale. Néanmoins, permettez-moi de demander pourquoi, étrangement, ce sont – dans la très vaste majorité des cas – des femmes qui font ces «choix»?


    Se pourrait-il qu’il reste pas mal plus de vieux relents traditionalistes dans notre inconscient collectif que nous sommes prêts à nous l’avouer?


    Se pourrait-il que la croyance ancestrale que la mère posséderait naturellement la science infuse, elle qui serait apparemment née avec un mode d’emploi intégré, continue de teinter nos décisions, parfois bien inconsciemment?


    Se pourrait-il que la tentation de se réfugier dans les valeurs traditionalistes, associées à une époque où tout paraissait plus simple, se fasse sentir?


    Avancer, tout court

    Le statu quo en matière de charge mentale est résolument inacceptable pour les femmes, parce qu’il est inéquitable. Cela dit, jamais on ne me fera avaler l’idée que la solution aux difficultés qu’elles éprouvent à tout concilier réside dans le fait de se retirer du marché du travail pour rentrer à la maison.


    Je crois qu’il faut plutôt œuvrer à déconstruire les stéréotypes de genre en vue d’assurer une meilleure coparentalité. Par exemple, un père prenant soin de son enfant, qui s’absente du travail à cet effet ou qui reste carrément à la maison pour une longue période, n’est pas un «homme rose», pas plus que les femmes ayant envie de se réaliser professionnellement sont «d’indignes carriéristes».


    Mieux articuler travail et vie familiale doit être une préoccupation également partagée au sein du couple, mieux comprise sur le marché du travail et dans l’ensemble de la société. Le temps est venu pour un rééquilibrage des rôles parentaux. Ça, ce serait un véritable bond en avant. Parce qu’à trop regarder dans le rétroviseur, on oublie d’avancer.

     

    Journaliste indépendante, conférencière et auteure, Marilyse Hamelin dirige le blogue féministe La semaine rose. Son premier essai, Maternité – La face cachée du sexisme, vient tout juste de sortir en librairie.

     

    Matière à Réflexion:  Marilyse Hamelin: retour vers le futur

     

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