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    Matière à Réflexion:  L’éclipse de la mort, de Robert Redeker

     

     

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    Les agressions sexuelles ne sont pas que

    le fait des puissants

     

    Après des jours de révélations fracassantes et salutaires, où en sommes-nous en matière de dénonciation d’agressions, de harcèlement, d’inconduites ou de malaises à caractère sexuel? Au début d’un temps nouveau? Peut-être. Mais il est encore trop tôt pour le dire.

     

    Josée Boileau du magazine Châtelaine

     

    Matière à Réflexion:  Les agressions sexuelles ne sont pas que le fait des puissants

     


    Tremblement de terre, point tournant, moment historique, révolution sociale – tous ces mots viennent d’être employés à répétition pour qualifier le courage des femmes et des hommes qui, à visage découvert ou pas, ont dénoncé ce que des vedettes d’ici leur ont fait subir. Comme je suis, hélas, rendue méfiante par expérience, aucune de ces expressions ne me plaisait vraiment.


    Puis, j’ai entendu Matthieu Dugal, animateur à la radio de Radio-Canada, parler tout simplement d’un nouveau chapitre. Voilà qui sonnait juste. Nous avançons, certes, mais nous ne sommes pas à la fin de l’histoire. C’est plutôt un continuum qu’on voit à l’œuvre.


    De tout temps, dans toutes les sociétés, les femmes ont été agressées. Mais de tout temps, on l’oublie, des femmes en ont parlé. Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont amplifié leur parole, mais il est faux de dire: «Enfin, les victimes s’expriment.»


    Autrefois, bien avant que la justice ne reconnaisse le viol, l’agression, le harcèlement, il y avait déjà une prise de parole dans l’intimité. S’il est vrai qu’on ne dénonçait pas publiquement ces «choses-là», entre elles, les femmes tentaient quand même de se mettre en garde (franchement, par allusions ou par sous-entendus), de se soutenir mutuellement, de protéger la petite sœur ou la nouvelle collègue. Et des hommes aussi réagissaient: «Tu toucheras plus à ma femme, tu toucheras plus à ma fille!» Les souvenirs de famille, la littérature le font voir.


    Le grand mérite du mouvement féministe aura été, à partir des années 1960, de faire éclater sur la place publique cette violence envers les femmes et d’en souligner l’anormalité: non, ça ne fait pas partie de la job, ou de la vie de couple, ou des aléas d’une société! Que la justice s’ajuste! La prise de parole était éclatante et a amené des changements législatifs.


    Restait le reste, restait la réalité. Et celle-là, les enquêtes n’ont pas manqué de nous l’étaler depuis 30 ans. Un seul exemple: depuis 1988, à tous les cinq ans, Statistique Canada mène une vaste enquête sur la victimisation au pays, qui lui permet notamment de mesurer où nous en sommes quant à la violence faite aux femmes de 15 ans et plus. Pas de secret ici: ces enquêtes ont toujours été couvertes par les médias.


    Le dernier relevé nous indique que, si l’on s’en tient strictement aux plaintes déposées à la police, les femmes sont 11 fois plus nombreuses que les hommes à être victimes d’agressions sexuelles. De plus, 83 % des gestes de violence commis contre les femmes sont le fait d’hommes, et ceux-ci sont issus essentiellement (à 84 %) de leur entourage – amoureux, conjoint, ami, famille, connaissance.


    D’autres études nous ont aussi démontré que près de 90 % des agressions sexuelles ne sont pas rapportées à la police, ou encore que près d’une femme sur quatre au Québec a déjà été agressée avant même d’avoir 18 ans. Un tout récent sondage Léger précisait que 40 % des Québécoises affirment avoir déjà été harcelées sexuellement, réitérant ce que d’autres enquêtes ont déjà révélé.


    Depuis des décennies donc, on a très bien dénombré ce à quoi les femmes sont confrontées.


    Oui, mais ces chiffres manquent de chair, ont dit les sceptiques. Pas du tout! Depuis des années, dans plein d’études, qualitatives cette fois ou couvrant des domaines particuliers (comme l’armée), des femmes ont décrit précisément ce qu’elles ont vécu.


    Ah, mais c’est trop gros, attention aux exagérations, aux mauvaises perceptions, a-t-on dès lors entendu. En plus, c’est anonyme, faudrait des noms! C’est justement ça la nouveauté ces jours-ci, assure-t-on: enfin, on nomme les agresseurs.


    Et pourtant, on en a eu des noms, et des célèbres, au fil du temps! Juste au Québec, on pense spontanément à Gilbert Rozon en 1998, Guy Cloutier en 2004 ou Jeff Fillion, sanctionné en 2005 pour ses commentaires dégradants à l’égard de Sophie Chiasson. Chaque fois, l’indignation publique fut totale et la conclusion semblait évidente: désormais, les morons, les pervers et ceux qui les regardent aller comprendraient enfin la leçon! Il faut retourner voir ce que l’on disait à l’époque, comme l’ont fait Pascale Navarro et Nathalie Collard qui ont republié ces derniers jours sur Facebook la chronique qu’elles avaient signé dans l’hebdomadaire Voir au moment de la première affaire Rozon (hum!) en 1998. Que lit-on? Exactement ce que l’on écrit près de 20 ans plus tard, avec la deuxième affaire Rozon!


    Depuis, le même scénario s’est répété. Ainsi, des cinq dernières années avec #agressionnondéclarée, avec le cas Marcel Aubut cloué au pilori sur la place publique, avec des histoires de députés tassés à Québec comme à Ottawa, avec des gars condamnés comme l’entraîneur Bertrand Charest. (Mais on a vite mis sous le tapis des gestes commis par des étudiants au moment du Printemps érable de 2012 et dénoncés par quelques femmes, qui se le sont fait reprocher, car les milieux progressistes n’aiment guère se faire dire que chez eux aussi…)


    Chaque fois donc, on a réaffirmé que, dorénavant, les femmes ne se laissaient plus faire, donc que les temps avaient changé et que les abuseurs se le tiennent pour dit, etc. Ouais…


    Ces jours-ci, on regarde des puissants tomber et on s’attarde aux notions de pouvoir, d’autorité, de célébrité et aux abus qu’ils permettent (qui, par ailleurs, ne sont pas que sexuels). Avec un risque réel: perdre de vue l’ordinaire, celui que l’on trouve depuis 10 jours sous tant de témoignages marqués #MoiAussi sur les réseaux sociaux.


    Cet ordinaire nous renvoie aux chiffres de Statistique Canada: les femmes violentées (voies de fait, agressions sexuelles, harcèlement criminel…) le sont par leur amoureux ou leur conjoint (45 % des agresseurs recensés par la police) ou les proches (27 %). Il n’y a pas tant de célèbres ou de puissants dans le lot, et il n’y a pas nécessairement rapport d’autorité. C’est pareil quand on élargit à ce qui est vécu hors des plaintes acceptées par la police.


    Que tombent les idoles, c’est un soulagement – et on imagine sans peine la grande difficulté de témoigner pour les déboulonner. Mais le bruit des statues qui s’écroulent ne doit pas nous faire oublier toutes ces voix qui font état d’un problème généralisé. À toutes ces personnes croisées qui m’ont dit ces derniers jours: «T’as vu pour Salvail, pour Rozon? C’est épouvantable!», je répondais: «Oui, c’est effrayant. Et as-tu vu en plus les #MoiAussi sur Facebook?». Toutes ces femmes, tous ces hommes (généralement gais) qui brisaient le silence et la honte, c’était bouleversant. Pourtant, en quelques jours, on les avait déjà perdus de vue.


    Dans le tourbillon des analyses récentes, quelqu’une a dit que si nous ne vivions pas de nouvelles vagues de prises de parole, il fallait néanmoins constater que ces vagues revenaient de plus en plus vite et de plus en plus fortes.


    C’est une belle image, car elle permet de rappeler que la vague s’accompagne souvent de ressac: mises en demeure (il y en a eu contre des femmes après #agressionnondéclarée), trop-plein qui finit par semer l’indifférence envers les victimes, causes perdues devant les tribunaux. Ces impacts-là existent et font mal. De même, les organismes d’aide, eux, manquent toujours de soutien pour vraiment faire face à la houle qui enfle…


    Et guette toujours l’écueil de l’oubli qui permet aux imbéciles de continuer à sévir, car – et c’est là le cœur de l’affaire – nous sommes dans une société où l’on décide entre hommes (au sens le plus mâle de l’affaire) et où la place des femmes n’est pas acquise.


    Il y a eu de beaux combats ces derniers jours, mais gardons-nous de croire que la bataille est gagnée ou même qu’elle achève.

     

    Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

     

     

    Matière à Réflexion:  Les agressions sexuelles ne sont pas que le fait des puissants

     

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    L’affaire Weinstein, un point tournant?

     

    Vous croyez vraiment que l’affaire Weinstein va changer quelque chose?


    Josée Boileau du magazine Châtelaine

     

     

    Matière à Réflexion:  L’affaire Weinstein, un point tournant?

    Photo: Startraksphoto.com

     

    Encore une affaire qui délie les langues, provoque dégoût ou souvenirs chez la plupart des femmes, suscite l’indignation d’une bonne partie des hommes. Non, je n’ai pas écrit chez toutes et tous. Vous croyez vraiment, vous, que l’affaire Weinstein va changer quelque chose?


    Si j’inclus ma période de journalisme étudiant, j’ai presque 40 ans de prise de parole pour dénoncer sur la place publique le harcèlement sexuel et les agressions du même type. J’ai présenté les chiffres, publié des témoignages, épinglé des commentaires désobligeants, mis en lumière des comportements. J’ai même lutté contre ceux-ci puisqu’au début des années 1980, j’ai été membre du premier comité qui, au Québec, a milité contre le harcèlement sexuel (devenu organisme autonome, le Groupe d’aide et d’information contre le harcèlement sexuel au travail existe toujours).


    Pendant ce temps, les lois se sont raffinées. Le harcèlement – sexuel d’abord, général ensuite – fait maintenant partie de la panoplie de gestes interdits par la Charte des droits et libertés de la personne et les agressions sexuelles elles-mêmes sont plus sérieusement prises en compte par le système de justice. La dénonciation des agresseurs, elle, est passée du général au spécifique: on ne nommait personne publiquement il y a 30 ou 40 ans. Aujourd’hui, on a des exemples précis avec des victimes qui parlent à visage découvert (même si la justice ne suit pas toujours…): Bill Cosby, Dominique Strauss-Kahn, Jian Ghomeshi, Marcel Aubut, Harvey Weinstein…


    Et pourtant, pourtant, j’ai chaque fois l’impression de ressortir ma vieille chronique du temps de mes études à la Faculté de droit. Arrive une histoire, le premier réflexe ne change pas: «ben voyons, pas lui!», «elle exagère», «il a été mal interprété», «c’était une farce», «faudrait quand même pas généraliser», «elle a juste à porter plainte», «elle va quand même pas porter plainte!»…


    Et quand les détails se font plus précis, les victimes plus nombreuses, quand il faut bien dépasser le stade du déni, alors on s’arrête au seul «cas» sur la sellette. Ou encore – réaction qui a cours depuis peu –, on comprend que le cas n’est pas isolé, mais que cette fois, oui cette fois, la leçon est entendue. Enfin, tous les hommes comprendront dorénavant que «non, c’est non», et que même les mains baladeuses, même ces hommes qu’essetuveux qui aiment trop les femmes (oui, vous pouvez mettre ici John F. Kennedy, René Lévesque, Bill Clinton…) appartiennent à un temps en voie d’extinction.


    Se croit-on vraiment? Il me semble plutôt que pendant qu’on jase et s’emporte, et ça fait longtemps qu’on le fait, d’une génération à l’autre, les dérapages continuent. Ah, ce «p’tit rire niaiseux» dont parlait Émilie Perreault, à l’émission de Paul Arcand il y a quelques jours dans le cadre de sa chronique sur l’affaire Weinstein. Ce «p’tit rire» dont les femmes se servent pour décoller les collants, car il s’agit pour elles de ne pas perdre la face, sa job, un contrat, une relation indispensable ou même un copain de la bande…


    Ce p’tit rire qui retentit toujours n’est pas différent de ce que raconte Denise Filiatrault dans sa toute récente biographie Quand t’es née pour un p’tit pain. À ses débuts, dans les années 1950, elle fait le siège des agents qui placent les artistes dans les cabarets. Il y en a un, Roy Cooper, qui fait passer toute une épreuve quand une femme arrive dans son bureau. «Une fois passé la porte, tu te dépêches de débiter ton boniment pour ne pas te faire pincer les fesses! Cooper tente de nous attraper tandis qu’on court autour de son bureau. Durant ce manège, il rigole, alors je ris aussi, feignant de m’amuser. Je n’ai pas le courage de le remettre à sa place, il me faut du travail. De toute façon, je suis trop rapide, il n’arrive pas à me coincer. Heureusement pour moi, je ne suis pas pénalisée.» (C’est moi qui souligne.)


    Il est toujours ahurissant de voir le visage ahuri des hommes à qui l’on raconte de tels incidents, voire agressions – et ce fut encore le cas avec l’affaire Weinstein. Les entrevues données par plein d’actrices de tout l’Occident, aux États-Unis, en Grande-Bretagne (solide Emma Thompson!), en France, au Canada, au Québec (bravo Maxim Roy!), ont donné l’occasion de voir le hiatus entre la réception, pleine de bonne volonté mais candide, des hommes et celle, attentive, des femmes.


    Non, pas de surprise chez celles-ci puisque ça fait des siècles qu’elles ont cette vie parallèle – tellement intégrée qu’on n’en parle même pas – qui leur permet d’exister malgré les hommes: toute une panoplie de trucs pour arriver à placer un mot ou à faire passer son idée, pour être acceptée par la gang de gars avec qui elles travaillent en faisant la fine-la belle-la drôle, ou pour se protéger des «mononcles» de tout âge. Dénoncer? Même quand on se fout de l’emploi en jeu, il en faut du culot pour s’en prendre à un homme qui a du pouvoir, ou dont les louanges sont partout chantées, ou qui a tout un réseau de chums, ou qui fait peur à son entourage. Ou qui, tout simplement, fait rire la compagnie.


    Et ce rire-là peut nous inclure, tous et toutes. J’ai en mémoire une scène qui m’a toujours dérangée, mais que personne n’avait à l’époque, ni depuis, relevée.


    En octobre 2011, la chanteuse Fabienne Thibeault était l’invitée de l’émission Tout le monde en parle et elle avait raconté comment, dans le cadre d’une soirée, alors qu’elle lui faisait admirer la ville qui s’étalait derrière la fenêtre, un producteur lui avait mis de but en blanc son pénis dans la main, histoire qu’elle lui donne un petit plaisir vite fait. Surprise, elle s’était néanmoins exécutée sans faire de chichi, avait-elle raconté, amusée. Et tout le monde, de l’animateur à la foule, riait de bon cœur à cette facétie.


    Dans mon salon, je n’avais pas ri, pensant à tous les abus que ce producteur avait pu faire auprès de femmes qui l’avaient sans doute trouvé moins drôle que madame Thibeault. Comment se plaindre maintenant qu’une vedette venait de ramener un tel comportement au rang de la charmante blague… Après tout, les hommes, n’est-ce pas?


    Alors on peut parler, dénoncer, s’indigner. Mais tant que ces gens auront des rieurs de leur côté, et d’autres qui les excusent, les protègent, minimisent leurs gestes ou ferment les yeux, on ne sera pas sortis du bois.


    On attend encore, en fait, que la prise de conscience de tous et toutes soit à la hauteur de la prise de parole des quelques femmes qui aujourd’hui s’y osent. Je ne crois toujours pas que ce jour soit arrivé.


    Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

     

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    Marilyse Hamelin: retour vers le futur

     

    «Un vent de conservatisme social souffle sur notre belle province, et c’est une bien mauvaise nouvelle pour les femmes.» La première chronique de notre blogueuse invitée, Marilyse Hamelin.


    Marilyse Hamelin du magazine Châtelaine

     

     

    Matière à Réflexion:  Marilyse Hamelin: retour vers le futur


    Photo: Marilyse Hamelin. Crédit: Philippe Boisvert


    «Avancez en arrière!» Avez-vous déjà entendu un chauffeur d’autobus intimer cette paradoxale directive à ses usagers? Ça m’a toujours fait rigoler.


    Ces jours-ci, je vous avoue que je ris un peu moins. C’est qu’au bout du compte, la formule décrit peut-être trop bien le Québec de 2017. Je trouve qu’un vent de conservatisme social souffle sur notre belle province, et c’est une bien mauvaise nouvelle pour les femmes.


    Il y a un moment déjà que j’observe cette tendance inquiétante. À ceux qui croient que le progrès social, à l’image d’une fusée, est une affaire d’ascension ininterrompue, je rappelle que l’histoire de l’humanité est tout sauf linéaire et que, parfois, pour un pas en avant, on en fait trois vers l’arrière.


    Moi qui ai grandi dans les années 1980, je me souviens bien, par exemple, que nos mères avaient une vie sociale, qu’elles allaient souper chez des amis tandis que nous nous endormions sur place en pyjama et qu’on nous ramenait ensuite, ronflants, dans la voiture.


    Aujourd’hui, je vois beaucoup de jeunes femmes se priver de sorties parce qu’elles doivent mettre leur enfant au lit de bonne heure. On dirait bien que la pression sociale exercée sur les mères a augmenté.


    Bienvenue en 1950!

    Quand une humoriste d’ici, qui remplit des dizaines de salles dans le temps de le dire, déclare sur les ondes de la radio publique que «les gars ne sont pas vraiment intéressés à assister à une soirée où l’on parle d’enfants», que ce sont les mères qui choisissent de s’auto-infliger la charge mentale, que c’est son travail de mère de s’occuper des enfants et celui de son mari de ramener de l’argent au foyer;


    Quand un parti politique potentiellement aux portes du pouvoir remet sur la table la poussiéreuse idée d’une aide financière à la femme au foyer;


    Quand la nouvelle présidente du Conseil du statut de la femme déclare à une journaliste que l’égalité est «presque acquise», alors que tout concourt à nous démontrer le contraire (iniquité salariale, violences conjugale et sexuelle, faible représentation politique…), je ne peux tout de même pas me fermer les yeux et dire que tout va bien.


    Comme je l’ai déjà écrit, il en va chez l’humain de chaque époque de se croire parfaitement moderne et de s’autocongratuler d’avoir atteint le fin du fin en matière de progrès. Il en allait ainsi en Europe occidentale au 19e siècle comme chez les Grecs anciens.


    C’est ce même réflexe qui fait dire aujourd’hui à beaucoup d’hommes – et même de femmes – que l’égalité entre les sexes est atteinte et que le féminisme est un reliquat du passé.


    Or, tant que la parentalité sera considérée comme une responsabilité principalement féminine par défaut, il n’en sera rien.


    Faire fausse route

    Les mères ont statistiquement moins de temps libres qu’il y a 30 ans, car elles sont plus nombreuses que jamais à travailler à l’extérieur de la maison, tandis que le partage des tâches ménagères et des responsabilités parentales n’est toujours pas égalitaire.


    Pire, le retour au traditionalisme ambiant doublé de la pression populaire à la maternité parfaite (merci aux réseaux sociaux qui contribuent au phénomène) m’apparaissent comme autant de reculs inquiétants.


    Comprenez-moi bien: être parent à la maison à temps plein est un choix parfaitement valable, tout comme le fait d’opter pour un boulot à temps partiel pour mieux articuler vie professionnelle et vie familiale. Néanmoins, permettez-moi de demander pourquoi, étrangement, ce sont – dans la très vaste majorité des cas – des femmes qui font ces «choix»?


    Se pourrait-il qu’il reste pas mal plus de vieux relents traditionalistes dans notre inconscient collectif que nous sommes prêts à nous l’avouer?


    Se pourrait-il que la croyance ancestrale que la mère posséderait naturellement la science infuse, elle qui serait apparemment née avec un mode d’emploi intégré, continue de teinter nos décisions, parfois bien inconsciemment?


    Se pourrait-il que la tentation de se réfugier dans les valeurs traditionalistes, associées à une époque où tout paraissait plus simple, se fasse sentir?


    Avancer, tout court

    Le statu quo en matière de charge mentale est résolument inacceptable pour les femmes, parce qu’il est inéquitable. Cela dit, jamais on ne me fera avaler l’idée que la solution aux difficultés qu’elles éprouvent à tout concilier réside dans le fait de se retirer du marché du travail pour rentrer à la maison.


    Je crois qu’il faut plutôt œuvrer à déconstruire les stéréotypes de genre en vue d’assurer une meilleure coparentalité. Par exemple, un père prenant soin de son enfant, qui s’absente du travail à cet effet ou qui reste carrément à la maison pour une longue période, n’est pas un «homme rose», pas plus que les femmes ayant envie de se réaliser professionnellement sont «d’indignes carriéristes».


    Mieux articuler travail et vie familiale doit être une préoccupation également partagée au sein du couple, mieux comprise sur le marché du travail et dans l’ensemble de la société. Le temps est venu pour un rééquilibrage des rôles parentaux. Ça, ce serait un véritable bond en avant. Parce qu’à trop regarder dans le rétroviseur, on oublie d’avancer.

     

    Journaliste indépendante, conférencière et auteure, Marilyse Hamelin dirige le blogue féministe La semaine rose. Son premier essai, Maternité – La face cachée du sexisme, vient tout juste de sortir en librairie.

     

    Matière à Réflexion:  Marilyse Hamelin: retour vers le futur

     

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    Arts martiaux : le retour des lansquenets ?
     

    Arts martiaux : le retour des lansquenets ?

     

    Encore confidentielle mais néanmoins prometteuse, une discipline récente permet aux jeunes européens de redécouvrir leur héritage martial et de lui donner une forme nouvelle. Elle se cache derrière un sigle : AMHE, pour Arts Martiaux Historiques Européens.

    « C’est sûr, la nature ne nous fait pas égaux… » : non, nous ne sommes pas à un colloque de philosophie mais attablés dans un bistrot. Les membres du Cercle Phoenix, un club récent d’Arts Martiaux Historiques Européens, refont le monde autour d’un café non loin de Paris. Loin des cénacles politisés, la pratique des arts martiaux semble mener à certaines prises de conscience.

    Et peut-être plus encore avec un combat d’un genre très particulier. A mi-chemin entre l’escrime sportive et le béhourd, les Arts Martiaux Historiques Européens attirent un public de 2000 passionnés dans l’Hexagone. Armés d’une épée longue à deux mains, ou encore d’une rapière et d’une dague, voire d’une épée et d’un bocle, les escrimeurs se ruent l’un sur l’autre, croisent le fer et se portent férocement des coups de taille et d’estoc. Les protections sont des gambisons modernisés, noires pour se distinguer d’une escrime olympique, souvent jugée « trop sportive » ayant perdu « tout lien avec le duel ».

     

    Retrouver le lien rompu

    Car les AMHE sont l’histoire d’un lien brisé et d’un un retour délibéré aux sources. Les armes à feu, la pénalisation du duel et l’essor général d’une société du confort ont eu raison des traditions martiales européennes. Mais ces nouveaux pratiquants ont exhumé des manuscrits du XIVe au XVIIe siècle, italiens et allemands pour la plupart. Ils les traduisent, les interprètent et en reproduisent les enseignements.

     

    Anton Kohutovic

    Anton Kohutovic

     

    « Au début, nous étions un simple groupe d’escrime de spectacle ; le monde des AMHE était inexistant à l’époque » raconte Anton Kohutovicprécuseur en Slovaquie : « nous n’avions pas de professeur, alors j’ai retranscris et interprété les anciens manuscrits allemands moi-même ».

    Avant de devenir un athlète confirmé, Kohutovic se fit donc chercheur, puisant dans l’école allemande un savoir-faire disparu. Depuis 2001, celui-ci a contribué à la compréhension décisive d’un maître d’armes du XIVe siècle, Johannes Lichtenauer, et de ses élèves : « je me concentre sur la tradition de Lichtenauer et surtout avec une source plus ancienne. Quand j’ai commencé mon interprétation, j’avais ces livres sur ma table tous les jours : Singmund Ringeck, Peter von Danzig, Jud Lew, Hs. 3227a ».

    « Les AMHE constituent culturellement un patrimoine très riche », explique Guillaume Attewell, le fondateur du Cercle Phoenix : « ils permettent de renouer avec les racines de l’Europe aussi bien Germano-Nordique et Anglo-saxonne, que Gréco-romaine. »

    Des Samouraïs d’Occident

    Guillaume Attewell a quant à lui pratiqué les arts martiaux asiatiques pendant près de vingt ans, avant de découvrir les traditions européennes. Malgré son admiration, le constat est pour lui sans appel : « les arts martiaux d’Asie se sont développés et structurés en fonction d’une évolution civilisationnelle bien précise. Cela les rend uniques et adaptés pour leurs peuples. Ici en Europe, nous avons vécu un même processus : les arts martiaux européens sont adaptés au monde occidental. »

    Et de préciser : « par exemple, pour comprendre le pourquoi du comment d’un Ko-Ryu, il faut comprendre la philosophie japonaise, comprendre la logique de l’idéogramme, comprendre le mode de transmission, etc. En d’autres termes, il faut ‘devenir Japonais’ pour extraire l’essence d’un Ko-Ryu. Cela représente des années d’acclimatation à cette socio-culture qui est complètement différente de la nôtre ». Et cette acclimatation implique aussi des différences morphologiques qui peuvent rendre de nombreuses techniques malaisées. En définitive, « quand bien même les arts martiaux asiatiques ont beaucoup de choses à apporter, ils restent beaucoup plus difficiles d’accès. Les arts guerriers d’Europe sont plus facilement appréhendables pour un occidental ». Guerriers, ou martiaux : ce sont les arts du Dieu Mars, celui de la guerre.

    Le défi de la compétition

    Mais la guerre a changé de visage, alors que faire ? L’attrait grandissant pour la compétition était par ailleurs inévitable pour cette discipline récente qui ne pouvait se satisfaire de simples reconstitutions historiques. La Suède, l’un des pays précurseurs, accueille ainsi chaque année depuis 2006 le Swordfish, l’équivalent du championnat du monde. En 2016, un premier combat a été diffusé sur ESPN, la chaîne sportive américaine.

    Mais ce développement est aussi un défi. L’exemple de la boxe anglaise est éloquent, elle qui fut aiguillée par une pratique sportive, des envies de spectacle… et les paris. Par exemple, la seule présence de gants imposants et rembourrés modifie le combat lui-même. La compétition pourrait-elle alors aussi dénaturer les AMHE, à la fois dans sa dimension martiale et son volet historique ?

    « Il est absolument évident que les tournois ont attiré tout le monde récemment », rapporte Kohutovic. « Ce n’est pas vraiment grave », juge-t-il, rappelant cependant que « les autorités d’escrime devraient toujours avoir une compréhension très approfondie des traités », non pour entraver l’approche sportive « mais pour contrôler cette direction de manière correcte ».

    Désireux de professionnaliser sa discipline, il souhaiterait « un plus grand syncrétisme des entre l’escrime moderne et les AMHE. Le public de ces dernières devra être prudent, et tirer le meilleur parti de toutes les sources susceptibles d’offrir quelque chose de pertinent ».

     

    Une pratique martiale

    Guillaume Attewell souhaiterait lui aussi préserver la discipline de certaines dérives, mais plutôt dans le sens de sa martialité : « les compétitions sont utiles, pour tenter certaines choses, mais ne devraient pas être le cœur de la discipline. De nombreuses règles de compétition, par exemple la priorité à l’offensive, traduisent mal la réalité du combat ».

    La discipline contribue à ses yeux à un aguerrissement, au sens littéral. Attewell affectionne le maître italien du XIVe siècle, Fiore Dei Liberi, qui enseignait dans son traité autant la lutte que le combat à la dague ou à l’épée. Plus encore, il organise des stages avec un vétéran du self-defense en France, qui tire sa méthode très agressive du pugilat grec antique. Ainsi Attewell lie-t-il, et c’est une particularité de son club, l’apprentissage des armes blanches et du combat mains nues, se fondant aussi sur des recherches historiques.

    Ses études l’ont mené à une hypothèse : « l’art du combat à mains nues découle directement des armes », et non l’inverse. En d’autres termes : « le combat à mains nues s’est structuré autour de la philosophie du combat armé ». Ainsi les Européens ont-ils bâti un système martial : « en boxe française, par exemple, le direct du poing avant, au début du XIXè siècle, était exécuté comme une fente au fleuret ; là où cette même frappe de nos jours n’exige plus le même engagement du corps ». C’est cette idée de système martial qu’Attewell tâche d’entretenir.

     

    Un art et une éthique

    Mais ce système est-il concevable sans assise éthique ? « Je cherche à transmettre l’art du combat mais aussi une culture : des valeurs, une éthique de l’honneur et du courage, un style de vie typique et naturel, pour ne jamais oublier d’où l’on vient individuellement et collectivement ». Une discipline qui marque autant le corps que l’esprit ? « Pour être un bon escrimeur, il faut être culotté, passionné de géométrie… et bon danseur », s’amuse Attewell.

    Un esprit géométrique ? Anton Kohutovic semble s’accorder avec cet avis, lui qui développe une escrime très précise. Il veut « enseigner des choses très simples, sans pour autant être primitives ». Son approche se veut toute en sobriété : « J’essaie de trouver le moyen le plus efficace à partir des mouvements élémentaires de l’escrime. Des pas, des coups de taille et d’estoc simples ». Aussi cela exige-t-il « la meilleure mécanique corporelle, car c’est une réponse face à des adversaires plus forts, plus grands et plus athlétiques ». Sobre donc, mais diablement efficace :

     

     

    Pour le maître slovaque, l’excellence d’un escrimeur exige un « œil pour le détail et la patience ». Car « on ne peut savoir si quelque chose fonctionne sans de longues heures d’intense travail. Rien ne fonctionne du premier coup ou après dix tentatives ». Le physique est secondaire : « d’autres attributs physiques sont importants, mais ils peuvent être appris ou acquis. Vous pouvez apprendre la rapidité. Vous pouvez améliorer votre endurance en un mois. Mais les capacités psychiques sont très difficiles à atteindre ».

    Polissez-le sans cesse et le repolissez ? Si la nature ne nous fait pas égaux, la pratique des AMHE ne semble pas arranger les choses…

     

    Matière à Réflexion:  Arts martiaux : le retour des lansquenets ?

     

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