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    Le champ de bataille de Verdun

     

    Il n’y a pas d’itinéraires fixés à proprement parler sur le champ de bataille de Verdun. L’itinéraire proposé est une suggestion, permettant de découvrir les points cruciaux et de comprendre les évènements de 1916.

     
     
     
     
     
    Le champ de bataille de Verdun

    « À la vérité, ce n’est pas un ‘paysage’ qu’on vient chercher à Verdun, mais un ‘camp’. La nature semble rendre à dessein sévère un canton depuis tant de siècles voué à être champ de bataille. Bien avant 1914, tout y disait la guerre et ses combats : chaque colline avait son fort ou son ouvrage, chaque repli de terrain ses traquenards ; la forêt y était complice de la hauteur et au centre de ce cirque, voué à être le gigantesque Colisée de nos martyrs, la ville même se dressait, militaire et religieuse. »
    Louis Madelin, de l’Académie française, Verdun (1920)

     

    Pays : France
    Région : Lorraine
    Thématique générale du parcours : Découverte pédestre des Hauts-de-Meuse, au nord-est de Verdun, où se joua la bataille éponyme de février à décembre 1916.
    Mode de déplacement : À pied. Le site est clairement balisé, bien qu’il soit déconseillé de quitter les chemins. Le terrain n’est pas encore sûr, même plus de cent ans après les combats. Peu de personnes se déplacent à pied sur l’ancien champ de bataille, cela rend ce mode de déplacement propice au recueillement et à la méditation.
    Durée du parcours : D’une demi-journée à une journée complète. Plusieurs haltes à prévoir.
    Difficulté du parcours : Les Hauts-de-Meuse sont un petit massif de collines et de plateaux. Rien d’insurmontable.
    Période possible : Toute l’année, même si les hivers lorrains peuvent être rudes. Se renseigner au préalable sur les horaires de visite de certains lieux.

    Présentation géographique

    Les Hauts-de-Meuse, en rive droite du fleuve éponyme, sont un massif calcaire aux formes douces, dont les sillons sont appelés ici « ravins ». Cette barrière naturelle, séparant la plaine de Woëvre de celle de la Meuse, s’étend sur plus de 40 km sur un axe nord-ouest/sud-est pour une largeur moyenne de 5 à 8 km.

    C’est la partie centrale du massif, surplombant directement l’ancienne cité épiscopale de Verdun, qui nous intéresse.

     

    Cadre historique et culturel

    Lors de leurs avancées de l’été 1914, les troupes allemandes ne parviennent pas à prendre la place de Verdun et ses puissants forts de couverture. D’importantes batailles locales se déroulent en 1915 sur les ailes du secteur de Verdun, en Argonne et sur la crête des Éparges. Fin 2015, l’état-major allemand planifie, pour des raisons stratégiques, une grande offensive sur le front ouest. C’est le secteur de Verdun et la rive droite de la Meuse qui sont sélectionnés pour cette action d’envergure. L’attaque, terrible, est lancée le 21 février 1916. Ce sera l’amorce d’une bataille de 300 jours.
    Malgré la résistance héroïque des maigres troupes françaises sur des positions peu aménagées (la postérité retiendra les chasseurs à pied du colonel Driant, lui-même tué au combat), les forces allemandes parviennent à percer et s’approchent dangereusement de la Meuse et de la cité de Verdun. Le fort de Douaumont, qui surplombe la région, tombe le 25 février.
    Le commandement français doit prendre une décision : soit s’accrocher sur les Hauts-de-Meuse et couvrir Verdun, quitte à saigner l’armée entière à cette tâche, soit se replier derrière le fleuve. C’est le premier choix qui l’emporte.
    Le général Pétain est placé à la tête des unités qui se relaient sans cesse via la petite route reliant Bar-le-Duc à Verdun, la fameuse « Voie sacrée ». L’immense majorité des unités de l’armée française feront au moins un « tour » sur les champs de bataille de Verdun, voire deux et parfois plus. Les unités allemandes, quant à elles, ne tournent pas, mais sont mises sous perfusion permanente de renforts. La bataille s’enlise.

     

    En mars, les Allemands attaquent également sur la rive gauche de la Meuse. Leur but est de faire taire l’artillerie française qui les pilonne depuis cette berge. Là aussi, les combats sont acharnés. La bataille se poursuit ainsi jusqu’à l’été. Les coups de boutoir allemands s’enchaînent, mais viennent échouer aux pieds des forts de Froideterre et de Souville, malgré la prise du fort de Vaux.

    En juillet 1916, une grande offensive franco-britannique est lancée sur la Somme. Les Allemands doivent dégarnir leur corps de bataille devant Verdun et se mettent sur la défensive. C’est au tour des Français de prendre l’initiative et de reconquérir le terrain perdu. Le mois d’octobre voit la reprise du fort de Douaumont, clé du champ de bataille. La bataille de Verdun prend officiellement fin le 21 décembre 1916.

    Cette bataille, devenue à certains égards la « mère des batailles », fera près de 700.000 victimes, dont 300.000 morts, Français et Allemands confondus. Les lieux où se déroulèrent ces évènements sont à considérer comme des sites cruciaux pour la mémoire européenne, tant pour évoquer l’héroïsme des combattants des deux camps, que pour se souvenir de cet immense naufrage européen que fut le premier conflit mondial.

    Description de l’itinéraire

    Il n’y a pas d’itinéraires fixés à proprement parler sur le champ de bataille de Verdun. L’itinéraire proposé est une suggestion, permettant de découvrir les points cruciaux et de comprendre les événements de 1916.

     

    Accès en automobile

    La route qui monte au champ de bataille serpente doucement le long des pentes de Belleville, vers les Hauts-de-Meuse. On pénètre dans la forêt domaniale de Verdun. En prenant le temps d’observer le sol longeant la route, dans les sous-bois, on constatera les effets terribles des 60 millions d’obus tirés sur ce petit coin de Lorraine.

    On laissera courir sur la droite l’accès au fort de Souville puis l’imposant monument dédié à André Maginot pour arriver au carrefour de la chapelle Saint-Fine. Nombreux panneaux indicateurs donnant la direction de monuments et d’ouvrages militaires. En ce lieu, une statue représentant un musculeux lion terrassé : c’est aux alentours de ce carrefour que fut stoppée l’extrême avancée allemande, en juillet 1916. Prendre à gauche, en direction du Mémorial de Verdun et de l’Ossuaire.

    Le Mémorial de Verdun se trouve sur la gauche, environ 400 mètres après le carrefour. Parking gratuit.

     

    Itinéraire pédestre

    Stationnez sur le parking du Mémorial, que vous pouvez visiter (voir plus loin). Cheminez le long de la D913 en direction du nord-est. Après 500 m, vous arrivez sur le site du village de Fleury-devant-Douaumont, commune morte pour la France. Ce village, de plus de 400 âmes à la veille du conflit, fut complètement nivelé par les obus lors de la grande bataille de 1916, ne laissant aucune fondation visible. Sa population fut évacuée dès le 21 février, premier jour des combats. La bourgade fut l’objet d’une lutte âpre tout au long de l’été, pris et repris à plusieurs reprises, parfois au cours d’une même journée. Un arrêt devant la chapelle dédiée à Notre-Dame de l’Europe s’impose. Aux alentours, un réseau de sentiers. Des plaques indiquent les positions des anciennes bâtisses du bourg. Serpentant entre les sapins noirs, vous arrivez devant un tronc sculpté à l’effigie d’un poilu montant la garde. À ses abords immédiats furent trouvées en 2013 les dépouilles de 26 soldats français. Le terrain, comme mû par une force invisible, fait régulièrement remonter à la surface artefacts et dépouilles centenaires.

    Quittez Fleury en traversant la D913. Obliquez plein est. Il faut pénétrer le bois à cet endroit. Ici, il n’y a pas de sentiers. Il faudra être vigilant pour choisir la bonne coulée et ainsi éviter de tomber dans un trou d’obus. Le sol est partout défoncé. Cette traversée sauvage dure moins de 100 m. Vous tombez alors sur un large chemin empierré qui suit le tracé d’une ancienne voie de chemin de fer. Prenez à gauche, sur le chemin, en direction du nord-ouest, sur environ 200 m. Le sous-bois offre une ouverture sur la droite. Il s’agit de l’amorce d’un chemin filant en ligne droite à travers la forêt. La zone traversée était couverte de prés et non de forêts en 1914. La grande forêt domaniale couvrant l’ensemble du champ de bataille fut plantée dans les années 1920. Après 400 m de marche en légère pente descendante, vous arrivez dans une vaste clairière quadrangulaire. Au loin vers le nord-ouest, la lanterne des morts de l’Ossuaire de Douaumont.

     

    Reprenez la marche en quittant la surface enherbée par l’angle nord. Le terrain continue sa descente en forêt avant de remonter plus sèchement, dans le Ravin du Bois Triangulaire. Vous retrouvez au prochain croisement le chemin empierré que vous aviez emprunté précédemment. Prenez par la droite sur environ 200 m, puis prenez un chemin enherbé montant dru sur la gauche. Longue ligne droite d’1 km de long, tout en montées et descentes. Vous arrivez dans le secteur dit de La Caillette. Une nouvelle intersection. En faisant un crochet de quelques mètres sur la droite, vous pourrez découvrir l’abri de combat DV1, dont la façade a été défoncée par les effets de l’artillerie. Il s’agit d’une structure d’intervalle bâtie en 1905 et devant servir de protection à l’infanterie couvrant les forts. Lors de la bataille, l’ouvrage fut occupé par les Allemands et massivement bombardé par l’artillerie française. Faites demi-tour et empruntez le chemin montant. Prenez à gauche à l’embranchement. Sans le savoir, vous n’êtes qu’à quelques mètres de la clé de la bataille : le fort de Douaumont.

    Prenez à droite à l’embranchement avec une route asphaltée. Le chemin se dégage largement pour aboutir à une sorte de vaste esplanade (parking du fort). Le fort représente le point le plus haut de notre pérégrination. Pour la visite, voir plus bas.

    En quittant le fort, redescendez en longeant la D913. Sur le bas-côté de la route, à gauche, vous devinez les vestiges presque fantomatiques d’une tranchée : le boyau de Londres, creusé après la bataille, pour ravitailler le fort repris par les armes françaises en amont. Lors des combats terribles de 1916, les rares tranchées existantes furent sans cesse retournées par les obus. Les hommes se battirent essentiellement dans un terrain lunaire, quelque peu éloigné des images d’Épinal liées à la Grande Guerre. Plus de réseaux de barbelés, plus de tranchées, seulement quelques positions aménagées à la va-vite en reliant à la pelle des trous boueux ou poussiéreux, en fonction des conditions climatiques.

    En continuant votre descente, vous pourrez observer sur la droite, dans la futaie de sapins noirs qui s’étale en montant, des positions en maçonnerie bouleversées. Ces ouvrages ressemblent à des décors en style rocaille. Il s’agit des abris de combat TD2 Adalbert et TD3. Ces éléments de fortification connurent le même destin que l’abri DV1, observé précédemment. L’artillerie française les a ruinés alors qu’ils étaient occupés par les forces allemandes. En effet, ces positions aménagées avant 1914 afin de protéger la place de Verdun étaient conçues pour faire face à l’invasion allemande. Leurs façades d’entrée s’ouvrant vers la ville n’étaient pas conçues pour résister à des tirs provenant de ce côté-ci. Poursuivez la marche le long de la route. 100 m après avoir dépassé l’abri TD2, sur la droite, vous découvrez une nouvelle amorce de chemin enherbé. La saignée monte en pente douce sur environ 120 m pour aboutir sur une nouvelle route asphaltée.

    Prenez à gauche pour aboutir sur un espace tout en contraste par rapport aux zones forestières traversées précédemment. Une esplanade goudronnée, un monument aux morts, des habitations. Il s’agit du « bourg » de Thiaumont, bâti sur le site d’une ancienne ferme éponyme rasée durant les combats. Ces bâtiments servent d’annexes à l’Ossuaire, qui se trouve à moins de 400 m vers l’ouest. Vous pouvez faire une halte à « L’Abri des pèlerins », afin de déguster une bière locale ou une part de quiche lorraine. Cet endroit a servi tout au long du XXesiècle à recevoir des réunions d’anciens combattants et aussi les dépouilles des combattants qui remontent régulièrement en surface avant leur transfert à la nécropole voisine.

     

    Prenez la route qui part en descendant vers le nord, en direction de Stenay et de Bras. La forêt vous environne à nouveau. À gauche, une petite fontaine d’où coule une eau potable et fraîche. La route fait un virage à gauche, puis vous arrivez devant l’imposant portail de la Tranchée des Baïonnettes. Le monument, massif et austère, a été édifié en 1920 grâce à des fonds offerts par un banquier américain. Le mythe veut que des hommes du 137e RI, principalement des Vendéens, se soient retrouvés ensevelis vivants par des tirs d’obus lourds. Leurs fusils émergeant du sol resteraient les témoins de leur garde éternelle et vigilante. Plus vraisemblablement, il s’agirait du site d’une fosse commune aménagée à la va-vite. Le lieu est propice au recueillement et à la méditation. Remontez par la route empruntée pour rejoindre Thiaumont.

    Dépassez le hameau et le monument aux morts pour rejoindre un carrefour. Prenez à droite pour rejoindre l’Ossuaire. Ce dernier n’est qu’à quelques pas. Passez devant l’immense étendue truffée de croix. Alignement au cordeau. 16 142 sépultures. Les fosses de l’Ossuaire en lui-même contiennent les restes de près de 130 000 soldats. La construction rappelle la coque d’un navire renversée. Sa lanterne lui donne des airs de gare de province. Le monument n’en est pas moins impressionnant. Il ne faudra pas hésiter à gravir les marches permettant d’accéder au sommet de la lanterne, près d’une cinquantaine de mètres au-dessus du sol (entrée payante, petit film et objets).

    Quittez l’Ossuaire en direction du sud-ouest. N’hésitez pas à traverser la zone des sépultures, à jeter un œil sur les identités inscrites sur les croix. Après 500 m, niveau d’un carrefour, suivez les panneaux en direction de Fleury et du Mémorial. Il faut alors longer la route sur environ 1400 m pour retrouver le Mémorial de Verdun et le parking où se trouve le véhicule.

    À voir aussi

    • Le Mémorial de Verdun : à visiter en guise d’introduction. Le musée présente des fonds exceptionnels ; les vues depuis la terrasse permettent d’embrasser du regard l’ensemble du terrain arpenté par la suite. memorial-verdun.fr
    • Visite du fort de Douaumont : comptez environ une heure.
    • L’Ossuaire de Douaumont : verdun-douaumont.com
    • Sur le champ de bataille de Verdun, mais ne figurant pas sur le parcours pédestre, le fort de Vaux, accessible en véhicule motorisé.
    • Modalités de visite des forts de Douaumont et de Vaux : verdun-meuse.fr
    • Dans la ville de Verdun proprement dite : cathédrale Notre-Dame de Verdun, édifiée à partir du Xe siècle ; Monument de la Victoire (visite gratuite) ; Citadelle.

    Cartographie

    En 2016, l’IGN a édité pour le centenaire de la bataille une superbe carte au 1:75 000. Cette dernière, plus précise que l’IGN « classique » du secteur, met en avant les monuments et autres lieux d’intérêt sur le champ de bataille.

    Bibliographie

    • La Bataille de Verdun – Philippe Pétain
    • Verdun 1916 – Antoine Prost / Gerd Krumeich
    • Les 300 jours de Verdun – Jean-Pierre Turbergue, préface du général (er) Elrick Irastorza, direction scientifique : Philippe Conrad.

    Accès

    En véhicule, depuis le centre-ville de Verdun, suivre la route d’Étain en direction du « Champ de bataille de Verdun », prendre à gauche à l’embranchement de la rue du 30ème Corps et de la rue de Tavannes. Il s’agit de la route d’accès principale au champ de bataille.

    Matériel spécifique

    Paquetage standard pour une randonnée à la journée et chaussures adaptées au terrain forestier.

    Art de vivre

    Quiche lorraine, spécialités à la mirabelle et des bières brassées localement.

    Liens

    • Site du centenaire de la bataille de Verdun : verdun2016.centenaire.org
    • Site de la « Mission du Centenaire », organisme public chargé des commémorations liées à la Première Guerre mondiale : centenaire.org

    Année où cet itinéraire a été parcouru

    Novembre 2016

    Christophe — Promotion Don Juan d’Autriche

     

    Passez un bel été
    Merci de visiter
    mon blog et
    Revenez me voir
    Gros Bisous de
    Frawsy 

     

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    Les femmes de 1914–1918 : héroïnes

    de guerre

     

    Bravo à ces femmes qui ont changé le monde.  Frawsy

     

    Des femmes de la guerre, que savons-nous, au-delà des allégories de la Victoire sur nos monuments aux morts ?

     
     
    Les femmes de 1914-1918 : héroïnes de guerre
     
     

    Il y a cent ans s’achevait le plus grand conflit européen du XXe siècle ; ce que Dominique Venner appelait « le suicide de l’Europe ». Aujourd’hui, la Grande Guerre n’intéresse presque plus. Les derniers poilus ont disparu et les vieilles femmes emportent leurs secrets dans la tombe. Certains aspects pourtant importants ont été longtemps occultés tel que le rôle tenu par les femmes. Des femmes de la guerre, que savons-nous, au-delà des allégories de la Victoire sur nos monuments aux morts ?

     

    Or cette « guerre civile européenne » n’a pas été vécue de manière identique par les hommes et par les femmes et ses conséquences n’ont pas été les mêmes. Elle est pour les hommes douleur et traumatisme. Pour les femmes, elle ne signifie pas seulement la souffrance des séparations et le deuil, mais aussi la possibilité de nouvelles activités et souvent malgré elles. L’équilibre d’une société repose sur la complémentarité du masculin et du féminin. Quand les hommes combattent et protègent, les femmes maintiennent, consolent et reconstruisent. L’harmonie et la survie du groupe relèvent du féminin. Alors que le combat physique relève du masculin.

     

    Les femmes de la Grande Guerre sont aussi des femmes en guerre sur tous les fronts. Des héroïnes sans drapeaux ni tambours.

     

    Après l’attentat de Sarajevo qui débouche sur une crise des Balkans, personne n’imagine que cela va aboutir à une guerre mondiale et totale. Mondiale car elle a mobilisé des combattants d’une vingtaine de nations. Totale car elle a mobilisé toutes les énergies et ressources des pays belligérants civils et militaires. En l’espace de quelques jours, l’Europe s’embrase.

     

    Le 1er août, à 15 h 45, la France décrète la mobilisation générale. L’affiche blanche aux drapeaux tricolores est placardée dans chaque village. Le tocsin retentit. C’est « l’appel aux armes ».

     

    La réaction dans les villes et parmi les hommes est différente de celle des femmes et dans les campagnes. On a la certitude d’une victoire facile et rapide. Les femmes, courageuses, cachent leur peine au fond de leur cœur. Elles arborent encore les canotiers fleuris, de longues jupes. Derniers baisers, dernières paroles d’adieu sur le quai de gare.

     

    Adrienne Blanc-Péridier, poète de la guerre, écrit ce « Cantique de la Patrie » :

    Dans l’orageuse ardeur d’un morne jour d’été,
    Le chant prodigieux de la France est monté…
    Fait de clameurs d’espoirs, de colère et d’amour,
    Il surmontait nos douleurs étonnées
    Hymne béni qui, depuis tant d’années,
    Sans forces, sommeillait au fond de nos esprits.

     

    Qu’en est-il des féministes à l’heure de la mobilisation générale ?

     

    Marguerite de Witt-Schlumberger, grande figure du féminisme protestant et présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF), déclare que « toute femme qui, à l’heure présente, ébranlerait chez l’homme le sens du devoir envers la Patrie serait une criminelle ». Avec « l’Union sacrée », expression de Poincaré, le combat, jusque-là virulent, des féministes, devient modéré. Les querelles et toutes les haines s’effacent. L’union dans les familles, l’union entre les classes et les partis prévalent. Servir la patrie devient le mot d’ordre ; et d’autant plus pour les bourgeoises et les féministes qui s’enrôlent sous la bannière. Elles accomplissent leurs devoirs sociaux. Leur militantisme revendicateur des dernières années est « en suspens » depuis le début de la guerre. Le bouleversement du quotidien subi à cause de la guerre rend finalement possible l’égalité sociale entre hommes et femmes. 1914 aurait pu être l’année du combat féministe alors que la presse londonienne dénonce la violence des suffragettes activistes qui militent pour leur droit de vote. Mais le féminisme a mis ses ambitions entre parenthèses.

     

    500 000 habitants quittent la capitale. Marie Curie emporte son gramme de radium pour le mettre à l’abri dans un coffre. Sarah Bernhardt, elle aussi, est priée de partir par un envoyé du ministère de la Guerre car elle serait sur une liste d’otages.

     

    Le 5 août 1914, une loi institue une allocation destinée aux femmes de mobilisés. Et le 6, René Viviani, alors président du Conseil, lance son fameux appel aux femmes françaises en les exhortant à remplacer leurs maris aux champs pour assurer les récoltes.

     

    La mobilisation volontaire des femmes évoque un pays désormais « au féminin ». Courageuse, patriote et maternelle avant tout, c’est ainsi qu’on peut décrire la femme de ce temps.

     

    Les femmes embrassent une variété de destins, de métiers. Elles s’engagent, certaines par l’action physique, d’autre par des œuvres de charité, dans un sacrifice complémentaire de celui des hommes. Remplaçantes aux champs et dans les usines, anges blancs dans les hôpitaux du front ou militantes pacifistes, elles ont endossé tous les rôles pour le meilleur et pour le pire. Dans le même temps, la mode, la cuisine et la vie quotidienne ont dû être réinventées sous la pression des restrictions, des pénuries, faisant surgir des vertus inattendues. C’est en cela qu’on peut dire qu’elles se sont émancipées.

     

    La séparation

    Les quatre années de conflit ont littéralement bouleversé la vie des foyers. La rupture provoquée par la guerre est profonde et brutale. Cela a commencé par les douloureuses séparations lors des mobilisations de l’été 1914. Puis, à l’approche de l’ennemi, vient l’exode. En France et en Belgique, à la fin de l’été 1914, la guerre précipite sur les routes de très nombreux civils fuyant les combats. Au cours des quatre années du conflit, près de 12 millions d’Européens vont ainsi connaître des déplacements forcés.

     

    Les anges blancs

    Nul ne peut ignorer l’importance de ces femmes, pour la plupart engagées volontaires en tant qu’infirmières dans le but de soulager les blessures aussi bien corporelles que morales des poilus. C’est l’une des figures centrales de la Grande Guerre. L’enrôlement est libre et spontané. Les soldats y voient leur épouse, leur mère, leur sœur. Elisabeth de Belgique, surnommée « la Reine infirmière », a approvisionné gratuitement des soldats, fourni les hôpitaux en vivres et adopté 500 poilus comme marraine. D’autant que les stocks de médicaments et de vaccins sont souvent insuffisants dans les hôpitaux. En 1918, on compte plus de 100 000 Françaises rattachées au Service de santé militaire. Les trois organisations de la Croix-Rouge française sont toutes dirigées par des femmes. Leur seul désir est de se rendre utile face à l’afflux de blessés. Ces femmes veulent soigner les défenseurs de la Patrie. Elles sont bourgeoises, comtesses, mondaines, artistes, étudiantes, veuves mais elles portent toutes le même uniforme. Le Paris mondain devient le Paris charitable et dévoué. Le personnel des hôpitaux est entièrement féminin à l’exception du médecin-chef. Et elles ne manquent pas d’initiatives. Comme le convoi de voitures radiologiques pour la zone de combat organisée par Marie Curie. Elle développe son appareil à rayons X portatif.

     

    À l’issue de la guerre, le rôle de ces « dames blanches » est reconnu dans l’action sanitaire et sociale et un diplôme d’infirmière est créé en 1922.

     

    Les religieuses aussi sont très présentes au plus près de la ligne de front. Elles sont l’incarnation parfaite de l’abnégation féminine et du dévouement absolu. En robes blanches ou noires, elles se penchent sur les corps des mourants dans l’horreur des champs de bataille et dans les ambulances. Les hospitalières, les franciscaines, les sœurs de Saint-Vincent de Paul soignent, consolent, soulagent, prient.

     

    Portrait d’une engagée

    Vera Brittain a 21 ans en 1914. C’est une jeune Britannique qui vient d’entrer à l’université prestigieuse d’Oxford pour étudier la littérature anglaise, après avoir combattu les réticences de son père. Son fiancé, son frère chéri et ses meilleurs amis partent pour le front. Aucun d’entre eux ne reviendra. Dès 1915, elle arrête ses études et s’engage comme volontaire infirmière. Au service des blessés, elle le sera tout au long de la guerre. Elle publie en 1933 son autobiographie, Testament of Youth (Mémoires de jeunesse), œuvre qui la rendra célèbre. Vera Brittain deviendra romancière et militante pour la cause pacifiste après la guerre.

     

    Les marraines

    En plus des infirmières qui s’engagent au plus près des soldats, il se crée une vaste organisation solidaire de ce qu’on a appelé les « marraines de guerre ». Cette initiative est spécifique aux femmes françaises et encouragée par les autorités pour renforcer le soutien aux poilus et améliorer le moral des troupes. En effet, la marraine entretient une correspondance gratuite avec son filleul qui est choisi par l’officier commandant l’unité. À travers divers colis de denrées, des lettres, un chandail tricoté, du tabac, du saucisson, elle entretient une relation particulière avec le soldat. Et à partir de 1916, elle peut même le recevoir en permission dans sa famille. Les institutrices, qui maîtrisent souvent mieux la plume que d’autres, sont très actives en tant que marraines et font même adopter des filleuls par leurs propres élèves. Certains ont critiqué cette correspondance trop régulière et essayé de la limiter pour cacher les horreurs des tranchées et ne pas décourager le soldat en lui donnant des nouvelles de son foyer. Mais l’amour d’une femme ne le détourne pas d’être lui-même. Au contraire il le pousse à se surpasser dans le rôle qui est le sien, celui du combat et des honneurs.

    Cet élan patriotique est aussi partagé par les célébrités féminines de l’époque. Chanteuses et comédiennes participent à la distraction des soldats sur le front.

     

    Portrait d’une espionne

    Rien ne destine la jeune Louise de Bettignies, née d’une grande famille du nord de la France, à devenir la plus fervente des espionnes de la Grande Guerre. Elle n’a que 34 ans en 1914. Louise est cultivée, polyglotte et catholique dévouée. Destinée à entrer au Carmel pour « apaiser sa soif d’amour » et servir sa patrie, elle est finalement recrutée par l’Intelligence Service. Au début de 1915, elle prend comme nom de guerre Alice Dubois et accepte la mission de développer sur la région de Lille un vaste réseau d’informateurs. Avec son lieutenant et amie Charlotte, elles battent la campagne occupée par les Allemands et recrutent des messagers et observateurs au péril de leur vie. Elle dirige à Valenciennes une organisation de 250 agents, principalement des femmes. En octobre 1915, elle est capturée puis condamnée à mort quelques temps après sans rien avouer malgré l’insistance des Allemands. Louise est détenue avec d’autres femmes dans la forteresse de Siegburg, où elle prend la tête d’un groupe de prisonnières. Le froid, la faim, l’absence de soins sont insupportables mais elle garde une foi inébranlable, toujours avide de sacrifice. Gravement malade, elle meurt le 27 août 1918. Le maréchal Foch permet l’édification à Lille, en 1927, d’un monument en l’honneur de Louise de Bettignies. Il y est inscrit « aux femmes héroïques des pays envahis » et à la « Jeanne d’Arc du Nord » surnom donné à Louise par Mgr Charost, évêque de Lille.

     

    Les Gardiennes

    La Belle Époque donne l’image de la Française frivole, d’une femme oisive et soumise aux caprices de la mode. Mais la France est encore très rurale. Les plus nombreuses sont les paysannes. « Les hommes ont la lutte et la gloire et la mort. Nous avons le travail patient, calme et fort » écrit Adrienne Blanc-Péridier. La paysanne ramasse le foin ou les pommes de terre pour nourrir ceux qui sont restés à la ferme. Elle conduit la charrue avec détermination. On les surnomme les « Gardiennes ». À l’image des gardiennes de la Cité dans la Rome antique, elles défendent leur foyer, leurs terres et garantissent la stabilité familiale. En plus de leurs tâches habituelles, les femmes font la plupart des travaux d’hommes : labourer, semer, planifier la production et la vente des récoltes.

     

    Aujourd’hui, les jeunes femmes représentent la moitié des effectifs de l’enseignement agricole. Toutes aussi déterminées à reprendre des exploitations agricoles ou soutenir leur conjoint dans les difficultés de la crise. Passionnées, combatives, ambitieuses, ce sont elles qui assureront le renouveau de l’agriculture française.

     

    Dans les usines

    La guerre est longue et nécessite beaucoup de matériel. Les territoires occupés par les Allemands font partie des régions les plus industrialisées. En quatre ans de guerre, plus de 60 % de la population active est mobilisée. Le besoin de main‑d’œuvre féminine est inévitable. D’autant plus que beaucoup d’entre elles, dépendantes de leurs maris avant la guerre, se retrouvent dans une réelle nécessité et n’ont pas d’autres choix que de travailler à l’usine. L’allocation de l’État est très faible : 1,25 franc par jour plus 50 centimes par enfant à charge. Le kilo de pain coûte 40 centimes. Quelques grandes entreprises comme Michelin octroient une indemnité supplémentaire et embauchent immédiatement les femmes de leurs ouvriers partis au front. En 1917, 430 000 femmes travaillent dans les usines d’armement. Très peu formées, elles découvrent un savoir-faire et travaillent avec assiduité. On les surnomme les « munitionnettes ». Au plus bas, les femmes touchent 4 francs par jour travaillé, c’est-à-dire le prix de deux douzaines d’œufs. Le monde ouvrier considère le travail des femmes comme un abus de la société capitaliste. Dans tous les milieux sociaux, l’idéal féminin est celui de l’épouse fidèle et mère. Mais pendant quatre ans, ces remplaçantes ont fait en sorte qu’aucune activité du pays ne soit paralysée.

     

    L’emploi des femmes dans les usines Renault de Billancourt
      Effectif salarié total Nombre de femmes salariées % de femmes au sein du personnel
    Janvier 1914 4 970 190 3,8
    Décembre 1916 20 157 3 654 18,1
    Printemps 1918 21 400 6 770 31,6

    D’après 14–18 Le magazine de la Grande Guerre — 2001

     

    Extrait de La Louange des Femmes de Saint Georges de Bouhélier, poème prononcé lors d’une conférence du président du Conseil.

     

    Tandis que leurs maris sont allés à la guerre
    Les femmes n’ont pas fait entendre même un cri
    Et la vie a repris son cours, comme naguère…
    Elles vont travailler, nobles et roturières,
    Elles vont empoigner la bêche et le marteau

    Et de l’or des aïeux être les trésorières…
    Et leurs bons conseillers, par ces temps de misère
    C’est la Pitié paisible et c’est la Charité
    Qui porte aux hôpitaux les choses nécessaires…
    Et tandis que là-bas, croissent dans la souffrance
    Leurs frères, leurs maris et leurs vaillants garçons,

    Les femmes non moins qu’eux ont relevé la France…
    Car la bannière d’or que porte devant elles
    L’Esprit des temps nouveaux, pour notre sacrement
    C’est celle de la Foi en la France immortelle !

    Conclusion

    « Il a fallu la Grande Guerre pour que l’humanité prît conscience de sa moitié », écrit l’hebdomadaire féministe La Vie féminine dans son numéro spécial du 1er janvier 1919.

    Durant cette guerre, les femmes ont su s’affirmer dans un contexte difficile. Elles ont joué un rôle social, économique et politique, parfois aux risques de leur vie. Confrontées à leur solitude, ces femmes ont fait preuve d’autonomie afin de répondre aux besoins de leurs communautés. Tout en se dépassant, elles ont exprimé leur féminité propre. Ouvrière, agricultrice, espionne, infirmière, la femme de la Grande Guerre a montré qu’elle pouvait travailler tout en assurant sa mission d’éducation et de transmission. En effet, la maternité est l’essence même de l’identité féminine. Elle fait partie du destin biologique de la femme.

     

    Il nous faut imiter ce « patriotisme au féminin » qu’ont eu nos aînées à l’heure de la mobilisation générale. Si, dans un futur proche, notre pays connaissait une guerre civile, comment réagiraient les femmes en particulier ? Autodéfense, fuite ou soumission à l’ennemi ? Comment participeraient-elles à l’effort de guerre ? Autant de questions que se sont posées nos ancêtres. Elles y ont répondu par l’engagement et le don de soi.

     

    Honneur à elles.

    Adélaïde R. — Promotion Marc Aurèle

     

    Sources

    • Enquête sur l’histoire, n°12, « La Grande Guerre »
    • La Nouvelle Revue d’Histoire, n°8 HS et 30, « Eté 1914, Pourquoi le suicide de l’Europe ? », « Les femmes et le pouvoir »
    • Limite, n°8, « Le féminisme intégral »
    • Françoise Thebaud, Les femmes au temps de la guerre de 14, Paris, Ed.Payot, 2013
    • Evelyne Morin-Rothureau, Combats de femmes 1914–1918, Paris, Ed. Autrement, 2004
    • Hélène d’Argoeuves, Louise de Bettignies, Ed Le Vieux Colombier, 1956
    • Jean-Pierre Gueno, Paroles de Poilus, Ed Librio, Paris, 2004
    • Chantal Antier Les femmes dans la Grande Guerre, Ed Soteca, 2011
    • Film documentaire, « Elles étaient en guerre », Fabien Beziat et Hugues Nancy, voix de Nathalie BAYE, France, 2014
    • Film documentaire, « Les Français dans la Grande Guerre », chaîne HISTOIRE/ECPAD, 2008
    • Film, « Les Gardiennes », Xavier Beauvois, France, 2016
    • Film, « Testament of youth », James Kent, Angleterre, 2015
    • Musée de la Grande Guerre à Meaux- expositions : « Les femmes dans la Grande Guerre » et « Familles à l’épreuve de la guerre ». museedelagrandeguerre.eu
    • Blog crée en 2012 : femmes1914-1918.blogspot.com
    • horizon14-18.eu
    • Articles dans « La Croix » – Antoine Fouchet — 11 juillet 2014
    • Blog de réflexion sur le rôle des femmes : femmesadhoc.wordpress.com

     

    Ceux (celles) qui ont changé le monde:  Les femmes de 1914–1918 : héroïnes de guerre

     

     

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    Jean de Brem, sentinelle de l’Europe

     

     

    Officier, journaliste, militant politique… Jean-Nicolas Marcetteau de Brem est tué par le pouvoir gaulliste en 1963. Il fut trop vite oublié par les générations suivantes, et son souvenir cantonné aux cercles des nostalgiques de l’Algérie française. Jean de Brem propose pourtant une réflexion intéressante et unique sur l’Europe dans son Testament d'un Européen.

     

     
     
    Jean de Brem, sentinelle de l'Europe
     
     

    Ouvrage publié en deux volumes aux Éditions de La Table Ronde en 1964, un an après son assassinat, il couvre l’histoire du Vieux Continent, de l’Antiquité aux débuts du XXème siècle. Cette histoire, passionnée et fouillée, se lit aisément et tous les fils d’Europe devraient l’avoir dans leur bibliothèque. Elle connut hélas le même sort que son brillant auteur…

     

    « Chacun de nous est le dernier des Européens ». Jean de Brem qui s’exprime ainsi dans son Testament1 est la figure même de cet homme européen, archétype oublié dont l’absence fait tant défaut à l’heure actuelle. À l’instar de Dominique Venner ou d’Ernst Jünger, en lui cohabitent deux entités à la fois distinctes mais, à bien y regarder, intrinsèquement liées. Il y a le combattant et l’écrivain. Courageux, dévoué, fidèle, il est l’exemple du militant qui sacrifie sa vie pour une cause supérieure tant par la plume que par le feu. Féru d’histoire et de géographie, l’auteur du Testament poursuit deux buts, dont il ne se cache pas. « J’ai voulu dans ce livre, d’une part exalter les martyrs et les grands capitaines qui ont installé sur le monde la domination de l’Europe, d’autre part dénoncer les apprentis sorciers qui ont provoqué le recul de l’Occident et préparent maintenant son écrasement total. J’ai voulu, de plus, en expliquant ce qu’est l’Europe d’aujourd’hui et ce qu’elle pourrait devenir, rendre à mon lecteur des raisons de se battre, c’est à dire une chance de gagner. »2 Pour l’écrivain, les explorateurs et les guerriers du Vieux Continent ont soumis les peuples de la terre. Il s’agit désormais de « maintenir coûte que coûte l’héritage grandiose d’un monde dont les feux ont brillé sur tous les continents, tous les océans ».

     

    Au sujet de l’Europe, Jean de Brem écrit qu’elle « est une fourmilière d’hommes et de possibilités, dont les efforts exercés dans une direction unique, auraient des effets gigantesques et feraient basculer le prétendu sens de l’histoire »3. Le déclin de la « civilisation européenne et chrétienne » ne peut être enrayé à ses yeux que par l’alliance de ses peuples. Tout comme Pierre Drieu La Rochelle, dégoûté du nombrilisme patriotique, il affirmait : « Je sais qu’on ne peut pas rester seul en Europe, ou si l’on se croit assez fort pour y être seul on n’y fait que des folies. »4 Jean de Brem, loin de tout défaitisme, promeut l’union des nations dans un projet politique commun. Selon les propres mots de ce soldat de l’Europe, son « ouvrage, mi-historique, mi-politique (…) incite les Européens à revenir au civisme occidental (…) et exalte le passé énergique de l’Europe maîtresse du monde ».

     

    La vision d’une nouvelle Renaissance européenne

     

    « Il ne faut pas que l’Europe ne soit que le cadre agrandi de notre impuissance et de notre décadence », écrivait Maurice Bardèche5, autre historien de l’Europe. Jean de Brem, à l’instar de ce dernier, voit un grand destin pour l’Europe, dont le ciment intellectuel et spirituel se forme, selon lui, au Moyen-Âge et se propage dans le monde à l’époque moderne. « Le “millénaire chrétien“ a rempli sa grande mission civilisatrice : face aux païens et aux barbares, la chevalerie a maintenu la loi et l’esprit de Dieu, pendant que Byzance conservait pieusement les secrets de l’Antiquité. La synthèse de ces deux Europes médiévales, précipitée par l’Islam, s’épanouit dans la Renaissance. »6  Pour rester fidèle à cette tradition et à ces racines, l’écrivain souhaite que l’Europe, après le déclin infligé par les révolutions, se reconstruise sur un rejet du « mondialisme destructeur »7 et « une première entente de tous les hommes blancs (comprenant, si possible, les Russes) »8.

     

    Jean de Brem développe ainsi une vision du monde9 qui cherche à préserver une « civilisation mortelle, qui se croyait invincible »10. Au début des années 1960, une telle réflexion était évidemment peu répandue donc visionnaire à bien des égards. Elle donna d’ailleurs lieu à un véritable débat d’idées à droite. Un débat qu’illustre par ailleurs l’aventure de l’Esprit Public. En effet, cette revue politique et littéraire française, considérée comme l’organe de presse officieux de l’OAS, révèlera un combat acharné entre une faction européiste révolutionnaire et une autre, plus strictement nationaliste et maurrassienne.

     

    L’Écrivain, la politique et l’espérance…

     

    Ces idées politiques novatrices, dont Jean de Brem fut l’un des premiers chantres, s’incarneront à travers Europe-Action, mouvement politique créé et animé par Dominique Venner en janvier 1963. Cette organisation s’appuiera sur une revue mensuelle du même nom dont Jean Mabire, partisan lui aussi d’une « Europe des patries charnelles », sera rédacteur en chef à partir de 1965. Jean Mabire couronnera cette vision européiste en rendant hommage à Jean de Brem dans le dernier chapitre de son livre L’Écrivain, la politique et l’espérance11.

     

    « Notre monde ne sera pas sauvé par des savants aveugles ou des érudits blasés. Il sera sauvé par des poètes et des combattants, par ceux qui auront forgé l’ ”épée magique” dont parlait Ernst Jünger, l’épée spirituelle qui fait pâlir les monstres et les tyrans. Notre monde sera sauvé par les veilleurs postés aux frontières du royaume et du temps. » affirmait Dominique Venner12. Jean de Brem est de ceux-là. Homme d’action ne répugnant pas à user de violence (pour peu qu’il la considère comme légitime), qui n’hésite pas à tuer le banquier Lafond n’ayant pas soutenu son camarade Bastien-Thiry, il est pourtant poète idéaliste qui aime à discuter sans fin de l’avenir à bâtir13. Militant bagarreur aux Jeunes Indépendants14, il est l’adaptateur lyrique de la chanson allemande Ich hatte ein Kamerad, sous le titre La Cavalcade. Officier parachutiste bouillonnant sur le canal de Suez, il est l’auteur serein d’une histoire encyclopédique de l’Europe. Jean de Brem a fait son « devoir de nationaliste, d’Européen et de révolutionnaire ». Que l’on partage ou non ses combats, il lui appartient un mérite qui est le privilège des héros : la cohérence absolue de son combat qu’il mena sans faillir jusqu’au bout. Sans déviation ni compromis.

     

    Adrien R. — Promotion Ernst Jünger

     

    Notice biographique

    • 2 août 1935 : Naissance dans le VIème arrondissement de Paris.
    • 5 novembre 1956 : Sous-lieutenant au 2e régiment de parachutistes coloniaux, sous les ordres du colonel Château-Jobert durant la crise de Suez, il saute sur Port-Saïd.
    • 1961 : S’engage dans l’OAS métropole dès sa création.
    • 6 mars 1963 : Assassine le banquier Henri Lafond qui avait refusé de témoigner en faveur des accusés lors du procès du Petit-Clamart.
    • 18 avril 1963 : Meurt abattu par la police, Montagne Sainte-Geneviève, en plein cœur de Paris.
    • 1964 : Publication à titre posthume du Testament d’un Européen par Les Éditions de La Table Ronde.

    Notes

    1. Les deux tomes parus aux éditions de La Table Ronde sont :
      Tome 1. L’épopée européenne par un soldat de l’Europe.
      Tome 2. De la Renaissance aux révolutions qui secouèrent le monde de 1780 à 1945.
    2. Jean de Brem, Le Testament d’un Européen, L’épopée européenne par un soldat de l’Europe. La Table Ronde, 1964, p.12
    3. Ibid. p.15
    4. Maurice Bardèche, Mesures de la France, B. Grasset, 1922, p.40
    5. Cité par Francis Bergeron, Bardèche – Qui suis-je ? Pardès, 2012. 128 p.
    6. Jean de Brem, Op cit p. 297
    7. Jean de Brem, Le Testament d’un Européen, De la Renaissance aux révolutions qui secouèrent le monde de 1780 à 1945. La Table Ronde, 1964, p. 297
    8. Ibid. p.347
    9. Selon les éditions de La Table Ronde, Jean de Brem, mort avant d’avoir achevé son livre, avait l’intention d’ajouter à son ouvrage un troisième tome, dans lequel il aurait exprimé plus profondément ses convictions personnelles sur la justification et l’avenir de l’Union européenne.
    10. Jean de Brem, Le Testament d’un Européen, L’épopée européenne par un soldat de l’Europe. La Table Ronde, 1964, p.8
    11. Jean Mabire. L’Écrivain, la politique et l’espérance, collection Europe, 1966, p. 215 à 223.
    12. Dominique Venner. Histoire et tradition des Européens : 30.000 ans d’identité, éditions du Rocher, 2011, 276 p.
    13. Jean-Marie Curutchet, Je veux la tourmente. Robert Laffont. 1973, 334 p.
    14. Les Jeunes Indépendants constituent le mouvement de jeunesse du Centre national des indépendants et paysans (CNIP). Parti de droite traditionnelle, il est socialement conservateur et économiquement libéral. Ses militants s’engageront nettement en faveur de l’Algérie française.

    Illustration : © Solis, pour l’Institut ILIADE

     

    Matière à Réflexion:  Jean de Brem, sentinelle de l’Europe

     

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    Alexandre à la bataille de Gaugamèles

    (1er octobre 331 av JC)

     

    Batailles mémorables de l’Histoire de l’Europe. Deuxième partie

     
     
    Alexandre à la bataille de Gaugamèles (1er octobre 331 av JC)

    Jan Brueghel l’Ancien, La Bataille de Gaugamèles, 1602. Coll. Musée Du Louvre. Domaine public.

     

    Fils du célèbre Philippe de Macédoine, Alexandre hérite de ce dernier un royaume qui avait vaincu tant ses ennemis du nord, les Thraces, que ceux du sud, les cités-États helléniques, y compris les puissantes cités d’Athènes et de Thèbes battues à la bataille de Chéronée (338 av JC).

     

    Contexte et personnage

    Après l’assassinat de Philippe à l’été 336, Alexandre monte sur le trône et, dès l’année suivante, entreprend les dix années de campagne qui lui permettront de conquérir un gigantesque empire. Commençant par achever la pacification de la Grèce (Thèbes, la rebelle, est rasée définitivement à l’automne 335), Alexandre se tourne à partir de 334 vers le véritable but de ses ambitions, la conquête de la Perse, déjà projetée par son père. Selon ses biographes, on peut penser que ses motivations étaient tant de venger les invasions du Ve siècle que de vaincre une civilisation perse considérée comme un ennemi héréditaire, incarnant l’exact opposé de la civilisation hellénique en termes d’attachement à la liberté des peuples ; bref, il s’agissait de renverser l’empire achéménide pour garantir définitivement les libertés des Grecs.

     

    Au printemps 334, après avoir traversé le Bosphore et être passé par le site de Troie afin d’honorer les héros homériques (dont il fut éminemment inspiré par son précepteur, Aristote), il commence par remporter la victoire du Granique, petit cours d’eau situé non loin de la côte derrière lequel s’étaient retranchées les troupes perses. Pacifiant ensuite toute l’Asie mineure (siège des cités portuaires de Milet et d’Halicarnasse), Alexandre bat l’armée perse commandée par le roi Darius en personne, à la bataille d’Issos. Dès lors, maître d’une bonne moitié de l’Empire, Alexandre profite des deux années qui suivent pour anéantir la puissance navale perse en Méditerranée et conquérir la Judée, puis la lointaine Égypte. En 331, de retour d’Égypte, il décide de supplanter définitivement Darius en allant le vaincre au cœur même de son royaume, en Mésopotamie. La rencontre décisive des deux armées a lieu juste à l’est de la ville actuelle de Mossoul, sur une plaine découverte que l’on dénomme Gaugamèles.

     

    À l’époque de cette bataille, Alexandre a déjà atteint et même dépassé les ambitions que nourrissait son père. Doté d’une éducation princière (instruction dans les disciplines de la musique, de la poésie, de la chasse, de l’équitation et de l’art oratoire), élevé par son précepteur Aristote dans l’imaginaire des poèmes homériques et instruit des disciplines intellectuelles de son époque (géométrie, rhétorique…), Alexandre a démontré très tôt une aptitude certaine au commandement. Ainsi à la bataille de Chéronée, il commande la cavalerie et mène, sur le flanc gauche de l’armée macédonienne, une charge victorieuse contre l’armée coalisée des cités de Thèbes et d’Athènes. L’histoire le décrit par ailleurs comme un jeune homme à l’esprit et au physique avantageux, doté d’un caractère impétueux, fougueux et impatient, toutes qualités qui prédestinent celui qui se disait fils de Zeus à vivre l’un des destins les plus glorieux de l’histoire européenne.

     

    La bataille

    À Gaugamèles, le rapport de force s’établit largement en faveur de Darius, qui rassemble environ cinq fois plus de combattants qu’Alexandre. « Roi des rois », il dispose notamment d’une infanterie d’élite composée de mercenaires grecs, de chars équipés aux roues de longues faux tournantes, d’une quinzaine d’éléphants de guerre et d’une cavalerie à la fois lourde (cavaliers perses équipés de cottes de maille) et légère (cavaliers des steppes scythes et bactriens, habitués à vivre à cheval). En outre, parvenu sur place en premier, Darius a veillé à préparer le terrain à son avantage, allant jusqu’à faire enlever les broussailles et autres obstacles pouvant freiner les charges de sa cavalerie.

     

    Bataille de Gaugamèles

    Bataille de Gaugamèles et fuite de Darius, gravure de la fin du XVIIe siècle. Domaine public.

     

    Tout laisse présager une victoire perse

    Pourtant, au matin de la bataille, Alexandre, vêtu d’une simple tunique de lin blanc, épée à son flanc et casque à plumes blanches sur la tête, enfourche Bucéphale, son noir destrier, pour passer en revue le front de ses troupes et aller se placer sur son aile droite avec ses Compagnons, cavalerie d’élite dont les membres, issus de l’aristocratie macédonienne, lui sont attachés par un serment de fidélité personnelle. Le plan de Darius est à l’évidence de compter sur le caractère beaucoup plus étendu de sa ligne de troupes, comparé à celle des Macédoniens, pour déborder ces derniers sur leurs ailes et les prendre à revers. Il est donc vital que les ailes du dispositif grec tiennent bon et que le centre ne soit pas enfoncé par les chars, les éléphants perses ou plus sûrement par les bataillons de mercenaires grecs.

     

    Les chars comme les éléphants s’avèrent inefficaces pour rompre la ligne macédonienne, notamment parce que, grâce à leur grande discipline, les rangs grecs s’ouvrent pour laisser passer leurs ennemis non sans avoir criblé, au passage, les équipages des uns et des autres de flèches et javelines.

     

    Puis les troupes macédoniennes commencent à avancer dans un silence parfait qu’Alexandre leur a imposé afin de mieux entendre ses ordres tandis que, comme prévu, la cavalerie perse entame sa charge aux extrémités. À partir de ce moment, les versions divergent quelque peu sur le déroulement exact de la bataille. Selon certaines sources, c’est en exploitant une brèche ouverte dans le dispositif perse par la charge de leur cavalerie, qu’Alexandre peut s’y engouffrer, provoquant une rupture fatale des lignes ennemies. Pour d’autres, Alexandre mène, depuis son aile droite, une charge selon une trajectoire oblique qui prend Darius complètement au dépourvu. Motivé par le sens tactique d’Alexandre mais aussi par la nécessité de venir secourir son aile gauche malmenée, cette charge, menée à bride abattue à l’image de celles qui avaient apporté la victoire à l’armée macédonienne dans les précédentes batailles, permet à Alexandre de se rapprocher du char de Darius, reconnaissable à son étendard impérial. Il n’en faut pas davantage pour que le monarque achéménide fasse faire demi-tour à ses chevaux et s’enfuie dans la plus totale confusion. Darius ne doit en effet sa sauvegarde qu’à la situation critique des troupes grecques dont la situation, au centre, nécessite qu’Alexandre revienne desserrer l’étau dans lequel son infanterie s’est retrouvée. Cette survie ne sera toutefois que de courte durée puisque Darius mourra assassiné dix mois plus tard.

     

    Darius ne doit en effet sa sauvegarde qu’à la situation critique des troupes grecques dont la situation, au centre, nécessite qu’Alexandre revienne desserrer l’étau dans lequel son infanterie s’est retrouvée. Cette survie ne sera toutefois que de courte durée puisque Darius mourra assassiné dix mois plus tard.

    Relief en ivoire représentant la bataille de Gaugamèles (fuite de Darius, détail). Travail du début du XVIIIe siècle. Coll. Museo Arqueológico Nacional, Madrid. Source : Wikimedia (cc)

     

    Ce qu’il faut retenir

    Cette victoire sans appel, doit autant au génie tactique d’Alexandre qu’à son audace et à son courage.

     

    Lors de la bataille de Gaugamèles, Alexandre se révèle à nouveau comme un grand chef de guerre. Face au risque d’enveloppement auquel l’infériorité numérique de son armée l’expose, il décide cette imprévisible charge de cavalerie par laquelle il prend définitivement l’initiative sur ses adversaires acculés à réagir plus qu’à profiter de leur surnombre.

     

    Mais Alexandre s’illustre aussi par sa manière de conduire ses troupes sur le champ de bataille.

     

    Ainsi, pour saisir les opportunités comme celle qu’il exploite à la bataille de Gaugamèles, Alexandre se doit d’être au plus fort des combats, à l’endroit où se font les choix décisifs.

     

    C’est aussi pourquoi, au mépris du danger que cela lui fait courir (et qui lui vaudra quelques blessures assez sérieuses), il s’efforce toujours d’être bien visible de ses troupes et porte à cet effet casque à cimier blanc et armure rutilante.

     

    Nicolas L. — Promotion Marc Aurèle

     

    Histoire Ancienne 2:  Alexandre à la bataille de Gaugamèles (1er octobre 331 av JC)

     

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