• Société 2: S’unir pour vaincre la culture du viol

     

    S’unir pour vaincre la culture du viol

     


    Terme rébarbatif et concept dur à cerner : la culture du viol fait l’objet de l’ouvrage collectif Sous la ceinture qu’a lu notre chroniqueuse Marianne Prairie.

    Une lecture importante en cette période trouble.


    de Marianne Prairie du magazine Châtelaine

     

    Le recueil Sous la ceinture : unis pour vaincre la culture du viol n’aurait pas pu paraître à un « meilleur » pire moment. Dirigé par l’enseignante Nancy B.-Pilon, il est arrivé en librairie le 19 octobre dernier, soit quelques jours après une vague d’intrusions et d’agressions sexuelles dans une résidence de l’Université Laval. Un drame accueilli par trois jours de silence de la part du recteur, Denis Brière. Dans la foulée, une jeune femme accusait un député de l’avoir agressé sexuellement – le nom de Gerry Sklavounos circule depuis. Au même moment, on apprenait selon une étude que 30 % des hommes commettraient un viol s’ils étaient assurés de ne jamais se faire poursuivre.


    Ces exemples auraient tous pu figurer à la table des matières de Sous la ceinture. L’ouvrage qui compte 18 contributions aussi percutantes que variées expose la culture du viol dans toute sa triste splendeur. La nouvelle, le poème, l’essai et le théâtre, mais aussi l’illustration et la photographie s’entremêlent pour dresser un portrait cru et nécessaire d’un mal qui se nourrit de silence, d’indifférence et de pouvoir. J’ai dû prendre plusieurs pauses pendant ma lecture tant j’étais bouleversée.

     

     

    Société 2:  S’unir pour vaincre la culture du viol

    Photo: Québec Amérique


    À l’été 2015, c’est dans un contexte semblable à celui des derniers jours que Nancy B.-Pilon a eu envie de crier « Ça suffit! » Un commentaire à la suite de la publication d’une blague controversée de Jean-François Mercier a été le déclencheur de ce projet : « Une femme avait écrit : “C’est sûr que si tu t’habilles pour te faire violer, étonne-toi pas que ça t’arrive.” Penser et dire des choses aussi violentes, venant d’une femme de surcroit… Personne ne mérite de se faire violer, c’est impossible! »


    Nancy a donc réuni autour d’elle des voix qui ne se prononcent pas habituellement sur la culture du viol. « Je voulais offrir l’opportunité à des gens de s’exprimer sur cet enjeu, pour explorer des angles variés et que les textes nous touchent de différentes manières », explique-t-elle. Elle avoue ne pas avoir eu envie de faire une étude sociologique. Elle croit plutôt que les histoires et les témoignages peuvent permettre aux lecteurs de se reconnaître davantage dans les récits et susciter ainsi une plus grande prise de conscience.


    Car le terme « culture du viol » peut être rébarbatif pour certains et le concept dur à cerner, tant il s’infiltre dans toutes les craques de notre société. Après une préface assez dense, cosignée par le rappeur Koriass et l’auteure Aurélie Lanctôt, la chroniqueuse Judith Lussier prend soin de mettre au clair certains malentendus qui circulent sur le sujet. L’exercice est éclairant et permet de comprendre qu’il s’agit « d’un ensemble de comportements, de discours et d’attitudes qui font en sorte que les agressions sexuelles sont banalisées, voire érotisées. » La logique derrière la culture du viol est la suivante : « les victimes sont culpabilisées, et les coupables, victimisés. »


    C’est exactement cela qui s’opère dans le cas de Gerry Sklavounos. Sur les médias sociaux ce que le quidam moyen dit d’Alice Paquet, celle qui a porté plainte contre lui: « Elle veut de l’attention! Elle va détruire sa carrière! Elle l’a cherché! » En même temps, on apprend que le politicien a la réputation d’avoir des comportements déplacés et insistants envers les femmes depuis des années, sans trop de conséquences.


    Dans Sous la ceinture, il n’y a pas de politicien aux mains baladeuses, mais un prof de dessin (et ami cher de la famille) qui donne des cours « de niveau avancé » à des adolescentes (Miléna Babin). Il y a un boyfriend, un garçon adulé par une fille plus jeune que lui, qui s’avère être un abuseur en puissance, une fois le premier « je t’aime » échangé (Florence Longpré). Il y a le capitaine d’une équipe masculine de football universitaire qui humilie des recrues lors des initiations (Samuel Larochelle). Il y a une fréquentation qui fait ça ben trop vite et ben trop fort, en demandant si c’est correct… le lendemain, par texto (Julie Artacho).


    C’est d’ailleurs une des choses qui frappe à la lecture de Sous la ceinture, tous les textes présentent cet incontournable rapport de pouvoir qui permet d’autoriser le pire. Aussi, dans la très grande majorité des histoires (qu’elles soient fictives ou pas), l’abuseur est connu, voire aimé par la victime. C’est à l’image de la réalité québécoise, où 8 personnes sur 10 connaissent leur agresseur.


    Autre aspect intéressant, beaucoup d’auteur.e.s mettent en scène des personnages adolescents ou jeunes adultes. Une drôle de coïncidence lorsqu’on sait que chacun des auteurs a eu carte blanche. On sent que vaincre la culture du viol passe par la nouvelle génération et son éducation. L’auteure et professeure de philosophie Véronique Grenier abonde en ce sens dans son essai « Polaroïd » qui propose des solutions concrètes. « On doit notamment avoir un discours sain sur la sexualité. Les mots ne sont jamais que des mots », commente-t-elle. Véronique a mis Sous la ceinture au programme de son cours cette session : « Il n’existe pas grand-chose sur la culture du viol en français. Cet ouvrage permet de savoir ce dont il est question, mais la multiplicité des approches permet aussi la réflexion et l’empathie. »


    Justement, le témoignage de la rédactrice et traductrice Gabrielle Lisa Collard suscite autant l’empathie que l’admiration et la colère. Elle a choisi de raconter son viol avec aplomb, lucidité et rage: « Si je peux aider UNE personne à réaliser que c’était pas sa faute et lui éviter de porter la honte et la culpabilité pendant des années comme je l’ai fait, ma job est faite. » Gabrielle souhaite que cette prise de parole collective fasse écho dans l’espace public : « Parce que le silence, des individus comme des médias, des gouvernements et des institutions, il a un prix. On sous-estime collectivement l’importance du problème de l’agression sexuelle, de l’incompréhension de ce qu’est le consentement. »


    Véronique Grenier considère aussi que nous nous trouvons devant des enjeux de santé et de sécurité publiques : « Il faut cesser de voir des cas isolés, alors que c’est partout. Ça prend combien d’anecdotes pour qu’on reconnaisse que c’est une épidémie? » Quant à elle, Nancy B. Pilon souhaite que son ouvrage provoque des discussions : « Mon but, c’est d’ouvrir le dialogue. Le silence permet à cette culture d’être aussi forte. Faut arrêter de se mettre la tête dans le sable! »


    Je crois sincèrement que ce livre a ce potentiel transformateur, d’autant plus qu’il est bien écrit et accessible. Il démontre bien que tout est lié dans cette culture de masculinité toxique et de femmes-objets. Une lecture utile dans ces moments troubles.


    Sous la ceinture: Unis pour vaincre la culture du viol, Québec Amérique, 2016

     

     

    Société 2:  S’unir pour vaincre la culture du viol

     

    Pin It

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :