• Société 3: Angela Merkel: politicienne hors jeu

     

    Angela Merkel: politicienne hors jeu

     

    Les résultats des récentes élections en Allemagne ont dérouté avec l’entrée en force de l’extrême droite au Parlement fédéral, une première depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, Angela Merkel a été réélue chancelière – elle est toujours la femme la plus puissante du monde.


    Josée Boileau du magazine Châtelaine

     

    Société 3:  Angela Merkel: politicienne hors jeu


    Photo: Christian Liewig/ABACA/INSTARimages.com


    Angela Merkel est une personnalité politique à part. Pas parce qu’elle est une femme, mais parce que si l’on dresse le portrait-robot du parfait politicien, elle a tout simplement tout faux!


    Elle n’a ni charisme, ni sens de la répartie, ni talent pour les discours. Elle n’a aucune flamboyance: ni bas à la Justin Trudeau ni souliers remarqués comme chez la première ministre britannique Theresa May. Le goût du luxe? Même pas, elle se meuble chez Ikea. Elle vient du monde scientifique; elle décide lentement; elle fuit les médias; elle ne flatte pas l’électorat…


    À qui la comparer? À un Stephen Harper? Mais elle est bien plus pragmatique que lui et elle ne s’emporte pas derrière les portes closes. De même, elle est encore plus ordinaire que le Français François Hollande, qui a voulu être un «président normal»; plus cérébrale que notre premier ministre Philippe Couillard; et plus discrète sur sa vie privée que l’ensemble des dirigeants réunis. Comme femme politique, elle est certes aussi forte qu’une Margaret Thatcher, sauf qu’elle n’est pas une guerrière.


    Bref, elle est politiquement hors jeu avant même d’entrer dans le jeu. Et pourtant, elle est chancelière de la puissante Allemagne depuis 12 ans, réélue le 24 septembre dernier pour les quatre années qui viennent.


    Ces élections, qui rebrassent en profondeur le Bundestag, sont pour elle un camouflet politique, a-t-on pu lire partout. Mais cela n’a pas entamé le respect personnel à son égard, qui la classe parmi les grands dirigeants de notre temps. C’est vrai tant dans son pays – où on l’appelle Mutti (maman) – que sur la scène internationale, particulièrement depuis l’élection de l’erratique président américain Donald Trump qui a consolidé son statut de politicienne repère.


    Tout cela donne un personnage fascinant à décortiquer, comme l’a fait la journaliste Marion Van Renterghem, longtemps reporter au quotidien français Le Monde, dans une courte biographie arrivée au Québec en septembre: Angela Merkel. Un destin (éditions Édito).


    Marion Van Renterghem explique très bien les ingrédients qui font une Angela Merkel. Une Allemande née à l’Est, sous le communisme, mais avec un père pasteur, donc en porte-à-faux avec l’idéal prôné par le régime. Elle a ainsi appris à être à part d’un système tout en en faisant partie.


    Après la chute du mur de Berlin en 1989, ce ne fut dès lors pas un choc pour elle de se retrouver rare protestante au sein du CDU (Union chrétienne-démocrate), parti que dominent des catholiques, de même que femme, divorcée et sans enfants, aux côtés d’hommes très traditionnels. Pas besoin de pousser pour le changement, sa seule présence fait la différence.


    Ses politiques sont de la même eau: on y chercherait en vain l’envie de révolution. Angela Merkel est plutôt à l’image de l’Allemagne. Obsédée, comme sa société, de rigueur financière, donc sans concession aux pires heures de la crise grecque. Mais marquée par l’histoire de son pays, ce qui explique pourquoi en 2015, elle a accueilli des centaines de milliers de réfugiés syriens qui affluaient vers l’Europe – un geste dont on dit aujourd’hui qu’il a été à double tranchant puisqu’il aurait favorisé la montée de l’extrême droite.


    Mais l’Allemagne n’étant pas un pays féministe, Angela Merkel, pas plus que les Allemandes, ne se réclame de cette étiquette. La vie des mères au travail a d’ailleurs été longtemps extrêmement compliquée en Allemagne de l’Ouest. Jusqu’en 1977, les femmes devaient même demander la permission de leur mari pour travailler! Et le calendrier scolaire était organisé en tenant pour acquis que maman restait à la maison. Pas étonnant qu’encore aujourd’hui les patronnes y soient rares – et quand on en trouve, elles n’ont pas d’enfants.


    La situation s’est améliorée ces dernières années, notamment grâce à l’ouverture de garderies. Mais c’est dû au programme du Parti social-démocrate (SPD), qui formait une coalition avec le CDU. Angela Merkel n’a, de son côté, jamais rien promis aux femmes.


    Pourtant, elle est un symbole de réussite au féminin, et c’est pourquoi ce sont surtout les petites anecdotes rapportées par Marion Van Renterghem qui ont attiré mon attention.


    Ainsi, le clan rapproché d’Angela Merkel est composé de deux femmes, avec qui elle forme un trio d’inséparables depuis 20 ans. Ça leur donne une force de frappe, mais ça agace! J’ai aussitôt pensé au duo composé de l’ancienne première ministre Pauline Marois et de sa chef de cabinet Nicole Stafford, complices depuis la fin des années 1970. Pour elles aussi, que de critiques à leur égard, bien davantage que lorsque ce sont des hommes qui sont ainsi soudés.


    De même, si Angela Merkel n’est pas une femme qui séduit, elle a joué d’une arme typiquement féminine pour faire sa place: un autodénigrement… parfaitement contrôlé. De quoi monter les échelons sans qu’on la voie venir. Quoi, déjà rendue là «la gamine», comme la surnommait le chancelier Helmut Kohl! Hep, faut bien qu’une femme s’organise si elle veut se faufiler!


    Elle doit d’ailleurs son entrée en politique, en 1990, à une autre arme: une discrimination positive qui ne dit pas son nom – Helmut Kohl avait besoin d’une femme pour assumer le ministère de la Condition féminine! Quelle ironie, étant donné le peu d’intérêt d’Angela pour ces questions. Mais c’est aussi la démonstration parfaite que l’obligation de trouver permet de recruter des femmes formidables (vive les quotas, quoi!).


    J’ai bien souri aussi quand j’ai lu qu’Angela Merkel était une minutieuse absolue, le genre qui, dans les rencontres internationales, oblige ses homologues à discuter de la moindre virgule d’un texte commun à signer. Elle doit les rendre fous, et in petto s’en amuser, ces messieurs que la gloire fait davantage carburer que le souci bien féminin du détail… Mais vu la stature de la dame, ils n’osent pas protester, et Mutti, l’air de rien, s’assure de contrôler le mot de la fin.


    Et c’est ainsi que, pendant qu’Hillary Clinton panse ses blessures, Angela Merkel apparaît toujours comme indélogeable. Des leçons à tirer?

     

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