• Société 3: La « toute petite » violence

     

    La « toute petite » violence

     

     

    Dans ce récent portrait de l’Observatoire des tout-petits, on y apprend que « près de la moitié des enfants âgés de 0 à 5 ans auraient subi de la violence physique mineure ou des agressions psychologiques répétées au cours de la dernière année. » Une statistique qui a fait sursauter notre chroniqueuse Marianne Prairie.

     

    Par Marianne Prairie du magazine Châtelaine

     

    Je ne peux pas passer à côté d’une importante publication dévoilée par l’Observatoire des tout-petits et qui a beaucoup fait jaser la semaine dernière. Ce premier portrait détaillé annuel des enfants québécois de 0 à 5 ans s’intéresse plus précisément aux environnements dans lesquels ils grandissent. Ce document fascinant regroupe des statistiques qui proviennent de recensement, de données administratives et d’enquêtes sur la population.

     

    Société 3:  La « toute petite » violence

    Photo: iStock


    On y apprend entre autres que les tout-petits forment 6,5% de la population québécoise et qu’ils vivent majoritairement en ville (81%). Le modèle de la famille dite « intacte » prévaut toujours, 8 enfants sur 10 habitent avec leurs deux parents biologiques ou adoptifs et la fratrie issue de cette union.


    Parmi les faits marquants, notons l’amélioration de la situation économique des familles et de la scolarité de la mère à la naissance, des facteurs qui impactent de façon positive le développement des enfants. On constate également que les pères se prévalent de plus en plus du Régime québécois d’assurance parentale, permettant d’augmenter le bien-être de toute la famille et le lien papa-enfant. Les politiques sociales relatives au congé parental auraient entraîné une hausse du nombre de mères qui allaitent leur enfant jusqu’à l’âge de 6 mois. Ça fait du bien de le répéter, t’sais, d’un coup que certains doutaient encore du bien-fondé du RQAP!

     

    Société 3:  La « toute petite » violence

    Source: Observatoire des tout-petits, Portrait 2016.


    Dans les faits préoccupants, le logement inabordable et l’insécurité alimentaire sont des risques à surveiller pour encore trop de jeunes enfants. Environ 94 000 tout-petits vivent dans des milieux défavorisés. Mais ce n’est pas la pauvreté et les familles les plus vulnérables qui ont monopolisé les conversations. Évidemment que non. Même à quelques semaines de Noël. Quand est-ce que ces sujets créent des débats publics, hein?

     

    Ce sont plutôt des chiffres sur la conduite parentale à caractère violent qui ont surpris et confronté bon nombre de parents, et je m’inclus là-dedans. C’est ce que nous apprend l’Institut de la statistique du Québec citée dans ce rapport de l’Observatoire des tout-petits. Près de la moitié des enfants âgés de 0 à 5 ans auraient subi de la violence physique mineure ou des agressions psychologiques répétées au cours de la dernière année.

     

    Société 3:  La « toute petite » violence

    Source: Observatoire des tout-petits, Portrait 2016.


    Un enfant sur deux, victime de violence? Cela m’est paru énorme, voire impossible! Mais de quoi parle-t-on au juste?


    « La violence physique mineure implique une punition corporelle comme secouer ou brasser un enfant (si l’enfant a 2 ans ou plus), lui taper les fesses à mains nues, lui donner une tape sur la main, le bras ou la jambe ou le pincer.


    Le concept d’agression psychologique renvoie au fait de crier ou hurler après un enfant, de jurer après lui, de menacer de le placer en famille d’accueil ou de le mettre à la porte, de menacer de le frapper (sans le faire) ou encore de l’humilier en le traitant par exemple de stupide, de paresseux ou de tout autre nom de même nature. »


    Quand j’ai pris connaissance de ces définitions, j’ai eu un choc : il m’arrive de faire subir ces choses à mes enfants quand j’arrive au bout de ma patience, de ma fatigue, de mes ressources. Parfois, je crie. J’ai déjà serré des bras et tapé une fesse ou deux. Chaque fois, je me sens tout croche, je me hais et je m’excuse.


    Ensuite, une question m’est venue en tête : « Combien? » À combien d’incidents franchit-on le seuil de la conduite parentale à caractère violent? À combien de tapes ou de cris est-on considéré comme un parent ayant un comportement à risque pour son enfant?


    C’est là que j’ai eu un deuxième choc.


    Pour la violence physique mineure, le rapport indique qu’il suffit d’une fois au cours de la dernière année. Et en ce qui concerne l’agression psychologique, on la considère comme «répétée» à partir de trois fois au cours de la même période.


    Je n’arrivais pas à y croire mais, selon ces critères, je suis un parent ayant une conduite parentale violente. Ma première réaction a d’ailleurs été le déni : nope, nope, nope. Moi, femme éduquée et bien entourée, mère aimante et généreuse avec ses enfants, auteure et chroniqueuse sur la famille de surcroît, je ne pouvais me trouver du « mauvais bord » des statistiques. Je ne suis jamais dans le camp des comportements à risque! Il doit y avoir une erreur! Je ne suis pas violente! Je suis une bonne personne!

     

    J’ai ensuite critiqué la grille d’évaluation, la trouvant sévère, intransigeante et sans nuance. Toutes les tapes sur les fesses ne s’équivalent pas! Il y a celle qu’on échappe et qu’on regrette aussitôt, lorsqu’un bambin en furie nous pousse dans nos derniers retranchements. C’est très différent de la tape comme méthode d’éducation au quotidien.


    La journaliste Mariève Paradis abonde en ce sens dans un billet intitulé « Sommes-nous de si mauvais parents? » chez Planète F. Elle se demande si le rapport ne rate pas sa cible en mettant une pression supplémentaire sur les parents qui emploient des « stratégies éducatives non violentes » la très grande majorité du temps.


    « Il est sain de s’interroger sur les pratiques parentales. Mais je me demande comment communiquer les résultats à la population, sans en venir aux jugements envers les parents. Et comment parler aux parents sans les culpabiliser? Il est difficile de comprendre qu’on puisse mettre dans le même panier ceux qui perdent patience trois fois pendant l’année et ceux qui utilisent la violence (qui cause des traumatismes, des lésions et des séquelles) comme moyen de discipline. »
    Beaucoup de parents ont réagi comme moi en se faisant remettre sous le nez des gestes dont nous ne sommes pas fiers. Nous avons essayé de nous débarrasser de la culpabilité en justifiant ou banalisant la violence (aussi mineure soit-elle) que nous avons employée avec nos enfants. J’ai lu de nombreuses variations sur l’expression « Il ne s’en souviendra plus le jour de ses noces! » Aussi, beaucoup d’appels à un meilleur soutien des parents et à la reconnaissance de leur stress élevé, notamment en ce qui concerne la conciliation travail-famille. Je ne peux qu’être d’accord avec cette dernière demande, j’en ai déjà parlé sur cette tribune.

     

    Mais la culpabilité a continué à m’habiter pendant plusieurs jours. J’ai donc décidé de l’écouter au lieu de la rejeter. S’il y a une chose que j’ai apprise de mon travail avec Maman a un plan, c’est que la culpabilité est une émotion négative et désagréable à ressentir, mais qu’elle est utile. C’est le signal que je fais quelque chose de mal. Et, semble-t-il, que je crois fondamentalement que crier après ses enfants et les taper, c’est mal. Aussi étrange que ça puisse paraître, ce constat m’a rassurée, m’a remis les valeurs à la bonne place, même si mon estime de parent est amochée.


    Et c’est là que j’ai compris pourquoi le rapport de l’Observatoire des tout-petits établit qu’un seul acte de violence mineure, c’est trop. Parce qu’il faut que les parents se sentent coupables de lever la main sur leurs tout-petits, qu’ils sachent fondamentalement que c’est mal et que ça ne se fait pas. Il n’y a aucune violence justifiée, méritée ou acceptable.


    Cette prise de position est nécessaire, surtout en lien avec une autre statistique préoccupante du rapport : 62% des mères et 67% des pères ont une attitude favorable envers la punition corporelle. Les deux tiers des parents québécois pensent que la force est utile, voire nécessaire à l’éducation d’un enfant!

     

    Société 3:  La « toute petite » violence

    Source: Observatoire des tout-petits, Portrait 2016.


    C’est donc tant mieux si vous vous êtes sentis, tout comme moi, comme le pire parent du monde à la lecture de ces données sur la violence. Aux prises avec ce sentiment, vous êtes du « bon bord » en ce qui me concerne. Et on trouvera des solutions à nos problèmes d’adultes, on s’organisera pour mieux s’outiller devant les crises de nos enfants et le stress dans nos vies. En tant que grandes personnes, on peut le faire et on doit le faire. Parce que les tout-petits, ils ne peuvent rien dire ni s’organiser contre la violence qu’ils subissent, mineure ou pas.

     

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